Après la parution dans Mediacités, en novembre 2020, du portrait de Marion Zeghdoudi, psychologue de rue à Roubaix, son employeur - l'Association éducation et prévention (AEP) - a été sollicitée à multiples reprises. « L’initiative a fait des émules. De nombreuses structures, au-delà du département, se sont montré intéressées, se félicite Mourad Chikhi, directeur adjoint en charge de la prévention spécialisée à l’AEP. Beaucoup nous ont demandé des renseignements sur le poste, sur l'organisation avec les éducateurs spécialisés ou sur son financement. » Car pour les associations d'Outre-Mer, d'Amiens, de Grenoble, de Nevers ou encore du Nord intéressées, l'enjeu est bien de trouver les fonds pour pérenniser ce type de poste d'un nouveau genre, qui conduit les psychologues à arpenter les rues à la rencontre de jeunes en difficulté.

https://www.mediacites.fr/portrait/lille/2020/11/20/a-roubaix-une-psychologue-de-rue-pour-recuperer-les-exclus-de-lecole/

« Il y a un réel intérêt de la part des instances, perçoit Mourad Chikhi. Cela s'est confirmé avec le Covid et la nécessité de prendre en compte la santé mentale des jeunes et des publics plus précaires. Pendant le confinement, nous étions les seuls à être en contact avec les familles alors que les différentes institutions étaient fermées. » Une sursollicitation à laquelle le CAPEP, club de prévention dans le Valenciennois, a également dû faire face. « L'État nous demandait d'être sur le terrain. Les éducateurs spécialisés ont alors pointé le besoin d'avoir un psychologue de rue. C'est ainsi que nous en avons embauché une à temps plein en novembre », précise Marie-Elodie Lenne, directrice adjointe. Son poste est financé jusqu'à la fin de l'année. La structure garde espoir.

Le dernier projet territorial de santé mentale (PTSM) mené par l’Agence régionale de santé (ARS), en 2018, sur le Hainaut - qui comprend l’Avesnois, le Cambrésis, le Douaisis et le Valenciennois - dresse justement un diagnostic sur les souffrances psychologiques des jeunes du territoire. Relations conflictuelles, addiction aux jeux vidéos, aux réseaux sociaux, isolement, scarification, déscolarisation, troubles identitaires, harcèlement, etc. Avec un constat sans appel : « L’offre de soins se révèle insuffisante dans le Hainaut, notamment en ce qui concerne la psychiatrie et, plus particulièrement, la pédopsychiatrie », peut-on y lire.

À la recherche perpétuelle de financements

Les différentes associations de prévention espèrent que des fonds spécifiques seront alloués, ce qui pérennisera davantage les postes de psy de rue. Le CAPEP, en partenariat avec l’AEP, a déposé une demande pour la création de deux postes de psychologues de rue. Le recrutement a déjà eu lieu et la réponse concernant les fonds tombera en 2022. « Les financements de l’ARS sont assurés pour une durée de cinq ans, ce qui amène plus de stabilité », précise David Cambier, directeur du CAPEP.

Face aux problèmes grandissants des jeunes, d’autres structures ont préféré anticiper en recrutant sur des enveloppes moins importantes. C’est le cas du club de prévention Azimut à Villeneuve d’Ascq qui a embauché une psychologue de rue en juillet, à mi-temps, jusqu’à décembre. « On a préféré recruter de suite car on a beaucoup d’enfants en souffrance et un mal-être amplifié par le contexte sanitaire actuel », indique Abdelaziz Ziani, chef de service.

« Il y a parfois un décalage entre le moment où le gamin en a besoin et adhère à l’idée de rencontrer un psy et le rendez-vous en institution »

« On évoquait déjà ce besoin en 2010, poursuit-il. Mais faute de moyens, on a dû attendre cette année et un reliquat de budget. » Le plus dur reste à faire : trouver des fonds pour pérenniser le poste. « Les délais sont longs pour obtenir une consultation en CMP (centre médico-psychologique), clinique ou hôpital. Il y a parfois un décalage entre le moment où le gamin en a besoin et adhère à l’idée de rencontrer un psy et le rendez-vous en institution. On espère que tout le travail amorcé par la psy de rue ne sera pas vain dans quelques mois… »

Cette situation, le Gap-La bouée des jeunes à Douai la connaît bien. Dès 2003, il expérimente une collaboration avec l’hôpital de Dechy, qui recrute un psy de rue et le met à disposition du club de prévention. « Cela a duré cinq ans. Pour le garder, nous l’avons salarié chez nous mais son poste était désormais financé sur des projets annuels, ce qui l’a précarisé fortement », se rappelle Sylvie Devaux, responsable du réseau prévention de la structure. Ainsi, beaucoup de professionnels vont se succéder jusqu’à 2015, qui marque la fin du poste sur Douai. « Avec le changement de priorité de la politique de la ville, on a perdu les financements. Mais on retente chaque année de monter des dossiers. »

Le Gap-La bouée des jeunes intervient également sur le Cambrésis. Il y recrute également une psy de rue, en 2009, sur des financements annuels. Confronté à une succession de psy sur le même poste et pour éviter une rupture dans le parcours des jeunes accompagnés, le club de prévention décide de maintenir la collaboration en vacations. « Certes, ça nous coûte plus cher. Mais la psy est identifiée par les jeunes et cela nous évite d’être dans une incertitude permanente. »

Des candidats rares

Car aux difficultés de financement s’ajoute celle du recrutement. « Les psychologues sont formés pour avoir une approche institutionnelle. Or ici, c’est à eux d’aller vers les jeunes. Tout l’enjeu pour nous est de ne pas pervertir ce type de profession par rapport à leur formation initiale, explique Dominique Blin, chef de service en prévention spécialisée sur le Denaisis au CAPEP. Ce qui va être déterminant pour nous, c’est la posture et les profils atypiques. » Pour le poste créé en novembre, le CAPEP n’a reçu qu’une candidature. Pour celui qui débutera en janvier, 8 personnes ont postulé.

« Les jeunes ont un besoin réel de lieux d’expression avec des personnes professionnelles formées à l’écoute »

Les candidats sont très largement des jeunes femmes tout juste diplômées. « Les jeunes ont un besoin réel de lieux d’expression avec des personnes professionnelles formées à l’écoute, résume Abdelaziz Ziani. Ils ne cherchent pas quelqu’un qui leur ressemble ou qui va jouer au psy avec tous les clichés que cela représente. Ils veulent quelqu’un qui sait écouter avec une part d’humain importante et qui sait faire preuve de tolérance. »

Laure Maronnier, 24 ans, est la psychologue de rue recrutée en novembre par le CAPEP. « Pendant mes études, je n’ai pas entendu parler de prévention spécialisée ou de ce type de poste, confirme-t-elle. C’est grâce aux différentes immersions chez des collègues que j’ai pu cerner le travail en question. »

Les clubs de prévention constituent un véritable réseau dans lequel ils se soutiennent. L’AEP à Roubaix ou le Gap-La bouée des jeunes à Douai accueillent volontiers de futurs psychologues de rue en immersion. « Pour nous, c’est intéressant que des collègues viennent nous observer. Cela permet d’échanger sur nos pratiques et de les enrichir. Mais surtout, cela contribue à argumenter sur le grand intérêt pour tout le monde - et surtout pour les jeunes - de disposer de psychologues de rue », ajoute Mourad Chikhi.