Combien Serge Dorny sera-t-il autorisé à dépenser en hôtels et restaurants lors de la prochaine saison ? C’est une nouveauté : l’opéra de Lyon encadre désormais les frais de son directeur général. La mesure est une des conséquences de nos révélations, il y a un peu plus d’un an, sur « le train de vie de diva » de celui qui dirige la prestigieuse institution lyonnaise depuis 2003. Rembobinons. Dans la foulée de la publication de notre premier article, la ville de Lyon – premier financeur de l’opéra – diligente un audit sur les dépenses de Serge Dorny. Les résultats fuitent en octobre dernier dans Le Progrès. Et ils sont salés, plus encore que ce que laissait apparaître notre plongée dans les 3500 documents (factures et notes de frais) en notre possession.

De 2012 à 2016, le directeur a dépensé entre 117 000 et 156 000 euros par an, avec une pointe en 2014 : 13 000 euros par mois d’hôtels, de restaurants, d’avions et d’achats divers, soit 427 euros par jour en moyenne. La ville épingle le goût de Serge Dorny pour les cinq étoiles et les relais châteaux et lui demande de rembourser un petit millier d’euros de trop-perçu, mais elle valide ces dépenses en jugeant ses missions « toujours justifiées ». Le directeur sauve sa tête. Et la mairie – où l’ancien adjoint à la Culture (et, à ce titre, administrateur de l’opéra) Georges Képénékian vient de s’asseoir dans le fauteuil du patron Gérard Collomb – éteint l’incendie.

> A (re)lire :

"La vie de diva du directeur de l'opéra"

Dispositif spécifique pour le directeur

L’affaire n’en reste néanmoins pas là. Sous la houlette de Claire Hébert, directrice générale adjointe fraîchement nommée, l’opéra est en train de se doter d’une « politique voyage ». En clair : une grille de frais autorisés, par catégorie d’agents et de déplacements. Comme dans nombre d’entreprises, ni plus ni moins. Artistes, techniciens ou personnels administratifs : les 350 salariés et la centaine d’intermittents de l’opéra sont concernés par sa mise en place. Serge Dorny fait l’objet d’un traitement à part. « Les frais du directeur général sont à présent encadrés par deux dispositifs spécifiques : une validation par le trésorier du conseil d’administration en amont pour certains types de déplacements, notamment à l’étranger ; une validation tous les trois mois pour les autres frais », détaille Claire Hébert.                

Un plafond annuel est par ailleurs fixé par le conseil d’administration pour l’ensemble des frais du patron. D'après Claire Hébert, celui-ci sera déterminé en fonction de l’activité de l’institution (nombre de tournées, de coproduction, etc.). D'après l'adjoint à la Culture de la ville de Lyon Loïc Graber, une ligne budgétaire globale a été votée pour les dépenses de Serge Dorny à hauteur de 80 000 euros par an, dès septembre 2017. « Ce plafond sera reconduit en 2018, annonce l'élu. Il correspond à la moyenne basse des années avant la hausse de 2013-2015. Il ne peut être dépassé sans un nouveau vote du  conseil d'administration  ». « Pour éviter toute nouvelle polémique à l’avenir, les administrateurs ont demandé à l’unanimité une sorte de discipline en matière de déplacement. Auparavant, les règles n’étaient pas établies de manière rigide », confie Jacques Gérault, un des membres du cénacle. Cet ancien préfet s’empresse d’ajouter que, pour autant, « la question de la confiance en Serge Dorny ne s’est jamais posée. C’est un directeur remarquable ».                

« Il est beaucoup plus présent, plus à l’écoute »

Conséquence plus inattendue de l’affaire des notes de frais, les personnels de l’opéra ont soudain retrouvé leur directeur. « Il est beaucoup plus présent, plus à l’écoute », glisse un musicien de l’orchestre. « On l’a vu faire le tour des services, serrer la main à tout le monde », ajoute un agent technique. « Après les révélations sur ses dépenses, il s’est impliqué personnellement dans les négociations sur les salaires et les conditions de travail et cela a débloqué certaines choses », confirme Marc Fintzi, élu CGT à la ville de Lyon, dont dépendent les artistes et techniciens.

Nous vous l’avions également raconté : résultat de restrictions budgétaires et d’un management jugé autoritaire, une grogne interne couve depuis plusieurs années à l’opéra de Lyon. Elle s’est manifestée l’an dernier par le dépôt d’un préavis de grève. La polémique sur les frais du directeur n’a, on s’en doute, pas détendu l’ambiance… « On ne demande pas à Serge Dorny d’aller manger au kebab quand il déjeune avec Gérard Collomb, mais il y a quand même des limites morales à ne pas franchir », résume une artiste.

En attendant Munich

Dans ce contexte, les négociations annuelles obligatoires ont abouti en décembre à une revalorisation des bas salaires – le tarif horaire minimum s’établit à présent au-dessus de 12 euros – et à une meilleure intégration des intermittents. Deux services, l’atelier des décors implanté à Vénissieux, et celui des costumes, n’ont toutefois pas fait l’objet d’accord. « Les deux ateliers, décor et costumes, ont souhaité s’extraire du protocole. Pour les intermittents de ces deux corps de métier, la discussion reprendra dans le cadre des négociations 2018 », commente Serge Dorny. « La charge de travail n’a en tout cas pas diminué, nuance un membre du chœur. On fonctionne au-delà de nos capacités, faute de moyens suffisants. Il y a quelques mois, on a dû assurer Nabucco à 60 chanteurs alors que cet opéra est écrit pour 90. »

La maison tourne-t-elle en surrégime ? « Nous sommes équipés de façon suffisante pour ce que nous faisons », rétorque le directeur qui a réussi à reconduire pour 2018 un budget d’environ 37 millions d’euros. Contrairement à ce qu’elle avait annoncé à l’automne dernier , la région Auvergne-Rhône-Alpes ne baissera pas sa subvention annuelle.                

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Ce sera Munich. En début d’année, le départ de Serge Dorny a été confirmé. En 2021, il prendra finalement la tête du prestigieux opéra de Bavière après une greffe avortée à Dresde [lire notre encadré « Souvenir de Dresde »] – selon nos informations, le conflit qui l’oppose au land de Saxe concernant les dommages et intérêts liés à son licenciement n’est toujours pas réglé. « L’annonce de Munich a été vécue en interne comme un soulagement. Il est à Lyon depuis si longtemps », raconte un musicien. « Je n’ai pas l’impression d’être là depuis 15 ans », assume le directeur à l’étonnante longévité dans le petit monde lyrique. Le conseil d’administration de l’opéra devrait annoncer un appel à candidatures à la rentrée 2019 pour lui trouver un successeur. Le sujet sera en tout cas au menu de sa prochaine réunion, ce vendredi 18 mai. Le début de la fin de l’ère Dorny.

Pour cet article, Serge Dorny et Claire Hébert nous ont reçus mercredi 9 mai à l’opéra de Lyon. L’attachée presse de l’institution a demandé à relire les citations du directeur général et de la directrice générale adjointe. Nous avons contacté tous les membres qualifiés du conseil d’administration. Ni le président Rémy Weber, ni Sylvie Hubac (présidente de la réunion des musées nationaux et du Grand Palais, à Paris), ni le trésorier Paul-Henry Watine (ex-Trésorier payeur général) n’ont répondu à nos sollicitations. Egalement administrateur, Raymond Soubie (ancien conseiller de Nicolas Sarkozy) s’est retranché derrière « un devoir de réserve ». Devoir de réserve à géométrie variable puisque l’ancien préfet Jacques Gérault n’a eu aucune difficulté à nous répondre par téléphone.  

Au ballet, rien ne change

Six mois* de prison avec sursis pour harcèlement et discrimination. La condamnation de Yorgos Loukos, directeur du ballet de l’opéra de Lyon dans le procès qui l’oppose à Karline Marion, une ancienne de ses danseuses congédiée après être devenue mère de famille – Mediacités avait révélé cette affaire en octobre 2017 – a eu l’effet d’un coup de massue.

Et pourtant ! Six mois plus tard, le patron du ballet fait toujours danser la troupe de l’opéra. « Il est égal à lui-même, même s’il y a un peu moins de propos déplacés à déplorer. Il ressasse sans cesse l’histoire de Karline », confie une danseuse. Surtout, il conserve la confiance de son supérieur Serge Dorny. « Yorgos Loukos a fait appel. Il bénéficie à ce titre de la présomption d’innocence. Par ailleurs, évidemment, je suis attentif à ce qui se passe au quotidien au ballet et je n’ai pas d’éléments qui me permettent de penser qu’il y aurait matière à intervenir immédiatement et à prendre une sanction à son égard », défend le directeur de l’opéra.

Des éléments, ce n’est pourtant pas ce qui manquait dans le dossier de l’instruction judiciaire et lors de l’audience… La plaignante avait enregistré des propos sans équivoque de Yorgos Loukos, à son insu. « Virer Loukos, c’est prendre un risque certain… Vu son ancienneté dans la maison, s’il gagne en appel, cela pourrait coûter très très cher à l’opéra devant les prud’hommes », décrypte un salarié, sous le couvert de l’anonymat. Yorgos Loukos, 68 ans, dirige le ballet depuis 1991. La ville de Lyon, de son côté, ne souhaite pas commenter « une procédure judiciaire en cours ». 

* Erratum 16 mai - La condamnation de Yorgos Loukos en première instance est bien de six mois de prison avec sursis, et non six ans comme nous l'avions écrit par erreur à la publication de notre article. A ce sujet lire : "Opéra de Lyon : le patron du ballet lourdement condamné".