Trois semaines après les révélations de Médiacités sur l’enseignement des sciences humaines à la faculté de médecine Lyon Sud, et alors que les conclusions de l’enquête ordonnée par Frédérique Vidal, Ministre de l'Enseignement supérieur, sont attendues d’un jour à l’autre, les choix pédagogiques de Gilles Freyer n’ont pas fini de faire polémique.

Cette fois, c’est le sujet de l’épreuve « Santé, Société, Humanité » (SSH) proposée le 13 mai dernier au concours 2019 de la Première année commune des études de santé (PACES) qui suscite le malaise. « On n’aurait jamais dû accepter de corriger ça » lâche amèrement l’un des correcteurs de l’épreuve 2019. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu, comme le confirme un autre d’entre eux : « Avec plusieurs collègues, on s’est vraiment posé la question de quitter la salle, et puis on a réalisé que notre opposition ne ferait que pénaliser les étudiants ».

Une épreuve à la scientificité douteuse

En cause, un sujet (dont Mediacités publie une copie ci-dessous) sans aucun lien avec la médecine, mais surtout émaillé de connaissances scientifiques douteuses : « Le sujet porte sur la supposée bataille entre méthode syllabique et méthode globale dans l’apprentissage de la lecture : ceci est présenté comme une véritable controverse scientifique, alors que les chercheurs en sciences de l’éducation se battent depuis des années pour expliquer qu’il s’agit d’une polémique médiatique, tranchée scientifiquement depuis longtemps », explique un enseignant de Lyon 1.

Sujet PACES 2019

 

A cela s’ajoute le choix d’un article journalistique du Figaro, jugé peu scrupuleux, comme seul support de dissertation : « La journaliste n’hésite pas à tordre les conclusions d’une étude scientifique dans le seul but de défendre son point de vue », détaille un autre enseignant de Lyon 1, pour qui ce texte constitue une véritable « fake news ». Également pointée du doigt, la référence à « l’effet Lucifer », qui revendique la tendance naturelle des individus à se soumettre à l’autorité jusqu’à en torturer leurs semblables : « Cette conclusion repose sur une unique expérience, aujourd’hui considérée comme mensongère et non conforme aux bonnes règles scientifiques », commente ainsi un correcteur.

Du côté des étudiants, les commentaires sont bien moins techniques, mais l’étonnement est tout aussi vif. Outre la surprise d’avoir dû composer sur un sujet éloigné du domaine de la santé, c’est surtout la place accordée à l’ouvrage de François-Xavier Bellamy que les étudiants ont eu du mal à digérer : « Gilles Freyer lui-même avait concédé le problème moral que posait la mise au programme d’un auteur par ailleurs candidat aux élections européennes. Nous n’aurions jamais imaginé qu’il pourrait faire l’objet d’une partie entière de l’épreuve !» s’exclame Lucie. Autant d’éléments que les enseignants ont découvert en même temps que les étudiants le jour du concours, aucun de ceux que nous avons rencontrés n’ayant été sollicité pour l’élaboration du sujet.

Inquiétudes sur les risques d’annulation de l’épreuve

Pour vives que soient les réactions, pas question pour l’équipe des enseignants et correcteurs de Lyon 1 de mettre en danger le concours : aucun commentaire public ne sera donc fait à propos de la grille d’évaluation - confidentielle à la faculté Lyon Sud contrairement à la faculté Lyon Est – pour préserver le secret des délibérations.

De même, les enseignants sont nombreux à exprimer à Médiacités leurs inquiétudes vis-à-vis du risque de contestation que pourrait représenter une épreuve aussi discutable sur le plan scientifique : « Chaque année, on est sensibilisés aux risques juridiques, qui sont très élevés compte tenu du nombre d’étudiants accueillis et de l’enjeu que représente ce concours. On ne peut pas se permettre de ne pas être irréprochable » commente l’un d’eux, qui n’hésite pas à rappeler la détresse psychologique des étudiants de la faculté Lyon Est, confrontés en décembre dernier à l’annulation d’une épreuve.

Rappelons que, selon les dispositions du droit commun, les étudiants disposent d’un délai légal de deux mois après la proclamation des résultats ce vendredi 7 juin, pour contester les modalités du concours auprès du président du jury. Ils peuvent en outre demander la consultation de leur copie sur laquelle – concours oblige – il ne figurera aucune annotation à l’exception de leur note. Selon D.E., maîtresse de conférences en droit public et spécialiste en droit universitaire, qui souhaite rester anonyme, un manque de rigueur scientifique dans l'énoncé d'un sujet ne serait pourtant pas de nature à invalider l’épreuve : « En l’absence de programme défini et selon la jurisprudence en vigueur, le jury est souverain pour la rédaction du sujet et l’attribution des notes. ».

Tribune et saisine de la présidence de Lyon 1

Reste que, si les premières interrogations sont venues du groupe des correcteurs, les critiques sont aujourd'hui partagées bien plus largement au sein des intervenants de l’Université Lyon 1, qu’ils soient médecins ou non médecins. Selon nos informations, au moins deux d’entre eux ont saisi leur hiérarchie, dont la Présidence de l’université Lyon 1, pour faire part de leurs réserves, sans réponse pour le moment.

Le sujet proposé par Gilles Freyer a fait réagir au-delà de l'université Lyon 1. « On a eu de nombreux échanges de mails entre collègues de l’enseignement supérieur, qui partagent nos interrogations et sont tout autant atterrés que nous », raconte un membre de l’équipe enseignante. Un consensus, qui dépasse les seules critiques sur le sujet de concours et qui a par ailleurs abouti ce mardi à la publication d’une tribune rédigée par le Collège des Humanités médicales, une instance nationale de promotion de l’enseignement et de la recherche en sciences humaines et sociales en faculté de médecine. Signé par vingt universitaires, le texte entend se désolidariser fermement des propos tenus en cours par Gilles Freyer et dénoncer « les carences de l’organisation de la formation médicale actuelle et les changements majeurs qui y sont nécessaires, à un moment où les études médicales font l’objet d’importantes réformes ». Pour l’heure, ni la Présidence de l’Université Lyon 1, ni le décanat de la faculté Lyon Sud n’ont souhaité répondre à nos sollicitations.

* Les prénoms ont été changés.