L’accident est survenu le 25 août dernier, un peu après 21 heures. Comme tous les soirs depuis le mois de juillet, Félix et Ahmed (les prénoms ont été modifiés) arrivent sur le méga-chantier du centre commercial de la Part-Dieu à 20 heures. Leur mission : découper, bloc par bloc, la façade en béton du bâtiment, côte gare, qui doit être doté d’une verrière. Ils regagnent le toit, installent leur matériel. Alors qu’ils déplacent l’unité centrale électrique raccordée à la scie murale, Félix passe à travers une fenêtre du toit, aussi appelée skydôme. Il chute de cinq mètres, la tête la première. Transporté par les pompiers à l’hôpital Edouard Herriot, ce père de quatre filles décèdera quatre jours plus tard.                  

« J’étais de dos quand soudain j’ai entendu crier : "Ahmed, Ahmed !". Avec sa main gauche et un pied, Félix s’est retenu à un tuyau en ferraille, mais ça n’a duré que quelques secondes, raconte à Mediacités le collègue de la victime. A-t-il trébuché ? S’est-il pris les pieds dans des câbles ? Je n’en sais rien… Ce que je sais, c’est qu’à cet endroit, l’éclairage était mauvais. Les premières semaines, on travaillait même avec les lampes de nos téléphones ! On nous avait fourni un projecteur mais ce n’était pas suffisant. Et puis, il n’y avait aucune protection autour du skydôme par lequel Félix est tombé. »

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La victime a chuté depuis le toit du centre commercial en travaux. Photo : NB/Mediacités.

Mediacités s’est procuré le rapport d’enquête interne [voir le document ci-dessous] diligentée par l’entreprise de BTP Léon Grosse, qui mène le chantier de la Part-Dieu avec le groupe GCC. Il confirme les dires d’Ahmed : sur les cinq fenêtres de la toiture, trois, dont celle de l’accident, n’étaient pas équipées de barrières de protection. Et d’après le document, aucun « matériel d’éclairage » n’a été constaté le lendemain du drame au poste de travail de Félix et Ahmed.

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Intérimaire chez un sous-traitant

La victime travaillait comme intérimaire pour DBTS, une entreprise de l’Ain spécialisée dans la découpe de béton, sous-traitant de GCC. Ce groupe de BTP, qui compte parmi les dix premiers du secteur en France, n’est pas inconnu des lecteurs de Mediacités. En novembre 2018, nous avions documenté les pratiques sociales décriées (conditions de sécurité, recours important à l’intérim) de cette entreprise sélectionnée par Unibail-Rodamco-Westfield pour l’agrandissement du centre commercial de la Part-Dieu. Puis, en mars 2020, nous relations plusieurs accidents survenus sur le chantier, dont - déjà - la chute d’un ouvrier à travers une trémie, sans gravité. « Le compagnon est miraculeusement tombé sur des tuyaux de PVC », confiait alors le responsable prévention du groupe.

« Cela fait des années qu’on alerte sur les conditions de sécurité et qu’ils font la sourde oreille ! Ils ne regardent que la cadence… », soupire Alfonso Teixeira, dit « Tonio », représentant CGT du personnel au comité social et économique (CSE) de GCC en désignant les cadres de son entreprise. Le lendemain du 25 août, le directeur de l’agence lyonnaise du groupe, Patrick Camoulès, écrit aux membres du CSE. Dans ce courrier que Mediacités s’est aussi procuré, il affirme que « les causes de l’accident ne sont pas connues à ce jour » et promet « une réunion CSE exceptionnelle ».

« GCC n’est pas à l’aise avec cet accident… »

« La réunion n’a jamais eu lieu, déplore Alex Gonçalves Pereira, également élu CGT au comité. Monsieur Camoulès a seulement anticipé à la mi-septembre celle prévue à la fin du mois [de septembre]. Mais il n’a pas voulu répondre à nos questions sur les conditions de sécurité sur le toit du centre commercial. GCC n’est pas à l’aise avec cet accident… Moi, ça fait treize ans que je suis dans l’entreprise, et c’est la première fois que je vois un mort sur un chantier. »

GCC n’a pas non plus souhaité répondre aux questions de Mediacités. L’entreprise confirme l’accident mortel mais préfère attendre la fin des investigations en cours avant de communiquer dans les médias. D'après le groupe de BTP, une enquête est conduite en interne, entre les services de la maîtrise d’ouvrage (il s'agirait alors de la deuxième après celle dont nous avons reproduit le rapport plus haut). Une autre a été confiée au commissariat du 3e arrondissement de Lyon. Contactés, ni le commissariat en question, ni l’hôtel de police de Lyon n’avaient répondu à nos sollicitations au moment de notre publication. Joseph Zaccagnino, le patron du sous-traitant DBTS pour lequel travaillait Félix, n'a pas non plus retourné nos appels.

La responsabilité de l’employeur

Plus que d’autres, les ouvriers du BTP sont exposés aux accidents du travail. Alors qu’ils représentent 8% des effectifs des salariés inscrits au régime général de l’Assurance maladie, ils comptabilisaient 14% des accidents du travail tous secteurs confondus en 2018. Cette année-là, 107 d’entre eux ont été mortels. Les années précédentes, le décompte tournait en moyenne autour de 120 décès. « Travailler en hauteur peut occasionner des chutes qui sont la première cause d'accidents du travail mortels », rappelait, au début de cette semaine dans un communiqué, l'Inspection du travail, qui a fait de ce sujet une de ses priorités de l'année 2020.

La responsabilité de l’employeur ou de la société cliente, en cas de sous-traitance, peut être engagée en cas de « faute inexcusable ». Dans le cas de l’accident de la Part-Dieu, celle-ci pourrait être invoquée si DBTS et GCC avaient conscience du danger auquel ils exposaient leur ouvrier. Or, d’après Ahmed, son collègue et lui avaient alerté à plusieurs reprises leur hiérarchie du faible éclairage dans lequel ils travaillaient. Et, d’après le rapport d’enquête interne, le conducteur de travaux Léon Grosse/GCC avait constaté, avant le 25 août, le « défaut d’éclairage du poste de travail ».

« La question de savoir pourquoi tous les skydômes du toit n'étaient pas sécurisés se pose aussi, relève Sébastien Balloch, avocat au barreau de Lyon, spécialiste du droit du travail et social. En cas de procédure, quand "la faute inexcusable" est établie, il reste à déterminer sur qui pèse la responsabilité : l'agence d'intérim qui a recruté la victime, l'entreprise de sous-traitance, le donneur d'ordre ? En général, dans ce genre de dossier, tous se renvoient la balle. »

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Les actuels bâtiments du centre commercial doivent être dotés de verrières. Photo : NB/Mediacités.

Sur le chantier de la Part-Dieu, la chute de Félix n’aura pas causé qu’une seule victime. Plus d’un mois après, son binôme reste traumatisé. Ahmed est aujourd’hui en convalescence, dans une clinique. Les semaines qui ont suivi la mort de son collègue, pendant plusieurs nuits d’affilée, il est retourné sur les lieux de l’accident. Pour s’asseoir auprès du skydôme. En silence.

Dans nos archives

> A relire nos précédentes enquêtes sur le chantier du centre commercial de la Part-Dieu : 

Novembre 2018 - Derrière le chantier de la Part-Dieu, les pratiques sociales décriées de GCC

Mars 2020 - Part-Dieu : accidents et syndicalistes dans le collimateur sur le méga-chantier du centre commercial