Toc, toc… C’est l’ancien propriétaire qui frappe à la porte. Quatre ans après avoir cédé ses parts d’Aéroports de Lyon à un consortium contrôlé par Vinci Airports, l’État revient sur la plateforme de Saint-Exupéry. À proximité des pistes, sur un terrain de 15 000 mètres carrés, il fait construire, depuis août dernier, un nouveau Centre de rétention administrative (CRA), lieu de détention d’étrangers en situation irrégulière, en attente d’expulsion. Ironie de la privatisation de « Saint-Ex’ », l’État s’acquittera, auprès de la filiale de Vinci, d’un loyer de 100 000 euros par an, comme l’a appris Mediacités. Une affaire à moindres frais pour le géant du BTP, précédemment épinglé par notre journal pour avoir vidé la trésorerie de l’aéroport : la parcelle en chantier, dans le prolongement d’un parking, était jusqu’à présent un terrain vague inexploité.

Pour le contribuable, en revanche, la facture ne s’arrête pas là. Les travaux de construction du bâtiment, où pourront être enfermées jusqu’à 140 personnes – le maximum légal –, s’élèvent à 21 millions d’euros hors taxes. Le marché a été remporté par un autre géant du BTP, le groupe Eiffage. S’ajoute 2,3 millions d’euros sur trois ans pour l’exploitation et la maintenance, également remportées par Eiffage, et « l’hôtellerie » (nettoyage des locaux, etc.), confiée à l’entreprise GSF, comme l’a découvert Mediacités en épluchant les attributions de marchés sur le site de la société d’assistance à la maîtrise d’ouvrage Icamo. Contactée, la préfecture a consenti à nous communiquer le coût des travaux, mais pas les entreprises retenues pour le chantier.

Informations au compte-gouttes

L’ouverture du nouveau CRA, annoncée pour fin 2021, supposera par ailleurs des effectifs supplémentaires de la Police aux frontières (PAF), chargée de ce type de centre, et un marché pour l’accompagnement juridique des étrangers détenus. Pour l’actuel CRA de Lyon, situé également à proximité de l’aéroport Saint-Exupéry, cette mission est assurée par l’association Forum-réfugiés. Quels seront coûts de cette prestation et des nouveaux agents de la PAF pour le futur centre ? Les services de l’État n’ont pas donné suite à nos questions sur ces points-là. Les informations autour du lieu de rétention en chantier sont distillées au compte-gouttes. « On a très peu de retours sur le sujet, déplore Kaoutar Djemaï-Dawood, déléguée régionale de La Cimade, une association de défense des migrants. Les seules informations dont on dispose proviennent d’une communication gouvernementale de novembre 2019 et des journalistes », poursuit-elle.      

Le sujet est sensible pour les services de l’État, dont la politique en matière de rétention et d’expulsion fait l’objet de critiques de la part des associations de défenses des étrangers et des migrants. Alors que la fermeture des CRA était une des revendications phares de la « marche des sans-papiers » qui a traversé la France en octobre dernier, le gouvernement cherche à l’inverse à augmenter ses capacités de rétention administrative et d’expulsion. Une politique qui a un prix : l’an dernier, Le Parisien chiffrait à près de 14 000 euros le coût moyen d’une expulsion, dont 5 700 euros pour la seule surveillance en CRA.

« L’objectif de l’Etat n’est pas de supprimer l’actuel CRA »

Violences policières, grèves de la faim, contaminations au Covid-19… Ces derniers mois, le centre de Saint-Exupéry a défrayé la chronique à plusieurs reprises. Aux préoccupations sanitaires, au début du confinement du printemps, a succédé une situation de cluster lors du re-confinement de cet automne, comme le racontait récemment Rue89Lyon, avec au moins 13 cas de contamination au coronavirus. Entre l’épidémie et la fermeture de certaines frontières, Forum-réfugiés appelle à suspendre les placements en rétention. Position partagée par le bâtonnier de Lyon, qui a interpellé le préfet Pascal Mailhos, il y a une dizaine de jours. Sans succès : d’après la préfecture, « le virus ne circule plus », derrière les grilles du centre.

En septembre 2020, Mediapart révélait par ailleurs le passage à tabac d’un jeune Algérien par des policiers du CRA de Saint-Exupéry. Au printemps 2019 déjà, Mediacités avait recueilli des témoignages de maltraitance. À l’époque, face aux accusations de nombreux retenus, la préfecture du Rhône nous avait concédé que le centre n’était « pas le plus adapté qui soit ». Elle nous avait alors annoncé des travaux dès les mois suivants et un « déménagement » pour 2021.

En termes de « travaux », des préfabriqués ont été installés dans l’enceinte du centre. Loin de régler les problèmes de promiscuité des occupants, ils ont surtout servi à augmenter la capacité de 104 à 126 places. Quant au « déménagement », il ne semble plus à l’ordre du jour. « L’État a investi énormément d’argent sur le CRA d’aujourd’hui pour ouvrir de nouvelles places, son objectif n’est pas de le supprimer », commente Assane Ndaw, directeur-adjoint de l’association Forum-réfugiés, qui accompagne des « retenus » de Saint-Exupéry dans leurs démarches juridiques, sans toutefois connaître le montant précis.

Interrogée, la préfecture reste évasive : « Lorsque que le nouveau CRA sera en activité et aura atteint sa plénitude de fonctionnement, une réflexion sera menée sur le devenir du CRA 1 ». Autrement dit, l’ouverture du nouveau bâtiment ne signifie pas forcément la fermeture de l’actuel. Mais plus certainement, comme le redoute La Cimade, « le doublement des capacités d’enfermement des étrangers à Lyon ».