C'est l’une des offres d'emploi les plus étonnantes de la rentrée dans l’agglomération nantaise. Repérée par le blogueur Sven Jelure, elle date du 4 septembre et concerne un poste de « chargé.e de mission économie de projet » à l'association La Machine. Le candidat devra dresser, d’ici à juin 2019, une « estimation complète et détaillée » du coût du projet de l'Arbre aux hérons, « frais d’études, d’expertises, de coordination, d’assurances, de communication etc. » compris.

Sur le fond, rien à redire. La métropole nantaise a voté une subvention de 2,575 millions (hors taxes) à l'association La Machine, en charge de cet ambitieux projet, afin de financer des pré-études visant à « définir précisément l’œuvre, son contenu et ses conditions d’entretien dans un objectif d’optimisation des coûts d’exploitation ».

La Machine pas pressée

Le calendrier, en revanche, est curieux. La délibération de la Métropole date du 8 décembre 2017. Elle fixait « une durée de deux ans » pour la réalisation des pré-études. La Machine se soucie donc de recruter un salarié qui se penchera sur les aspects financiers du projet alors que neuf mois se sont déjà écoulés. S'il entre tout de suite en fonction, le titulaire du CDD aura également neuf mois pour estimer finement le coût d'un objet encore jamais construit...

L'Arbre est évalué - on ne sait comment - à 35 millions d'euros, dont quatre millions pour les études préalables. Ce chiffre circule depuis au moins avril 2013. Il n'a jamais été réactualisé. Quel crédit lui accorder ? D'après Marc Reneaume, aucun. « L'Arbre aux hérons est un projet extrêmement séduisant », concède le conseiller métropolitain d'opposition, membre du conseil d'administration du fonds de dotation qui doit réunir les financeurs publics et privés de l'Arbre. « Il suscite un réel engouement, poursuit-il. Mais cet engouement occulte une partie des problèmes. L'estimation à 35 millions n'est évidemment pas le bon chiffre. Nous partons à l'aveugle. »

« L'estimation à 35 millions d'euros n'est évidemment pas le bon chiffre »

Les études sur « l'optimisation des coûts d'exploitation », inscrites dans la feuille de route du futur chargé de mission, laissent l'ancien directeur général adjoint de Veolia particulièrement songeur. « On me dit souvent d'arrêter de raisonner comme si j'étais encore dans le privé, mais quand même... Nous n'avons rien sur les coûts d'exploitation. Comment les évaluer en neuf mois seulement ? Nous n'avons pas davantage d'idée de ce que pourraient être les résultats financiers réels de l'attraction. Ce que nous savons, en revanche, c’est qu'elle sera soumise à des contraintes réglementaires fortes, comme tout équipement habilité à recevoir du public ». Bref, de sacrées interrogations, qui ne semblent pas obséder François Delarozière et Pierre Oréfice, les deux patrons des Machines.

Des coûts mal maîtrisés

Ailleurs, et à Toulouse tout particulièrement, cette question des coûts de développement et d’entretien inquiète. Pourquoi ? Parce que « La Machine ne (les) maîtrise pas », articule posément Francis Grass. Adjoint à la culture de Toulouse (ville et métropole), il sort de trois ans de négociation avec François Delarozière pour la création d’un spectacle et la construction d’une Halle aux Mécaniques, abritant 200 machines. Facture totale ? Plus de 17 millions d’euros, auxquels s’ajoute une subvention annuelle de 577 000 euros ces dix prochaines années. Une débauche de moyens qui ferait presque passer les élus nantais pour des pingres.

Deux différences notables, tout de même. D'abord, la majorité toulousaine actuelle n'avait guère le choix. Elle a trouvé Toulouse déjà engagé avec l’association, par un contrat qu'elle a renégocié âprement. Par ailleurs - et contrairement à Nantes -, Toulouse n'entend pas financer quelque Arbre aux hérons que ce soit. Sur les bords de la Garonne, il n'y aura pas un centime d'argent public versé pour de nouvelles créations de François Delarozière. Les Toulousains, venus en visite exploratoire sur les bords de la Loire, en sont en effet repartis échaudés.

« Magnifique bricolage »

Gérard Hardy était du voyage. Président de l'association Toulouse Montaudran Mémoire d'avenir, il a œuvré pendant plus de 15 ans à la conservation du site historique de Montaudran, premier aéroport civil de l'histoire et berceau de l'aviation commerciale moderne. Il a observé avec curiosité les créations de La Machine, qu'il résume en deux mots : « magnifique bricolage ». Ingénieur retraité d'un bureau d'études aéronautique, il évoque « des créations splendides mais qui ne sont pas faites pour durer. Ce sont des assemblages de moteurs, de systèmes hydrauliques et de charpentes soudées. On voit tout de suite, quand on s'y connait en mécanique, qu'elles vieilliront mal, ne serait-ce qu'au niveau des soudures ».

A cet égard, un détail de l’histoire de la rénovation en profondeur de l'éléphant nantais est éloquent. Parmi les 695 000 euros accordés pour ces travaux par la Métropole de Nantes, en octobre 2007, figurait une facture de 8 000 euros pour remplacer la cuve de 400 litres qui sert de réservoir d'eau au pachyderme roulant. Et pour cause : la cuve d'origine était en acier, et non en inox. Sans surprise, elle avait donc rouillé. Selon Gérard Hardy, Jean-Marc Ayrault, rencontré alors qu'il était encore maire de Nantes, lassé du risque permanent de dérive budgétaire des créations La Machine, était même « ravi à l’idée de les voir partir » sous d'autres cieux.

De rallonge en rallonge...

Dans le secteur marchand, La Machine se retrouverait rapidement dans une impasse économique. Travaillant pour la collectivité, elle demande des rallonges budgétaires, qu'elle obtient... du moins à Nantes. A Toulouse, comme le précise Francis Grass, « l'association supportera le risque d'exploitation de la Halle des mécaniques ». Délégataire de service public, elle transmettra ses comptes chaque année à la métropole. Landry Olivier, délégué général de la structure toulousaine (une association juridiquement distincte de la branche nantaise) s'engage même à les rendre « accessible à tous, probablement sur data.gouv.fr ».

A Nantes, jamais La Machine n'a publié ses comptes. Et jamais la collectivité ne les a demandés. Contacté par Mediacités pour savoir s'il ne faudrait pas s'inspirer des Toulousains sur ce point, Morgan Airiau, délégué général du Voyage à Nantes, répond laconiquement : « La Machine n'est pas délégataire de service public (...) Ni nous, ni la collectivité n'avons donc accès aux comptes d'un de nos fournisseurs, l'association La Machine, ce qui est normal ».

Parmi les salariés du Voyage à Nantes figure Pierre Oréfice, directeur des Machines de l'île, mais également co-bénéficiaire direct, avec François Delarozière, de la subvention de pré-études de La Machine. Les deux concepteurs vont se partager 140 000 euros en droits d'auteurs, conformément à la délibération du 8 décembre 2017. A l'Association La Machine, personne n'a pas souhaité commenter ce point... ni les autres.