L’eau du robinet de Saint-Nazaire est-elle potable ? Oui.
Celle des bouteilles Cristaline produites dans l'usine de Guenrouët l'est-elle aussi ? Oui. Y-a-t-il des pesticides dans la nappe de Campbon, où ces eaux sont puisées ? Oui, là encore.

Même les analyses de l’Agence régionale de santé (ARS), mises en avant par la Communauté d’agglomération de la Région Nazairienne et de l’Estuaire (CARENE) dans un communiqué publié lundi 22 octobre, montrent la présence de quatre molécules : Atrazine, Atrazine-2-Hydroxy, Esa métolachlore, Oxa métolachlore. En quantité infime et non inquiétante, selon la collectivité, puisqu’aucune d’elles n’a dépassé les seuils réglementaires. Or, comme le rappelle Luc Multigner, médecin et chercheur épidémiologiste à l’INSERM, « d’un point de vue sanitaire, les normes appliquées en Europe et en France dans les eaux de consommation sont, dans l’état actuel des connaissances, protectrices en terme de santé. Plus que dans d’autres pays, comme au Canada où certains seuils sont 100 fois plus élevés, voire plus. »

Des données plus précises que celles de l'ARS

Comme nous l’écrivions déjà la semaine dernière, l’eau de la nappe de Campbon, utilisée pour alimenter l’agglomération de Saint-Nazaire et l’usine Cristaline de Guenrouët, reste donc « tout à fait potable et commercialisable ».

Pour autant, ceci ne remet pas en cause les chiffres mis en avant dans notre article par l’association Eau et Rivière de Bretagne (ERB). En 2016, 534 molécules de produits phytosanitaires ont bien été trouvées dans l’eau de la nappe, 522 en 2015, 524 en 2014, etc ! Comment expliquer cet écart ? Les bénévoles d’ERB se basent sur les données publiées par la banque publique ADES, qui réunit toutes les analyses de plusieurs institutions. Celles de l'ARS, bien sûr, mais pas seulement. Elle compile aussi les résultats trouvés par les agences de l’eau, la DREAL, les collectivités territoriales, les syndicats de bassin et des industriels. Bref, un « corpus » bien plus large que celui – pourtant réglementaire – de l’ARS.

Concernant la nappe de Campbon, la CARENE explique ainsi se fier aux résultats de 53 analyses de l’ARS en 2017. Mais, sur le même périmètre, la banque ADES comptabilise les résultats de milliers d’autres tests. Comme l’explique d’ailleurs un agent de l’ARS, « cet outil nous permet d’avoir des résultats beaucoup plus précis et exacts. »

Du glyphosate, mais en quantité infime

Ce n’est pas la seule différence. Contrairement aux données de l’ARS, la banque ADES recense toutes les substances détectées, y compris celles présentes en quantité minimes, inférieures au seuil de détection de l’appareil. Pour faire simple : on sait que la substance est là, mais comme on ne peut la quantifier on fait comme si elle n’était pas là. « C’est ce qu’on appelle le bruit de fond, explique Etienne Dervieux. Toutes ces substances qui sont présentes, mais qu’on ne voit pas. »

Pour aboutir au « top 6 » des substances les plus présentes dans la nappe de Campbon, ERB a fait appel aux services rémunérés d’un statisticien professionnel, qui a compilé les milliers de mesures récupérées par l’ADES. Le glyphosate, pour ne parler que de la substance la plus célèbre, est donc bien présent, contrairement à ce qu’affirme le communiqué de la CARENE. Mais en-dessous du seuil de quantification de 0.1 microgramme (µg) par litre. Même chose pour le silthiofam, l’oryzalin et le glufosinate.

C’est peu, très peu. « Mais il devrait y en avoir zéro », martèle Jacques Nève, d’ERB. « A partir du moment où une substance est utilisée sur cette terre, même si elle se trouve ensuite diluée, on pourra la retrouver avec des techniques performantes, explique Luc Multigner. On a trouvé la trace de solvants dans des régions éloignées de l’Himalaya ! » Le 0 glyphosate absolu reste donc une utopie, dès lors que le glyphosate est utilisé.

Que buvons-nous ? Un débat à mener

Y-a-t-il un danger à ingérer d’aussi faibles quantités de substances pesticides ? Non, sinon les pouvoirs publics l’interdiraient, explique en substance la CARENE... Ce qui est vrai, en l’état actuel des connaissances. S’il est prouvé qu’il vaut mieux éviter de boire du glyphosate pur (intoxication aigue), les effets à très long terme de la consommation régulière de ces quantités infinitésimales sont, en revanche, beaucoup moins connus. Tout comme les conséquences de l’effet « cocktail » , produit du mélange de toutes ces substances. La recherche commence en effet tout juste à s’intéresser à ce champ d’investigation.                  

En tant que chercheur, Luc Multigner affirme sans ambages qu’« il n’y a pas de risques sanitaires identifiés à ce jour » à consommer ces quantités infimes. « Comme citoyen, je suis d’accord qu’il y a plein de substances qui n’ont rien à faire dans notre corps. Le bon sens c’est de faire tout ce qu’il y a de raisonnable pour éviter ça… A titre personnel, connaissant les risques, je crains beaucoup plus les fers à repasser et les centaines d’accidents domestiques parfois très graves qu’ils occasionnent chaque année. »

Donc, pour résumer : face à la présence avérée de pesticides dans la nappe de Campbon, en quantités infimes, ERB brandit le principe de précaution, la CARENE réplique par le respect des réglementations en vigueur, et le chercheur nous dit que tant que la dangerosité n’est pas prouvée, le risque reste abstrait. Et Mediacités ? Nous lançons le débat en apportant des éléments de connaissance et de réflexion. Et nous comptons bien continuer à le faire.