«Un flop XXXL »… Voilà comment Mediacités titrait son article il y a un an, alors que fermaient les portes de l’exposition La Mer XXL, à Nantes. Du point de vue de la fréquentation, comme des finances, nous tirions ainsi un premier bilan de cet évènement créé de toutes pièces par InfoMer (filiale du groupe Ouest-France) et le parc des expositions de la Beaujoire (filiale de la CCI Nantes – Saint-Nazaire). Un jugement un peu dur, nous reprochaient alors certains, soulignant les qualités pédagogiques de la manifestation. Sur cette question, rien à redire effectivement, comme nous le saluions d’ailleurs à l’époque. Sur le reste en revanche, nos – laborieuses – recherches (lire encadré En coulisses) démontrent que nous étions encore en deçà de la réalité.

Car que nous apprend le bilan de l’opération, aussi lacunaire (cinq lignes seulement pour détailler un budget de deux millions d’euros, comme le montre le document ci-dessous) qu’il fut difficile à obtenir ? Que les organisateurs n’ont pas seulement bu la tasse : ils se sont noyés. Eux qui espéraient tirer plus d’un million d’euros de la vente de billets se retrouvent avec une recette de 331 240 euros. Soit plus de trois fois moins. Et pour cause : loin de 200 000 visiteurs attendus initialement (chiffre revu à 100 000 quelques jours avant l’ouverture des portes), l’exposition n’en a accueilli que 38 000 . Qui n’ont pas tous payé leur place, contrairement à ce qu’affirmaient un temps les organisateurs. Résultat, un déficit global de 717 000 euros pour la manifestation.             

Bilan Financier Définitif
Extrait du Bilan définitif de La Mer XXL envoyé à Nantes Métropole

Flop privé, factures publiques

« Et alors ? », pourrait-on dire. Des organisateurs privés qui prennent le risque d’organiser un événement et manquent leur coup, cela arrive. Tant pis pour eux s’ils doivent mettre la main à la poche, mais pourquoi remuer le couteau dans la plaie ? Parce que La Mer XXL est loin d’être une simple opération privée. Elle est même symptomatique d’un certain manque de rigueur et de transparence dans l’utilisation de l’argent public au service du marketing territorial.

Car dans cette affaire, le parc des expositions de La Beaujoire et le groupe Ouest-France sont loin d’être les seuls à avoir pris des risques. Le contribuable aussi a misé une partie de son argent. Par l’intermédiaire des collectivités et des institutions qui, au fil de l’eau, ont déboursé plus que les organisateurs eux même. Au total, les seules collectivités de la région Pays-de-la-Loire ont ainsi dépensé plus d’un million d’euros pour l’événement (voir tableau ci-dessous). La moitié en subvention et la moitié en frais d’animation et de construction de stand.

Une facture déjà conséquente pour le contribuable à laquelle s’ajoutent les sommes versées par d’autres collectivités et services de l’État. Pour participer à l’expo, la Métropole de Brest, le Pays de Saint-Jean-de-Monts Vendée Océan, le Musée national de la marine, la vice-présidence du gouvernement de la Polynésie française, le conseil départemental de la Vendée, l’IFREMER, les Universités de Nantes et du Mans, et d’autres encore ont sorti leur chéquier. Et dépensé plusieurs centaines de milliers d’euros d’argent public.

Oh, sombres euros de La Mer

Cette fois encore, pourquoi pas ? Après tout, sur le papier comme dans sa réalisation, La Mer XXL était intéressante. Et puis, en mettant la main à la poche pour aider des projets participant à l’animation du territoire, les collectivités sont dans leur rôle. L’an dernier, Nantes Métropole a ainsi versé 340 subventions à des associations, organismes publics ou entreprises privées pour un montant de 34 millions d’euros. La Ville de Nantes, quant à elle, accordait dans le même temps 1 271 subventions pour un montant total de près de 42 millions d’euros.

Restent néanmoins plusieurs questions : ces subventions ont-elles été utilisées à bon escient et surtout dans un but d’intérêt général ? Et là, difficile de répondre tant l’évaluation des politiques publiques demeure un trou noir dans bon nombre de collectivités. « Fallait-il financer telle action ? A-t-on bien fait ? Comment faire mieux ?... » Ces questions fondamentales, tout particulièrement quand l’argent public rencontre des intérêts privés, y passent bien trop souvent à la trappe. C’était le cas pour The Bridge, manifestation sur laquelle nous avions déjà enquêté. Ce le fut encore pour La Mer XXL.

Tout président d’association le sait, pas de subvention sans bilan financier et d’activités envoyés à la collectivité. Une règle qui s’applique à la petite association sportive du quartier mais visiblement pas aux plus gros poissons comme Ouest-France ou ExpoNantes, filiale de la CCI Nantes Saint-Nazaire. En effet, sur les cinq collectivités locales partenaires de l’expo (Région, Département, Nantes Métropole, Carène et Cap Atlantique), une seule imposait aux organisateurs subventionnés de lui rendre des comptes : Nantes Métropole.

Et encore, sans faire trop de zèle… Alors que la convention signée entre les initiateurs de La Mer XXL et la Métropole prévoyait l’envoi de ces bilans avant le 30 septembre 2019, les documents n’ont été présentés à la collectivité que deux mois plus tard, après que Mediacités en ait demandé la copie début octobre. Et quels documents… Pour une manifestation dotée de plus de deux millions de budget, le « bilan financier définitif » communiqué à la collectivité ne comporte que cinq lignes. Difficile de faire plus lacunaire...

Des collectivités locales bien indulgentes

Manque de transparence, objectif de fréquentation non tenu, budget prévisionnel très différent du définitif, soutien des pouvoirs publics plus important que les recettes d’un évènement porté par des sociétés privés… Le grand écart entre les promesses et les réalités auraient pu conduire les partenaires publics à demander des comptes. Mais non.             

« Lorsque l’on s’attend à 100 000 visiteurs, il y a forcément de la déception quand on en attire que 38 000 visiteurs », reconnaît simplement Fabrice Roussel, le 1er vice-président de Nantes Métropole. Qui, à peine refroidi par le bilan de la première édition, se dit « a priori favorable à une seconde ». Tout dépend néanmoins du projet, tempère néanmoins le maire (PS) de La-Chapelle-sur-Erdre : « Des choses sont à travailler sur la politique tarifaire, les dates et l’intérêt de la manifestation ».

Au conseil départemental, où les élus avaient votés à l’unanimité une subvention pour une manifestation sensée accueillir 200 000 visiteurs, rien à redire non plus face à la fréquentation six fois moins importante. Tout juste, estime-t-on que « le pari était osé ». Mais pas question de mettre en cause un évènement qui avait pour thème la mer, si chère au président Grosvalet. « Les organisateurs avaient placé la barre très haute en termes d’objectifs de fréquentation. Mais il fallait relever le défi ! L'avenir de notre planète et la lutte contre le réchauffement climatique passent aussi par la sensibilisation des publics. Rien que cet enjeu mérite d'expérimenter », nous répond le conseil départemental. Tirer les leçons de l’expérience semble en revanche plus difficile.

Même indulgence de la part du co-financeur de l’opérateur, Yann Trichard, le président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Nantes Saint-Nazaire, actionnaire majoritaire d’ExpoNantes : « Sur le plan économique, c’est décevant mais c’est une belle réussite pour une première édition d’avoir rassemblé 38 000 personnes. » Pour le patron de la CCI, La Mer XXL doit même devenir un « rendez-vous tous les deux ou tous les quatre ans ».

Un manque criant d'évaluation

Mais depuis ces déclarations, l’épidémie de Covid-19 est passée là, entraînant des conséquences graves pour ExpoNantes et InfoMer. Le marché de l’événementiel paye ainsi un lourd tribut à la crise sanitaire. Ce contexte, auquel s’ajoute la crise de la presse écrite pour InfoMer et une situation financière très fragile pour ExpoNantes, conduit les organisateurs à ne plus rêver à une seconde édition. « Vu la situation, ce n’est plus à l’ordre du jour », confirme Jean-Marie Biette, l’un des organisateurs de l’expo.

Dont acte. Mais, sans attendre la crise économique, les collectivités n’auraient-elles pas dû réaliser elles-mêmes un vrai bilan d’une opération perfusée par l’argent public ? « Cela est rarement fait et c’est bien dommage. Beaucoup trop de collectivités n’ont pas la culture de l’évaluation », commente Michel Basset, le président de la Société française de l’évaluation . Pourtant, des outils existent pour savoir si l’opération subventionnée a engendré les effets escomptés.             

« Toute action comporte une part de risque mais, s’agissant d’argent public, il est souhaitable de tirer toutes les conclusions d’un subventionnement. Cela passe par une évaluation des fruits obtenus, un audit financier, des bilans réalisés par des structures externes ou internes à la collectivité. Encore faut-il qu’il y ait les compétences et la volonté politique », admet Michel Basset. Et c’est souvent là que le bât blesse. Difficile pour un élu d’entendre des critiques d’une opération qu’il a soutenue. « J’entends trop souvent les élus dirent : « Les évaluations, ce sont les électeurs qui les font à la fin du mandat », soupire le président de la Société française de l’évaluation. A croire que ces élus préfèrent ne pas voir la chute des taux de participation aux élections locales…

  • Toutes les collectivités locales partenaires nous ont transmis les montants de leurs soutiens à cette manifestation. Il a fallu néanmoins procéder à de nombreuses relances. Toutes... sauf le Conseil Régional des Pays de la Loire, qui n’a pas donné le montant de la conception et de l’animation de son espace réalisées pour l’expo.
  • Le directeur d’ExpoNantes Frédéric Jouet, n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).