«Le pouvoir à la Région, c’est Xavier Bertrand et moi à 90 %, 5% pour Valérie Létard et 5% pour les autres vice-présidents. » Ainsi parlait Gérald Darmanin début 2017. Un poil fanfaron, le désormais ministre de l’Action et des Comptes publics. Mais lucide sur la concentration des pouvoirs en vigueur au Conseil régional depuis l’élection de décembre 2015. A l’heure où les poids lourds Valérie Létard et Gérald Darmanin « descendent » à Paris, avec qui Xavier Bertrand va-t-il désormais gouverner ?  « Ben… avec lui-même », s’amuse un ténor de la droite. Comme l’avait montré Mediacités en décembre dernier, l’ancien maire de Saint-Quentin est un adepte du pouvoir en solitaire qui dirige en s’appuyant avant tout sur son cabinet. Pour autant, Xavier Bertrand ne peut ignorer les élus de son camp. Surtout dans l’optique, un jour, d’un destin personnel hors de la région...

Alors, qui pour prendre les places officielles de n°2 et n°3 qu’occupaient respectivement Valérie Létard et Gérald Darmanin ? Qui pour suivre leurs délégations (l’Aménagement du territoire pour la première ; les Transports, relations internationales et tourisme pour le second) ? Sans oublier celles de Sébastien Huyghe, vice-président à l’apprentissage, réélu député en juin et troisième démissionnaire des 15 vice-présidents qui composaient l’exécutif ? Sollicité par Mediacités, Xavier Bertrand répond qu’il est trop tôt pour dévoiler son casting. Les noms des heureux élus amenés à prendre du galon seront annoncés lors de la séance plénière du 29 septembre.

Sans attendre ce rendez-vous, Mediacités a mené l’enquête. Et recueilli quelques indices intéressants sur les hommes en cours. Et les autres. Le nom du vice-président à la Culture François Decoster, par exemple, revient souvent. Pourtant celui qui est aussi maire UDI de Saint-Omer sait ô combien il est difficile d’exister aux côtés de l’omniprésident. Surtout quand on a pour délégation la culture, le dada du patron ! Quand Xavier Bertrand rencontre les directeurs de scènes régionales - qu’il bichonne -, il lui arrive d’oublier d’en informer son vice-président ! L’année dernière, le chef de la région avait recadré sévèrement François Decoster alors qu’une querelle opposait ce dernier et le directeur à la culture d’alors, Donato Giuliani. Si, en privé, Xavier Bertrand se dit satisfait du travail abattu par l’Audomarois, il se méfie de l’homme. La troisième place de François Decoster sur la liste sénatoriale En Marche du Pas-de-Calais, opposée à celle du LR Jean-François Rapin, soutenue par Xavier Bertrand, n’arrange pas les choses. Peu probable de ce fait qu’il devienne le numéro 2 de la région dans quelques jours.

Christophe Coulon, nouvel homme-clé

Pour intégrer l’exécutif, quelques ambitieux sont prêts à s’accommoder d’une gouvernance ultra-centralisée. Franck Dhersin, maire LR de Téteghem, président de la commission transports, se verrait bien reprendre la vice-présidence éponyme autrefois dévolue à Gérald Darmanin. Autre candidat à l’exécutif, Jean-Michel Taccoen. Le conseiller Chasse Pêche Nature et Tradition (CPNT), délégué à la biodiversité (et président des chasseurs de lapins du Pas-de-Calais !), s’imagine volontiers vice-président à la ruralité. Un portefeuille détenu jusqu’ici par Christophe Coulon… C’est justement avec l’ascension de ce dernier que les impétrants devront composer. Peu connu du grand public, ce fidèle d’entre les fidèles de Xavier Bertrand pourrait devenir le prochain homme clé de la gouvernance Bertrand.

Défait aux législatives de juin, Christophe Coulon occupe le poste salarié de chargé de mission auprès de la direction générale du Conseil départemental de l’Aisne, ce qui lui vaut certaines critiques. Surtout, il préside le groupe régional LR depuis mai. Obéissant et respecté par les élus de son camp, il aurait la lourde tâche de faire oublier Darmanin. « C’est lui qui sera envoyé au front face à la mitrailleuse FN, qui déminera le terrain pour faire passer les décisions du chef, qui fera du cocooning auprès des élus… », résume un proche de Xavier Bertrand. Avec les départs de Valérie Létard (chef de file UDI), de Gérald Darmanin, rallié à En Marche, et, dans une moindre mesure, de Sébastien Huyghe, c’est de profils « politiques » dont Xavier Bertrand a besoin. A ce jeu-là, l’autre figure montante pourrait être Philippe Rapeneau, patron de la droite du Pas-de-Calais de 2004 à 2016. Pour le consoler d’une probable non-élection au Sénat (il est quatrième sur la liste LR), le président de la communauté urbaine d’Arras, bon connaisseur des dossiers d’aménagement et d’urbanisme, pourrait hériter de la vice-présidence de Valérie Létard sur l’organisation du territoire.

Quant à la vice-présidence à l’apprentissage, autrefois détenue par Sébastien Huyghe, elle devrait échoir à André-Paul Leclercq, président de la commission « formation et relations avec les entreprises ». Ce rejeton de la famille Mulliez, tête de liste « Nous Citoyens » aux Européennes de 2014, échangerait sa place avec… Huyghe Sébastien. Un chassé-croisé opportun pour le député qui entend cumuler ses mandats de parlementaire et de conseiller régional. Tout comme Valérie Létard qui, contrainte de quitter la vice-présidence à l’Aménagement du territoire, entend s’occuper demain de la… commission d’aménagement du territoire ! Encore un joli tour de passe-passe pour contourner l’esprit de la loi anti-cumul.

Dans le cas où Christophe Coulon et Philippe Rapeneau seraient amenés à remplacer les Nordistes Valérie Létard et Gérald Darmanin, l’exécutif des Hauts-de-France prendrait l’accent du sud. Ce qui ne déplairait pas au picard Xavier Bertrand.

Elargir sa majorité… pour la suite

Dans ce jeu de chaises musicales, Sébastien Leprêtre et Jean-Pierre Bataille sont hors-jeu, leur dissidence aux sénatoriales ayant fortement irrité Xavier Bertrand. Un purgatoire définitif ? Pas forcément. « Ce remaniement est la deuxième phase du mandat Bertrand. Il y aura un troisième temps en 2021 », croit savoir un fin connaisseur des arcanes de la collectivité. Il faudra alors rassembler au maximum à un an de la Présidentielle. Après avoir dirigé « à la schlague » son laboratoire des Hauts-de-France, gagné – espère-t-il - la bataille de l’emploi et peaufiné sa facette d’homme de gauche grâce à sa générosité envers les « cultureux » de la région, il sera alors temps pour Xavier Bertrand de mettre ses troupes en ordre de bataille.

D’ici là, durant quatre ans, le président devra se prémunir contre le sentiment de lassitude qui pourrait guetter des élus cantonnés à des rôles de faire valoir. « Il y a Bertrand et ses godillots. Sa centralisation extrême, son autoritarisme cache une majorité qui tire à hue et à dia », estime Philippe Eymery, président du groupe FN. « Il va falloir qu’il apprenne à déléguer pour s’impliquer à fond dans la recomposition d’une droite humaniste dont il est l’un des meilleurs représentants », juge Jean-René Lecerf, président du Département du Nord. En résumé, moins présider pour mieux devenir… président.

Un cabinet new-look

Le remaniement ne concerne pas que les élus. Xavier Bertrand doit également faire face au départ de son directeur général des services Laurent Vercruysse et de son directeur de cabinet Alexandre Brugère, partis tous deux dans les bagages du ministre Darmanin. « Il a un tel carnet d’adresses hérité de ces années au gouvernement qu’il ne s’inquiète pas pour trouver des collaborateurs », explique Jean-René Lecerf, président du Conseil départemental. « Alexandre Brugère, qui a joué un rôle clé dans sa campagne, ne sera toutefois pas si facile à remplacer », estime un proche de Xavier Bertrand. Pour le moment, c’est son ex-chef de cabinet à Saint-Quentin, Claude-Olivier Martin qui assure l’intérim. Sera-t-il prolongé ? Interrogé par Mediacités, Xavier Bertrand renvoie à nouveau à la fin du mois pour dévoiler les noms qui composeront sa garde rapprochée.