Qu’aurait-il dit avec sa voix tonitruante ? Ses larges mains auraient-elles tapé sur la table pour siffler la fin de la récré ? Ce jeudi 7 juin, alors que les socialistes d’hier et d’aujourd’hui se réunissaient devant la tombe de Pierre Mauroy au cimetière de l’Est, à l’occasion du 5e anniversaire de sa mort, on ne pouvait penser qu’à lui, l’ancien maire de Lille, le seul encore capable de réunir une famille déchirée.

Ce soir-là, alors qu’une pluie d’orage venait de cesser, une trentaine de personnes étaient debout face à la tombe de l’ancien Premier ministre, répondant à l’invitation de la municipalité de Lille. Une cérémonie de quelques minutes, le temps pour Martine Aubry de déposer une gerbe aux côtés de Fabien Mauroy, fils de Pierre. Le service du protocole de la Ville a ensuite laissé la place aux parlementaires avant une minute de silence. Il n’y a pas eu de prise de parole et certains élus, comme le maire de Lomme Roger Vicot ou le conseiller municipal lillois Bernard Charles, ont rapidement quitté les lieux.

Etrange cérémonie où les éléphants du socialisme du Nord sont apparus divisés en trois groupes dans la cour du cimetière. Une scène à l’image de l'état du PS local. D’un côté, Martine Aubry et ses fidèles Pierre de Saintignon et François Lamy. Au centre, le sénateur Patrick Kanner, l’ancien député et président du Département Bernard Derosier et la sénatrice et actuelle Première secrétaire du PS du Nord Martine Filleul. Et un peu plus loin, le sénateur LREM Frédéric Marchand et le député européen Gilles Pargneaux, considérés par beaucoup dans la petite assemblée comme des « renégats » pour s’être rapprochés d’Emmanuel Macron.

« On ne m’invite pas à se rencontrer dans la presse »

Trois clans et un objectif commun : décrocher le beffroi de Lille aux municipales de 2020. Lundi 4 juin, l’ancien ministre de la Jeunesse et des Sports Patrick Kanner a réitéré sur la chaîne de télévision Public Sénat son intérêt pour la mairie de Lille : « Je me prépare, je réfléchis. Tout ce qui intéresse ma ville m’intéresse. » Avant de préciser son souhait de rencontrer Martine Aubry pour en discuter. Réponse glaciale de l’intéressée aux médias, à quelques mètres de la tombe de Pierre Mauroy : « On ne m’invite pas à se rencontrer dans la presse. On a mon numéro de téléphone, on peut s’appeler… »

La maire de Lille assure ne pas avoir été « touchée » par la prise de parole médiatique de Patrick Kanner, elle qui n’a « jamais reçu autant de soutiens » alors qu’elle s’apprête à repartir pour un quatrième mandat. « Il faut se rassembler autour de nos valeurs, pas n’importe comment, indique-t-elle. Pierre Mauroy faisait de la politique correctement. Il serait très malheureux de voir ce qu’il se passe en France, de voir que certains se sont laissé aller à suivre une politique qui n’est pas la sienne. » La maire de Lille s’est fait fort de rappeler qu’elle n’avait jamais eu d’ambitions personnelles, privilégiant toujours les idées et le fond à la forme. « Il faut retrouver la politique et que les gens de gauche ne fassent pas croire que Macron est à gauche. L’autre message de Pierre Mauroy, c’était de ne pas tirer dans le pied des copains. Quand on a des choses à dire, on les dit en face. »

« Ces socialistes [qui ne sont] aujourd'hui quasiment plus rien »

A défaut d’être en face d’elle, c’est quelques mètres plus loin que le sénateur Patrick Kanner discutait avec des camarades socialistes. « Je peux comprendre son courroux, confie-t-il à Mediacités. Mais il faut clarifier les choses, car on diverge sur l’analyse politique de la ville et la dangerosité du contexte. Et je ne connais pas les intentions de Martine pour les prochaines municipales. L’hypothèse de 2014 avec François Lamy comme successeur est-elle toujours d’actualité ? » L’ancien ministre assure partager avec Martine Aubry « un socialisme assumé et convaincu ». Mais il diffère sur le diagnostic. Selon lui, « le beffroi est assiégé, avec LREM et la France Insoumise en campagne. »

Inquiet, Patrick Kanner regrette d’avoir été « rayé de Lille depuis quatre ans ». « Il n’y a aucune mention de mes activités dans le Lille Mag [le magazine municipal, ndlr], je n’existe que par ma présence sur le terrain », a-t-il dit). L’heure est donc venue à ses yeux de mettre les cartes sur table. D’autant que Frédéric Marchand et Gilles Pargneaux ont annoncé leur intention de s’investir à Lille. Les deux anciens maires PS d’Hellemmes, fiers de poser devant la tombe de Pierre Mauroy qualifié de « très grand maire de Lille, visionnaire, rassembleur, homme de consensus, ouvert sur les autres, ni sectaire, ni dogmatique et conquérant », ont définitivement tourné la page socialiste.

L’ancien patron du PS du Nord, Gilles Pargneaux, affichait une mine recueillie au cimetière de l’Est en voyant « ces socialistes qui se divisent, qu’on a vu à l’apogée, et n’être aujourd’hui quasiment plus rien ». Cinglant. Le député européen enchaîne en ce moment les débats sur l’Europe avec les militants d’En Marche. « La politique européenne d’Emmanuel Macron est une chance, dit-il. Enfin un Président qui prend ses responsabilités. » Et Pierre Mauroy, ce grand homme, qu’aurait-il dit de sa voix tonitruante ?