La nouvelle a pu faire sourire… ou bondir ! Juste avant les fêtes de fin d’année 2019, Xavier Bertrand a effectué un « coming-out vert » devant une assemblée de journalistes invités à découvrir les orientations de la Région des Hauts-de-France pour les dix-huit mois à venir. A la surprise générale, le président des Hauts-de-France a parlé autant d'environnement que de tous les autres domaines d’action de la collectivité (lycées, transports, économie…). Une conversion étonnante pour ce grand partisan de l'industrie et défenseur zélé de l'emploi, accusé d'avoir drastiquement réduit les moyens des défenseurs historiques de l’écologie.

Comment cet homme de fer se pencherait-il aujourd'hui sur la Terre ? Pour le comprendre, Mediacités est retourné voir le président du Conseil régional, début mars . « Ce n'est pas un virage, assure l'intéressé dès l'entame de l'entretien. On a catalogué mon équipe comme opposée à l'écologie parce que j'ai proposé aux chasseurs de faire partie de mon équipe. C'est faire peu de cas de ce que nous avons accompli depuis 2016, à commencer par la prolongation et l'extension de Rev3, la troisième révolution industrielle engagée par mes prédécesseurs. »          

Xavier Bertrand l’assure : il a pris conscience de la gravité de la crise climatique en 2018 à la faveur de rencontres avec des spécialistes du climat et des membres de l'institut Choiseul . Les interrogations de ses enfants sur la pollution atmosphérique ont achevé de le convaincre. D'où une série de mesures annoncées avec le brin de gravité qui convient : audit énergétique du patrimoine bâti de la Région, co-financement de bilans carbone dans les entreprises, consultations préalables à la mise en place de budgets participatifs sur l'environnement dans les lycées et les territoires, plantation d'un million d'arbres en trois ans, développement de la méthanisation, de l'énergie solaire, de l'usage de l'hydrogène, rénovation thermique des logements, encouragements au recyclage, plan en faveur d'une agriculture durable...          

Son credo ? « Marier écologie et économie »

« Tout sauf de l'écologie punitive ! » résume Frédéric Nihous, conseiller régional délégué à la transition énergétique et l’un des chasseurs de l'équipe [NDLR : il fut notamment candidat à la présidentielle de 2007 pour le parti Chasse Pêche Nature et Traditions (CPNT)]. « Une approche populaire, ouverte, opérationnelle », selon Guislain Cambier, maire de Potelle et président de la Communauté de Communes Pays de Mormal, propulsé conseiller régional délégué à la transition climatique en juin 2019.

Xavier Bertrand le martèle : il veut « marier écologie et économie ». En vertu de ce principe, il ne craint pas de réclamer un EPR (réacteur nucléaire de troisième génération) pour les Hauts-de-France, à construire quand la centrale de Gravelines aura terminé sa carrière. Et à côté des plantations de chênes et des hêtres, il promeut les innovations technologiques pour atténuer les émissions polluantes des transports routiers, ferroviaires, aériens... « Je ne suis pas de ceux qui dénigrent Greta Thunberg [NDLR : la jeune égérie écologiste suédoise, engagée dans le climat contre le réchauffement climatique mondial]. Mais si on me dit qu'il ne faut plus prendre l'avion, je réponds qu'il faut lancer l'avion hybride, qui pérennisera les emplois sur notre site aéronautique de Méaulte. »

On ne le changera donc pas complètement, comme il l’assure lui-même : les éoliennes sur le territoire, c'est toujours « stop ! ». Xavier Bertrand se dit même prêt à soutenir une « fédération régionale » d'opposés au vent dans leurs recours en justice. Inutile de dire que les militants Verts et autres environnementalistes estampillés ne sont pas du tout convaincus par l'engagement écolo du président des Hauts-de-France. Les adeptes d'une lutte globale et radicale contre le changement climatique ne voient dans l'arsenal annoncé que des mesurettes sans cohérence et « une ambition qui regarde dans le rétroviseur ».

Une politique de coups ?

« Traiter dix sujets n'est pas traiter "le" sujet », déclare Emmanuel Cau, ancien vice-président à l'Environnement de la Région Nord-Pas de Calais, convaincu que vouloir satisfaire tout le monde à la fois est le plus sûr moyen de ne pas atteindre les résultats exigés. Entre les deux élus régionaux, l'ancien et le nouveau, les échanges sont musclés sous des tournures aimables. Xavier Bertrand : « Les Verts ont raison de mettre l'ONU, l'Europe et l'Etat en demeure d'agir. En attendant, la Région fait sa part. » Emmanuel Cau : « Nos successeurs ont vite et bien réussi leur mandat puisque leur but était d'éliminer tout ce qui pouvait ressembler à de l'écologie. »

De l'intérieur de l'institution régionale, montent d'autres reproches. « Cette politique de coups et ces décisions subites, souvent liés à l'actualité, désorganisent l'appareil et laissent beaucoup d'agents dans le désarroi », affirme un cadre sous couvert d'anonymat. Une critique qui affleurait déjà dans le rapport annuel du Conseil économique social et environnemental régional (Ceser), rendu fin 2018, sur le bilan de la politique de développement durable de la Région

2018-12-11 Avis Ceser HdF Développement Durable 2017

De fait, l'ordonnancement des moyens nécessaires à la mise en oeuvre des options vertes pose question. Si la direction de la biodiversité est bien en ordre de marche, sous la houlette du chasseur Jean-Michel Taccoen, conseiller régional délégué à l'Environnement, la direction « Air, énergie, climat » a disparu de l'organigramme des services en 2019. La majorité de ses membres a rejoint la mission Rev3, copilotée par la Région et la chambre régionale de commerce, siège privilégié du « mariage de l'économie et de l'écologie » prônée par le président. Soit une externalisation d'un service et une fusion avec le privé qui ne passe pas en interne auprès de certains personnels.

S'agissant des moyens financiers, le patron de la Région a lâché quelques chiffres au fil de ses annonces : « Jusqu'à plusieurs millions d'euros » pour les budgets participatifs sur l'environnement et « 6 millions d’euros sur trois ans » pour les arbres à planter. Mais aucun budget global n’a été précisément décliné. Xavier Bertrand balaie les critiques. « Si on continue à faire de la politique comme avant, sans imagination, on va dans le mur, assure-t-il. La pire chose pour un élu, c'est de ne pas entendre les messages, de rester droit dans ses bottes et de ne rien changer. » Il y aurait donc comme un arrière-plan électoral à la conversion de Xavier Bertrand...

« C'est un homme politique qui fait beaucoup de terrain, remarque le pragmatique Philippe Vasseur, président de la mission Rev 3. Il a perçu des attentes fortes sur l'environnement. Qu'il aille dans cette direction me semble dans l'ordre des choses. » Poussons le bouchon auprès du Président des Hauts-de-France : dans la liste très large qu'il entend composer l'an prochain en vue d'un second mandat, des écolos pure souche pourraient-ils trouver leur place ? « Ce sera un rassemblement fondé sur des positions précises, pas un rassemblement pour des places. J'ai passé l'âge », rétorque l’intéressé. C'est vertement dit.

[ACTUALISATION DU 8 MAI]

Découvrez également le second volet de cette enquête. Mediacités a poursuivi son décryptage du "coming-out vert" de Xavier Bertrand avec un article centré sur ses relations avec les chasseurs

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2020/05/08/xavier-bertrand-signe-des-cheques-en-blanc-aux-chasseurs/