Alors que la seconde vague de covid-19 s’abat sur les hôpitaux, le personnel du Centre hospitalier universitaire de Lille est-il en train de craquer ? C’est la question que l’on s’est posée après les propos tenus par le directeur général du CHU : « On est à environ 12 % de taux d’absentéisme, ce qui est nettement plus élevé que les années précédentes, expliquait Frédéric Boiron, lors d’un point presse le 9 octobre dernier. Ça varie selon les semaines, mais ça représente environ 1500 personnes absentes du planning ».  A rapporter à un effectif de 12 600 salariés non médecins.

Renseignements pris, ce taux élevé a, depuis, diminué. « En septembre, on était inquiets mais heureusement ça s’est amélioré et on a reperdu 2 points », précise la DRH du CHU de Lille, Angélique Bizoux. Un retour presque à la normale qui s’explique par plusieurs paramètres. En septembre, on comptait 250 absences en plus par rapport à 2019 dans la catégorie du personnel non médical. D’une part à cause de fermetures de classes qui ont contraint des aides-soignant(e)s ou infirmier(e)s à s’absenter pour garder leurs enfants. D’autre part à cause de la circulation du virus qui s’est accélérée à la fin des vacances et qui a augmenté le nombre de cas covid ou cas contacts parmi le personnel. « On a eu beaucoup d’arrêts liés directement ou indirectement au covid, confirme la DRH, notamment parmi les aides-soignant(e)s ou agents de service hospitaliers qui sont des professions très féminisées. »

Pour répondre à cette inquiétante hausse de l’absentéisme, la direction a recruté 150 personnes depuis septembre (infirmiers, aides soignants, agents de service hospitaliers), en partie sur des contrats de six mois, des conditions plus favorables qu’habituellement où sont proposés des contrats courts.

Faire plus avec moins de bras

Pas de quoi redonner le sourire à tous les personnels soignants. Selon la CGT, syndicat majoritaire au CHU de Lille, le taux d’absentéisme, qui était de 10,37 % en 2019, ne cesse de croître depuis quatre ans. Covid ou pas covid. « Déjà en 2016, nous avions été pointés comme l’un des CHU les plus touchés par ce phénomène, insiste Matthieu Collart, représentant CGT du CHU de Lille. On a toujours été parmi les plus mauvais élèves ». Le covid-19 a aggravé un phénomène aux multiples racines. « On ne cesse de demander des économies à l’hôpital mais comme ça ne peut pas se faire sur l’investissement, la maintenance ou le matériel, ça se fait sur le dos des agents », déplore le syndicaliste.


Faire plus, avec moins de bras. Une équation qui conduit certains personnels à revenir « en contre-poste », c’est-à-dire qu’ils finissent à 21h et reviennent le lendemain à leur poste dès 6h. « Quand le CHU remercie son personnel qui accepte de revenir bosser sur leurs congés, ce n’est pas gratuit, rappelle par ailleurs Matthieu Collart qui plaide pour de nouvelles embauches et des réouvertures de lits fermés. C’est un cercle vicieux. En 2019, on a compté les jours des personnels sur leurs comptes épargne temps et ça revient à 140 équivalents temps plein ! Depuis trois-quatre ans, il y a eu un virage qui fait que l’on n’a plus de marge de main d’œuvre ».

Conséquences selon la CGT : des agents épuisés physiquement et psychologiquement. C’est ce qu’a dit Matthieu Collart au premier ministre Jean Castex lors de sa visite au CHU de Lille le 16 octobre. « Il a répondu qu’ils avaient du mal à recruter, surtout des aides-soignants et des infirmiers ». Une difficulté au niveau national qui ne se vérifie pas forcément localement. Dans la capitale des Flandres, le dernier recrutement a au contraire suscité un afflux de candidatures.

« Forcément, un agent considéré comme un code-barres s’épanouit moins... »

Autre mal à soigner au CHU, selon les syndicats, les problèmes de gouvernance et de management. « FO n’arrête pas de dire que la direction du CHU n’est pas reconnaissante envers les agents, pouvait-on lire le 8 octobre sur le Facebook du deuxième syndicat du CHU. Aujourd’hui de plus en plus d’agents s’en rendent compte et commencent à refuser de venir remplacer les arrêts maladie ou autres... surtout en cette période de deuxième vague ».

Matthieu Collart explique : « Je ne veux pas incriminer les cadres de santé mais il y a une gouvernance et une façon de faire dans le management qui ne va pas aider à diminuer l’absentéisme. Les agents se sentent comme des pions. Quand il y a un trou dans un service, on met quelqu’un sans forcément dire merci. Forcément, un agent considéré comme un code-barres s’épanouit moins... »

Au service DRH, on se défend : « nous sommes passés ce mercredi dans les services de médecine et réa covid. Les professionnels ont exprimé leur fatigue, liée au contexte de la deuxième vague, mais il n’y a aucune difficulté avec l’encadrement ». Et à ceux qui craignent des démissions en pagaille au CHU de Lille, Angélique Bizoux et son adjointe Faustine Beys, renvoient vers les dernières données chiffrées. Concernant le dispositif de rupture conventionnelle (mis en place depuis le 1er janvier 2020 dans la fonction publique), seule une vingtaine de demandes émane des 6000 infirmier(e)s et aide-soignant(e)s du CHU lillois. Quant au nombre de démissions, il est identique, voire légèrement inférieur chez les infirmiers, à celui de l’an dernier.

Ce vendredi matin, le CHU de Lille doit tenir une conférence de presse pour annoncer les derniers mauvais chiffres du covid. Au 22 octobre, 161 patients atteints par le coronavirus y étaient hospitalisés, dont 58 en réanimation. Un flux qui continue d’augmenter. « Ça y est, on commence à déprogrammer (des opérations, ndlr), prévient ce jeudi soir la DRH. Et nous allons réaffecter nos ressources internes pour que cela soit moins tendu sur la disponibilité des ressources ».