La séquence a duré 2 minutes et 16 secondes, montre en main. Dans ce chrono de record du monde, le conseil d'agglomération de Lens-Liévin a délégué la gestion de son système d'assainissement à « Veolia Eau » le 17 décembre dernier. Pas une seule question, ce qui a étonné jusqu'au vice-président chargé de présenter la délibération, « gros morceau de la soirée ». Pas d'objections ; les élus RN et PCF de l'assemblée se cantonnant dans une abstention aux considérants assez flous.

Delib assainissement Lens Lievin

Les conseillers avaient pourtant matière à interpeller l'exécutif présidé par le maire (PS) de Lens, Sylvain Robert. Nulle part dans le texte adopté, le montant de la délégation du service public (DSP) de l'assainissement n'est indiqué ! Mediacités a dû relancer plusieurs fois l'intercommunalité pour apprendre que Veolia s'est engagée à assurer la prestation, sur sept ans, pour 76,4 millions d’euros. Or, ce montant est nettement supérieur à celui soumis par Suez, concurrente de Veolia dans cet appel d'offres. La candidate malheureuse a refusé toute demande d'interview mais, selon nos informations, son offre s'élevait à quelque 70 millions d’euros. Ainsi l'agglomération s'est privée d'un gain de six millions d'euros.

Le « devis » le plus cher

Sollicités par Mediacités, le vice-président de l'établissement intercommunal, le directeur du service concerné et Sébastien Casiri, le directeur de cabinet du président, ont produit de longs argumentaires pour justifier ce choix plutôt surprenant. Desquels il ressort que Veolia, qui était déjà exploitant du service de l'assainissement depuis 2008, a baissé son prix à l'occasion de ce renouvellement de concession : une diminution de l'ordre de 20 millions d’euros.

Autre explication de la mise à l'écart de Suez, malgré la grande qualité de sa proposition : le critère du prix n'était pas prépondérant dans l'appréciation des offres. La différence entre les deux copies s'est faite sur le niveau et la nature de l'investissement consenti par Veolia (11 millions d’euros) pour mettre en conformité trois systèmes d'épuration. « Une obligation réglementaire qui, faute d'être remplie, nous aurait fait perdre des subventions de l'agence de l'eau et aurait conduit au gel de nos plans locaux d'urbanisme », assure Sébastien Casiri. « Nous n'étions pas moins-disants mais mieux-disants », résume le directeur régional Hauts-de-France de Veolia eau, Didier Bénard.

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Illustration Jean-Paul Van der Elst

Le choix du « devis » le plus cher, celui de Veolia, se traduira de facto par un montant de facture plus élevé pour l'usager, de l'ordre de 10 % selon un élu du territoire. « Le calcul n'est pas bon, réplique le directeur de cabinet. Le surcoût ne sera que de 2 % en moyenne, soit 6,20 euros par an ». Dont acte. Il ne faudrait pas toutefois que cette inclination pour le plus cher devienne une habitude. En novembre 2019, un marché de l'agglomération pour la construction de deux déchetteries et leur exploitation pendant sept ans a échu à Veolia Propreté, une autre filiale de l'empire. L'heureuse désignée présentait une addition de 16,6 millions d’euros ; l'autre candidate au marché, la société Nicollin, se contentait de 15 millions d’euros...

Une prime au sortant ?

Voilà pour les chiffres. Mais la conduite de l'appel d'offres pour le renouvellement de la DSP assainissement suscite aussi quelques interrogations. En janvier 2019, peu après le lancement de la consultation, la Saur, autre société spécialisée dans ce type de prestation, informait le président Sylvain Robert et tous les maires du secteur qu'elle ne remettrait pas d'offre. Extrait du courrier de l'époque : « Nous regrettons particulièrement que la consultation (...) soit organisée pour une attribution en lot unique, ce qui donne un atout particulièrement conséquent au délégataire sortant (NdR : Veolia) dans la mesure où il connaît parfaitement l'ensemble des installations et des problématiques à résoudre ». Une prime au sortant ? « Même le délégataire en titre doit aborder l'appel d'offres en challenger pour trouver les solutions nouvelles qui amélioreront la situation du territoire », répond le directeur régional de Veolia eau, Didier Bénard.

Autre accroc : Verdi, le bureau d'études techniques recruté par l'intercommunalité pour l'assister dans la procédure, a été « remercié » avant la fin de celle-ci, à l'été 2020. L'expertise de la société n'était plus nécessaire, dit le représentant du cabinet de Sylvain Robert, avant d'avouer que le différend était plus sévère : un responsable de Verdi aurait eu une attitude « pas très saine » en diffusant des informations couvertes par le secret de la procédure.

Au même moment où elle se séparait de son AMO (assistant à maîtrise d'ouvrage), la communauté de Lens-Liévin se trouvait en pleine transition électorale. A la suite des municipales, un nouveau vice-président communautaire à l'assainissement a été désigné le 7 juillet 2020, Jean-Pierre Sénéchal ; de son propre aveu, il ne s'est occupé du dossier de concession qu'à la rentrée 2020. De mars à septembre donc, la dernière ligne droite de l'appel d'offres a été essentiellement menée par les techniciens de l'agglomération. Au vu de ce contexte global (et peut-être en raison de la guerre à mort qui l'oppose en ce moment à Veolia au plan national), Suez a demandé l'annulation de la consultation devant le tribunal administratif ; la juridiction l'a rejeté, considérant que l'intercommunalité n'avait pas méconnu « le principe fondamental d'égalité de traitement entre les candidats »...

De source sûre (c'est le cas de le dire), ces divers éléments ont engendré de forts remous dans le landernau politique de Lens-Liévin. Mais seulement en coulisses. Les débats auraient sûrement mérité d'être portés à la connaissance des électeurs, contribuables et citoyens du territoire : les petits troubles démocratiques se soignent mieux à l'eau claire.

« Une région Veolia »

Veolia est délégataire de plusieurs services de distribution d'eau potable dans les Hauts-de-France, dont celui de la métropole lilloise, sous la marque Iléo, ainsi que ceux du Boulonnais et du Beauvaisis. S'agissant de l'assainissement, le groupe est notamment aux commandes des services de l'agglomération d'Hénin-Carvin, de celle de Béthune-Bruay et de la communauté urbaine d'Arras, toutes proches du territoire de Lens-Liévin. Comme le disait Antoine Frérot, PDG de la société, à La Voix du Nord lors d'une récente visite dans les Hauts-de-France : « Nous sommes plutôt ici dans une région Veolia »....