«Les consignes [de tri] sont différentes d’une commune à une autre. On s’y perd. » « Il faut absolument des visuels clairs et lisibles, et les mêmes pour toute la métropole ! » En 2019, lors d’une consultation citoyenne en ligne, certains habitants de la Métropole européenne de Lille (MEL) font part à leurs élus de leur incompréhension. La politique de tri des déchets ménagers n’est pas claire, et les citoyens doivent aujourd’hui jongler entre différentes règles en fonction de leur lieu d’habitation.

À Roubaix, Tourcoing ou Lille, il faut regrouper plastique, carton et verre dans un même sac poubelle rose. À Bois-Grenier, les cartons et le papier ne se mélangent pas au reste des déchets recyclables. À Marcq-en-Baroeul, les déchets verts sont collectés séparément. Quant à Lambersart, les habitants du centre-ville sont appelés à trier leurs biodéchets, à l’inverse de leurs voisins du nord et du sud de la ville. À force, on n’y comprend plus grand chose. En tout, la Métropole européenne de Lille (MEL) compose avec cinq modes de collectes, qui dépendent du territoire (commune urbaine ou rurale), mais qui se sont aussi adaptés à l’élargissement de la Métropole en 2017 et en 2020.

Carte 1 collecte

Un gros fouillis qu'ont voulu démêler les élus de la Métropole en votant, le 23 avril dernier, le nouveau schéma directeur des déchets ménagers et assimilés. Un souffle nouveau qui viendra enfin remplacer le précédent… datant de 1992. Le but : harmoniser la façon dont les habitants de la Métropole trient leurs déchets ménagers, pour coller aux réglementations nationales. D’ici décembre 2022, la couleur des poubelles de tri devra être similaire sur l’ensemble du territoire français. Ce qui implique notamment, pour la MEL, de trier le verre à la source, comme les autres métropoles françaises. Car la métropole est bel et bien une exception en la matière. C’est la seule à ne pas séparer le verre des autres déchets recyclables. La loi anti-gaspillage prévoit aussi l’extension du tri à tous les plastiques et le tri séparé des biodéchets.

Une harmonisation qui n’en porte que le nom

Pourtant, bien loin de clarifier les choses, ce nouveau schéma directeur apporte son lot d’interrogations. S’il est bien question « d’harmoniser les consignes de tri » et de moderniser les deux centres de tri pour leur permettre de trier tout type de plastique, aucune précision n’est apportée quant au lissage des modes de collectes. « La carte va changer », affirme Nicolas Bouche, maire de Lambersart, sans pour autant en connaître les futures modalités.

Également votés le 23 avril dernier, deux appels d’offres pour des marchés de collecte des déchets ont été approuvés : l’un à Lille intra-muros, l’autre réparti en deux zones, au Nord-Est et au Sud-Ouest de la métropole. Là encore, peu d’informations permettent d’imaginer un schéma plus lisible. « Je ne sais pas du tout vers quoi on se dirige », ajoute l’édile. Le mystère reste entier car la MEL n’a - une nouvelle fois - pas souhaité donner suite à une demande d’interview de Mediacités.

Quant à la collecte du verre, la Métropole est censée se mettre au niveau des autres métropoles. Fini le mélange des déchets recyclables dans une même poubelle ! Pour y parvenir, les élus prévoient de mettre en œuvre trois méthodes différentes : la collecte du verre séparé en bi-compartiment ; la collecte séparée en bac supplémentaire ; ou l’expérimentation des points d’apport volontaire (PAV), utilisée par 85% de la population française. Aujourd’hui, 929 conteneurs existent sur le territoire métropolitain. Mais cette méthode de collecte divise particulièrement les maires. Seules 40 communes sur 97 (en comptant Lomme et Hellemmes, qui ont choisi des modes de collecte différents) ont accepté de l’expérimenter.

« C’est un choix écologique, économique et rationnel », liste le maire de Lambersart, qui va mettre en place ce système de collecte du verre. Même constat du côté de Jean-Gabriel Masson, le maire de Fromelles. Sa commune de 1 000 habitants va installer des conteneurs pour le verre, contrairement à tous ses voisins. Mais « on ne parle que d’une expérimentation », rappelle-t-il. La commune pourrait donc faire machine arrière ? « On sait où on doit aller mais pas comment », observe prudemment l’élu.

À Roubaix, on prend les mêmes précautions. « On souhaite y aller doucement. Ça ne va pas être mis en place partout. On va installer les conteneurs dans des quartiers très denses, où les maisons sont petites et où les habitants ne peuvent pas stocker leurs déchets », explique Alexandre Garcin, adjoint au maire en charge de la Transition écologique et énergétique.

Cette hybridation des modes de collecte ne figure pourtant pas dans le schéma directeur. Mais pour les élus sollicités, rien de plus logique. À Marcq-en-Baroeul, seules deux bornes vont être positionnées et deux autres « sont à l’étude ». Là encore, la mairie souhaite s’adapter aux différences au sein même de son territoire. Les quartiers non concernés, eux, disposeront d’une autre manière de trier le verre à la source. Sans plus de précisions. Car à ce jour, aucun interlocuteur sollicité n’a d’informations sur le calendrier et le nombre de bennes dont pourront bénéficier leurs villes.

Carte 2 Collecte

La bataille des maires

D’autres communes, majoritaires, se sont opposées à la mise en place d’un tel mode de collecte. Elles sont urbaines, comme La Madeleine ou Villeneuve-d’Ascq, ou plus rurales, comme Bois-Grenier ou encore Deûlémont. Pour Christophe Liénart, maire de cette commune de près de 2 000 habitants, le choix était très simple : « Deûlémont est un village rural qui n’est pas très dense. Ce n’est donc pas logique de mettre en place des bennes de tri. La collecte du verre en PAV est aussi trop bruyante pour nous. » De quelle manière sera alors collecté le verre dans ces 57 communes ? Là encore, les décisions ne sont pas encore arrêtées.

« Je trouve assez normal qu’il y ait des solutions de tri différentes déployées en fonction de la typologie des communes. Dans des villes rurales où les maisons sont très dispersées, on ne va pas avoir la même façon de trier que dans un habitat collectif », développe Annick Lacout, qui dirige le bureau d’études Agir ensemble pour une faible empreinte écologique (AEFEL). De son côté, Laetitia Thomas, élue métropolitaine du groupe Métropole écologiste citoyenne et solidaire (MECS), regrette un « retour en arrière ». Les élus écologistes, qui ont d’ailleurs voté contre le nouveau schéma directeur, déplorent le manque d’ambition des nouvelles mesures.

La collecte du verre en PAV, « un sujet qui a suscité beaucoup de discussions », devait initialement être déployée dans l’ensemble du territoire métropolitain, à l’image de ce qui est majoritairement pratiqué en France. « Les maires ont craint que les bennes ne soient pas prélevées suffisamment souvent, ou que les habitants déposent leurs déchets à côté, explique-t-elle. À cause de la politique individuelle de chaque maire, on est revenu sur la base du volontariat. » Une première version du schéma directeur des déchets ménagers, qui prévoyait le déploiement de 4 000 points d’apport volontaire sur l’ensemble du territoire métropolitain, a ainsi été rejetée par plusieurs maires de la Métropole. Pour contenter tout le monde, une version plus édulcorée, mais aussi beaucoup plus floue, a donc été soumise au vote final.

« Les gens sont perdus, on a parfois deux modes de tri différents dans une même commune »

Dans cette dernière version, il n’est plus question d’un seul mode de collecte mis en œuvre au sein de la MEL, « conformément aux consignes nationales ». La mention, dans le calendrier prévisionnel, de la sortie du verre du flux des emballages recyclables - qui devait prendre effet en 2024, a aussi été effacée. Elle devrait aujourd’hui connaître une « généralisation progressive à partir de 2022 ». Seul le « déploiement progressif des points d’apport volontaire » est mentionné, sans pour autant comporter de date limite.

« L’objectif initial, c’était d’avoir la même chose partout. Avec ce schéma, ce ne sont même pas tous les citoyens des 40 communes volontaires qui seront concernés, déplore Laetitia Thomas. Les gens sont perdus, on a parfois deux modes de tri différents dans une même commune. Et là, on va ajouter un élément supplémentaire. C’est plus facile de communiquer lorsqu’on n’a qu’une seule façon de trier. » « C’est sûr qu’en mettant un seul dispositif sur un territoire, il n’y a qu’un seul message à communiquer aux habitants », confirme Annick Lacout. Le risque, selon elle, serait que les habitants s’emmêlent et perturbent le fonctionnement des centres de tri.

Lors du conseil métropolitain du 23 avril dernier, Isabelle Paris, du groupe Métropole Avenir, avait aussi alerté sur les risques d’une mauvaise communication : « Comment la MEL pourra-t-elle communiquer simplement à ses citoyens sur un plan qui comporte déjà cinq mises en place différentes ? » Quant aux délais imposés par la loi anti-gaspillage, Laetitia Thomas les juge intenables. Dans les tuyaux depuis 2018, le vote du schéma directeur des déchets ménagers a été repoussé à maintes reprises. D’autres métropoles ont pris de l’avance. À Nantes, l’harmonisation des règles de tri des plastiques est en vigueur depuis janvier 2021. À Brest, depuis juillet 2020, contre une prévision à décembre 2021 pour la MEL. Quant aux marchés de collecte qui devraient redessiner la carte métropolitaine, ils prendront effet en novembre 2022.

Que risque donc la MEL si elle ne respecte pas le calendrier national ? « Pas grand-chose, il n’y a presque pas de sanctions concernant les déchets ménagers », regrette Annick Lacout. Malgré tout, la plupart des interlocuteurs sollicités se disent satisfaits des avancées en matière de tri des déchets ménagers. « J’ai le sentiment qu’on se dirige dans le bon sens, mais il y aura forcément une phase d’adaptation, soutient le maire de Lambersart. Aura-t-elle lieu avant décembre 2022, comme prévu ? « En théorie. Il y a les calendriers des politiques... et ce qui est vraiment réalisable. »

Cet article concerne la promesse :
« Collecter le verre en point d’apport volontaire »
Voir toutes les promesses