1. Des résultats dominés par des dynamiques nationales

 Si les sourires et les proclamations de victoire à l’issue des élections régionales et départementales n'ont pas manqué, la modestie devrait être de mise. Des tendances nationales ont en effet pesé lourdement sur les résultats. La première étant bien sûr le niveau record de l’abstention. Dans les Hauts-de-France, celle-ci a à peine baissé entre les deux tours, passant de 67,16 % au premier à 66,82 % au second. C’est un point de plus que la moyenne du pays ce dimanche : 65,7 %. Seul un tiers des électeurs s'est donc déplacé (contre la moitié en 2015). Parmi eux, les plus intéressés à la participation politique traditionnelle, les plus âgés et les plus insérés socialement. Un portrait sociologique qui correspond davantage à l’électorat de la droite traditionnelle.

Abstention
Un bureau de vote lillois déserté lors du premier tour des élections régionales et départementales, le 20 juin 2020. Photo : Alexandre Lenoir

A cette première dynamique nationale s’en ajoute une autre : la prime aux sortants. Tous les présidents de région en place ont été reconduits, sauf à la Réunion et en Guyane. Et les changements de couleur politique des départements se comptent sur les doigts d’un peu plus d’une main (sept au total). Une reconnaissance du travail accompli ? Ou une reconnaissance... des candidats les plus connus car déjà en fonction ? Sans doute un mélange des deux. Il est sûr, à l’inverse, que la courte campagne sous contrainte Covid n’a pas facilité la tâche des challengers. La performance de ceux et celles qui sont parvenus à contredire cette tendance n’en est que plus grande.

Notons enfin que cette prime aux sortants traduit aussi le fait qu’aucun patron d’un exécutif régional ou départemental ne se revendiquait de la majorité présidentielle. Impossible d’actionner à leur encontre le « vote sanction » contre le gouvernement, très pratiqué lors des élections intermédiaires. Ce qui n’a pas empêché les listes LREM d’être effectivement pénalisées, au point d’échouer à se qualifier pour le second tour, comme cela a été le cas de Laurent Pietraszewski dans les Hauts-de-France.

2. La vraie victoire de Xavier Bertrand : rassembler la droite

Xavier Bertrand a réussi son pari. Dans le cadre d’une triangulaire, face à la première liste  d’union de la gauche et des écologistes du pays et à un RN qui réclamait sa peau, il obtient la majorité absolue, avec 52,4 % des suffrages exprimés. Si ce résultat n’est pas vraiment une surprise au vu de son avance au premier tour (17 % de mieux que son suivant immédiat, Sébastien Chenu), on se souvient qu’il avait pris le risque de faire de sa réélection un préalable à sa candidature à la présidentielle. Sa large victoire lui permet donc de se tourner vers sa prochaine échéance électorale tout en nourrissant un « storytelling » dans lequel il se présente comme le meilleur adversaire du Rassemblement national. Mouvement qu’il persiste à appeler par son ancien nom.

« Ici pour la 2e fois, sur ces terres des Hauts-de-France, le Front national a été arrêté et nous l’avons fait fortement reculer, a-t-il déclaré dimanche soir. Avant d’enfoncer le clou une nouvelle fois : « Nous avons fait baisser le Front national. » Mediacités a déjà montré à quel point cette revendication était contestable. Cette baisse est en effet d’abord le fruit d’une abstention différentielle qui a joué contre le parti lepéniste, et ce dans l’ensemble du pays. En revanche, le président de la région Hauts-de-France peut légitimement souligner qu’il a vaincu le RN à deux reprises. Un argument clé pour rallier, dès le premier tour de la présidentielle, les électeurs de droite qui veulent à tout prix faire barrage à Marine Le Pen au second.

L’enjeu, pour Xavier Bertrand, est d’engranger un maximum de voix afin de devancer Emmanuel Macron. Autrement dit, de faire le plein des voix de droite. Or c’est bien ce qu’il est parvenu à faire lors de ces élections régionales. Malgré l’abstention record, il a réussi à attirer 551 000 suffrages au premier tour, soit à peine 7 000 de moins qu’en 2015. Et il en a récolté 708 000 au second (soit 16,76 % des inscrits).

On peut rapprocher les 157 000 voix supplémentaires récoltées par Xavier Bertrand au second tour des 121 000 personnes ayant voté Laurent Pietraszewski une semaine auparavant. Des chiffres qui donnent à penser que la très grande majorité des électeurs LREM ont voté Xavier Bertrand, comme d'ailleurs y appelaient Laurent Pietraszewski et plusieurs membres du gouvernement. Mais indépendamment de ces appels à désistement, un tel résultat montre que l’électorat LREM de 2021 est très compatible avec celui de Xavier Bertrand.

L'ancien maire de Saint-Quentin, en revanche ne semble pas avoir conquis beaucoup de voix au-delà de ces ralliements. Au deuxième tour, il est rattrapé par l'abstention puisqu'il n'obtient que la moitié des suffrages qu'il avait décrochés en 2015 face à Marine Le Pen (1,389 million). Un sacré plongeon! Xavier Bertrand ne réalise ainsi que 32 000 voix de plus que son total du 1er tour additionné des voix de Laurent Pietraszewski. La Voix du Nord peut fort justement souligner que le président sortant de la région est arrivé en tête dans des bastions socialistes comme Lens, Liévin, Douai ou Saint-Amand-les-Eaux, les gains dans l’électorat populaire paraissent encore modestes. Mais il faudra attendre les résultats d’éventuelles études pour en avoir confirmation.

Si le pari électoral et stratégique de Xavier Bertrand est réussi, sa majorité au Conseil régional va toutefois être légèrement réduite, passant de 116 à 110 élus. En 2015, face à Marine Le Pen, il avait en effet recueilli 57,8 % des suffrage exprimés. Soit 5 points de plus que cette année.

3. Le RN en panne

Le plus grand perdant des scrutins de 2021, c’est lui : le RN. Malgré les appels très véhéments de Marine Le Pen à la mobilisation, les électeurs du parti d'extrême droite ont continué à bouder les urnes. Dimanche, Sébastien Chenu n’a attiré que 25,6 % des suffrages et 346 918 électeurs, soit 1,2 point de plus qu’au premier tour. Un gain riquiqui de 22 000 électeurs qui avaient probablement voté pour José Evrard, le candidat Debout La France ayant obtenu 27 000 suffrages le dimanche précédent. Le recul est spectaculaire par rapport au score obtenu il y a six ans par Marine Le Pen. La cheffe du mouvement avait alors séduit plus de 42 % des électeurs et recueilli plus d’un million de voix.

Cette contre-performance a des explications nationales. Dans l’ensemble du pays, le RN essuie un recul de près de 10 % par rapport aux Régionales de 2015, conséquence, en partie, d’une abstention particulièrement élevé chez les jeunes et les classes populaires. «  Le RN est sans doute victime de son hyper-présidentialisme, estime Fabien Desage, maître de conférence en sciences politiques à l'université de Lille. En misant tout sur la présidentielle, ses chefs ont asséché toutes les élections intermédiaires. » Mais cette chute s’inscrit aussi dans une « dynamique électorale défavorable déjà observée lors des municipales », complète le politologue lillois Tristan Haute.

Dans les Hauts-de-France, le RN avait certes maintenu ses positions dans ses bastions du bassin minier mais il avait perdu des élus dans plusieurs grandes villes. Le repli du parti sur ses zones de force s’est à nouveau vérifié lors des régionales et des départementales.

Chenu Bus Marquise RN
A Marquise, le bus du candidat et quelques militants du RN qui font le marché le 1er avril dernier. Crédit MR pour Aletheia Press

Sans surprise, le duo Marine Le Pen-Steeve Briois a ainsi été élu avec 20 points d'avance dans l'un des deux cantons d’Hénin-Beaumont. Et le RN est parvenu à conquérir celui de Bruay-la-Buissière grâce à Ludovic Pajot qui confirme sa victoire aux municipales il y a un an. Mais le parti perd dans le même temps la moitié de ses élus au conseil départemental du Pas-de-Calais après avoir été défait à Lens, Harnes, Wingles et Lillers. Il n’en compte plus que 6 contre 12 auparavant.

Le fait que Marine Le Pen n'ait pas rempilé comme tête de liste aux Régionales n’a certainement pas aidé à la mobilisation. Et le choix de Sébastien Chenu pour la mener n’a pas été gagnant. Le député de Denain, qui a échoué aux dernières municipales, est certes arrivé en tête dans cette ville. Mais il y recule de 0,4 % entre les deux tours alors que Xavier Bertrand gagne 10 % et que Karima Delli progresse de 4 points. « Nous reconnaissons notre défaite (...),  c’est un rendez-vous manqué », a-t-il admis. Pour le parti comme pour lui. Les élus RN ne seront plus que 32 dans la nouvelle assemblée du Conseil régional. Le groupe en comptait 54 en 2015 et 40 avant les élections, en raison de nombreuses défections.

4. Des écolos en embuscade

Avec 21,99 % des voix au second tour, la liste d’union de la gauche et des écologistes menée par Karima Delli réalise à peu près le score que les sondages lui promettaient. Un peu trop juste, toutefois, pour parler de franc succès. Comme le RN, la gauche de la gauche et les verts ont sans doute plus subi l’abstention de leur électorat potentiel. Mais les contradictions d’une stratégie d’alliance variable suivant les élections - union générale aux régionales, au cas par cas lors des départementales - n’a pas aidé.

Signe encourageant, toutefois, la liste progresse de trois points et de 45 000 voix entre les deux tours, réduisant un peu l’écart avec le Rassemblement national. Karima Delli ne s'est toutefois pas attardée sur ce score somme toute assez modeste. Elle met en avant le retour de la gauche et des écologistes au conseil régional avec un groupe de 28 conseillers régionaux (quatre de moins que le RN). Désormais, «  nous serons là, bien présents, nous montrerons à quel point nous savons construire une opposition ferme et constructive, a-t-elle assuré. Nous serons la voix de la génération climat  », au côté notamment «  de la jeunesse qui a été si malmenée ces dernières années  ». Une jeunesse qui a toutefois très peu voté... Reste à savoir comment la député européenne, présidente de la commission transports au Parlement européen, va réussir à cumuler ses deux mandats...

Sans surprise, la liste d’union de la gauche réalise ses meilleurs scores dans les grandes villes et notamment dans la métropole lilloise à Lille, Lesquin, Villeneuve d’Ascq et Ronchin, où elle arrive en tête. Des succès qui signalent en creux une incapacité à mobiliser l’électorat le plus populaire. Si le PS, avec l’aide de ses alliés traditionnels, bénéficie de l’effet « prime aux sortants » et renforce ses positions à la tête du département du Pas-de-Calais, il essuie en revanche un échec spectaculaire à Lille, où EELV remporte trois cantons à son détriment. Les Verts prennent ainsi leur revanche après la défaite d’un souffle de Stéphane Baly face à Martine Aubry aux dernières municipales. Fragilisant un peu plus l'un des derniers bastions socialistes du Nord. Et ouvrant davantage les perspectives des écologistes pour les scrutins à venir.