«Vous faites un article sur le vol de vélos ? Vous êtes dans la bonne ville ! » Guillaume Collinet est responsable d’un magasin de vente et de réparation de cycles à Lille, rue Nationale. En ce pluvieux lundi de septembre, il s’occupe d’un vélo dont la roue a été dérobée. Pour lui, c’est certain, les clients défilent de plus en plus dans son magasin pour acheter un antivol. D’autres viennent le voir à la suite du vol d’une selle, d’un guidon… « Au moins une fois par semaine, quelqu’un vient parce qu’il s’est fait voler une pièce », compte-t-il.

L’atelier associatif de réparation les Jantes du Nord connaît bien ces infortunés cyclistes, lésés d’un élément essentiel à la pratique de la bicyclette. « Un jour, une personne est arrivée avec un vélo complètement démonté. Elle a fini par en racheter un », raconte Béatrice Terdjan, coordinatrice de l’association. Si le nombre de vélos volés ne l’étonne pas, elle remarque que les pièces subtilisées sont de plus en plus insolites. «  Ce qui me sidère, c’est qu’on en vienne à prendre des dynamos ou des sonnettes. Le nombre de dynamos qui se font piquer, c’est impressionnant ! », s’exclame celle qui s’est elle-même fait dérober sa sonnette il y a peu.

Une sous-estimation des vols

En 2018, l’enquête « cadre de vie et sécurité » (CVS) du ministère de l’Intérieur comptait 361 000 vols ou tentatives de vols de vélos en France. Un chiffre officiel qui évolue dans une fourchette relativement stable depuis 20 ans et qui ne semble pas refléter le boom de la pratique du vélo observé ces dernières années. Il est de fait très sous-évalué. « La grande majorité des victimes ne se déplacent pas pour faire un signalement auprès des forces de sécurité, explique ainsi le rapport de l’enquête CVS. Parmi les victimes d’un vol de vélo, moins d’un quart ont porté plainte au commissariat ou à la gendarmerie sur la période 2011-2018. »

« Jusqu’à présent, il y avait une sous-déclaration au commissariat absolument énorme ! », confirme Olivier Schneider, président de la FUB. Mais une mini-révolution pourrait changer la donne. Depuis le 1er janvier 2021, tous les vélos neufs doivent être équipés d’un système de marquage avant d’être vendus. Et depuis le 1er juillet, tous les professionnels doivent marquer les vélos d’occasion qu’ils souhaitent revendre. « Avec le marquage obligatoire, on va avoir des chiffres beaucoup plus fiables », espère celui qui est aussi administrateur de l’Association de promotion et d’identification des cycles (APIC), dont la mission est de recenser tous les vélos marqués.

Lille, la mauvaise élève ?

Il sera alors peut-être possible de vérifier une rumeur qui fait de Lille une des métropoles les plus sujettes au vol de vélo. Faute de statistiques locales officielles, impossible pour l’instant d’établir un palmarès. On peut toutefois se faire une idée de ce que les usagers du vélo pensent de la fréquence des vols dans leur ville grâce au baromètre des villes cyclables, publié régulièrement par la FUB. Quelque 2 595 personnes ont participé à Lille à ce sondage en ligne en 2019. Et le sentiment général qui transparaît est que les vols de vélos y sont « très fréquents ».

Avec une note de 1,86 sur 6, Lille se place ainsi en queue de peloton des métropoles régionales françaises derrière Toulouse (1,89), Bordeaux (2,05), Strasbourg (2,07), Lyon (2,09), Nantes (2,46) ou Rennes (2,53). Seules Marseille et Montpellier font pire, avec des notes respectives de 1,71 et 1,61. Aucune ville ne décroche toutefois la moyenne, ce qui montre bien que le phénomène est national. À noter qu’en attribuant une note de 2 sur 6 à leur ville, les cyclistes parisiens semblent trouver leur ville un peu plus sûre que les lillois. Pourtant, d’après l’enquête CVS, l’agglomération parisienne est celle qui enregistre le plus fort taux de vols de vélos en France (rapporté au nombre de possesseurs de bicyclettes).

Tous les acteurs du vélo que nous avons sollicités confirment cette impression d’une capitale des Flandres particulièrement touchée par les vols. Thibaut, un ancien parisien, administrateur de la page Facebook Vol Vélos Lille, qui compte 2 800 membres, ne s’habitue toujours pas aux annonces qui fleurissent quotidiennement sur son groupe, de la part d’utilisateurs qui tentent de retrouver leur vélo. « Aujourd’hui, il y a eu deux publications. On en compte en moyenne 5 à 6 par semaine, donc presque une par jour ! Et encore, ça, c’est les vols qu’on nous rapporte ! », déplore-t-il. Au total, 21 messages ont été postés sur son groupe Facebook au mois de septembre, 14 en août, et 16 en juillet.

Là encore, le baromètre ne reflète qu’une petite partie du problème. Thibaut regrette, lui-aussi, que peu de personnes prennent le temps d’aller porter plainte auprès de la police. L'enquête CSV de 2019 confirme d’ailleurs que les victimes de vols renoncent bien souvent à se signaler auprès des autorités, car cela « n’aurait servi à rien », ou car « cela n’en valait pas la peine ».

« Un vélo volé est un vélo mal attaché »

Quoi qu’il en soit de la mesure du phénomène, les conditions semblent n’avoir jamais été aussi favorables au vol de vélos. La pandémie de Covid-19 s’est traduite par une hausse de la pratique du vélo et par une explosion des achats et de la demande « sans que l’industrie ait les moyens d’augmenter sa production », soulève Olivier Schneider. Le président de la FUB revient sur « la tension, pour ne pas dire la rupture dans le marché du vélo » : « Si vous commandez un vélo maintenant, vous le recevrez au printemps », se désole-t-il. Résultat : « Les prix augmentent ». Une opportunité en or pour les voleurs de vélos, « qui ont la certitude de réussir à les revendre ».

Ces nouveaux amoureux de la petite reine ont un défaut. Ils ne connaissent pas les bonnes pratiques. Or « un vélo volé est un vélo mal attaché », énonce Olivier Schneider. Un constat largement partagé par nos interlocuteurs. « Quand je suis arrivé à Lille, je me suis aperçu que peu de gens savaient accrocher leur vélo », note pour sa part Thibaut. À l’heure où les villes et métropoles déploient des efforts supplémentaires pour encourager la pratique de ce mode de déplacement, il regrette que les cyclistes ne soient pas suffisamment informés.

Michel Anceau, directeur de l’ADAV, se veut pédagogue : « Un antivol “tortillon”, ça se coupe très facilement ! Un bon antivol est en forme de U. Il faut attacher son vélo par le cadre au mobilier urbain, et de préférence accrocher la roue avant. On peut compléter ce dispositif par un cadenas fixé sur la roue arrière. » Il préconise aussi d’enlever tous les accessoires, comme les lumières ou autres paniers, particulièrement vulnérables.

En moyenne, les professionnels du secteur conseillent d’acheter un antivol qui coûte l’équivalent de 10% du prix du vélo. En d’autres termes, pour éviter de se faire voler, il faut mettre la main au portefeuille. Victime de trois vols de bicyclettes, Camille, bénévole aux Jantes du Nord, a ainsi dépensé 150 euros pour éviter que cela ne se reproduise. Pacôme Jablonski, commerçant-artisan vélos à Lille, vend, quant à lui, « en moyenne trois antivols » par vélo. Pour estimer le prix et la qualité des différents cadenas sur le marché, la FUB publie un classement des antivols en fonction de leur efficacité et de leur prix.

Meuleuse, bombe cryogénique et poteaux démontés...

Il faut dire que les voleurs ne reculent devant rien pour accomplir leur méfait. Dans l’atelier des Jantes du Nord, les bénévoles listent les différentes méthodes utilisées. Le plus souvent brutales. La plus courante : la meuleuse, pour sectionner les antivols rapidement mais pas vraiment discrètement. La plus glaçante : la bombe cryogénique pour refroidir le cadenas et le casser plus facilement. La plus sportive : le démontage de poteaux où les vélos sont attachés. Thibaut, quant à lui, a dû casser un cadenas dont il avait perdu la clé. « J’ai réussi avec un cric de voiture. Si moi j’y arrive, les autres aussi… »

Michel Anceau, de l’ADAV, tient à souligner que, contrairement à une idée reçue, plus de la moitié des vols ont lieu dans des espaces clos et privatifs. Autrement dit, dans des espaces où notre vigilance est moindre, et où l’on pense - à tort - que notre bien est en sécurité. Or les espaces sécurisés de stationnement dans les immeubles ne sont pas systématiques, comme nous l’expliquions déjà, en janvier dernier, dans cet article.

« Le vol de vélo constitue un fléau, un véritable obstacle au développement de la pratique, conclut Olivier Schneider. Au bout du premier vol, les gens achètent un vélo d’occasion moins cher, peut-être issu du recel. Au bout du deuxième, ils sont dégoûtés et n’en achètent plus. » Pacôme Jablonski approuve : « Toutes les ventes se terminent sur ce sujet. Ça nous empêche d’en conclure certaines car les clients ont peur du vol. J’avais une cliente qui s’est fait piquer deux vélos. Là, c’est fini, je ne la verrai plus jamais ! Le vol, c’est quelque chose qui plombe notre métier. »