Mai 2012 : « C’est décidé, je roule pour ma pomme »

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que Xavier Bertrand tourne sa veste. Ce soir du 6 mai 2012, Nicolas Sarkozy est battu par François Hollande à la présidentielle. Et Bertrand, ministre du Travail, de l'Emploi et de la Santé, fulmine : « Lui et moi, c’est fini. Maintenant, je roule pour ma pomme. Ras‑le‑bol de payer pour les erreurs des autres », lance-t-il aux journalistes qui s’attardent dans la salle de la Mutualité, à Paris. « La soudaineté et la dureté du propos ont surpris, raconte son biographe Ian Hamel. Mais ce n’est pas la première fois qu’il agit de la sorte. »

Six ans plus tôt, c’est tout aussi brutalement que Xavier Bertrand avait lâché Dominique de Villepin, alors Premier ministre et candidat à la présidentielle, pour rejoindre l’ennemi Nicolas Sarkozy et devenir l’un de ses porte-paroles pour une campagne victorieuse. Cette brutalité dans les rapports personnels a sans doute joué dans l’échec de Xavier Bertrand à la primaire fermée du parti Les Républicains, le 2 décembre dernier. « Tous les ministres qui l’ont côtoyé dans les gouvernements successifs de François Fillon gardent une dent contre lui », poursuit Ian Hamel.

Ce 6 mai 2012 marque en tout cas un point de départ pour Xavier Bertrand. C’est depuis ce jour-là qu’il s’emploie à construire méthodiquement son ascension. C’est à cette époque, par exemple, qu’il crée son micro-parti La Manufacture dont l’objet est de « définir et promouvoir une nouvelle offre politique ». Une étape incontournable pour celui qui rêve d’accéder un jour au plus haut sommet de l’État.

Décembre 2015 : « Je suis le meilleur rempart contre le Front national »

La victoire de Xavier Bertrand aux élections régionales de 2015 offre à l’ancien ministre un réel changement de stature. Le soir de sa victoire, son discours marque les esprits. Il déclare son envie de pratiquer la politique autrement, au-dessus des partis. Même s'il doit sa victoire au retrait de la liste PS de Pierre de Saintignon, elle lui permet de s’ériger en rempart anti-Front national. Depuis, il n’a eu de cesse d’en faire un marqueur politique. Les Hauts-de-France offrent aussi à Xavier Bertrand l'occasion de soigner son image de « Monsieur Tout le monde » proche du peuple, lui qui n’a pas fait l’ENA ou une autre grande école.

À la tête de cette région de six millions d’habitants, Xavier Bertrand multiplie les initiatives afin de faire de cette collectivité un « démonstrateur » de la politique qu’il conduirait s’il était un jour élu à la tête de l’État. Un exemple parmi d’autres ? Le dispositif d’aide aux chômeurs Proch’emploi, qu’il crée dès son arrivée, a pour but de montrer qu’avec de la volonté et des moyens, on peut faire beaucoup mieux que Pôle emploi – la preuve n’en sera pas finalement pas apportée.

Omniprésent sur « son » territoire qu’il sillonne sans relâche avec son van aux vitres teintées, Xavier Bertrand préempte les sujets les plus médiatiques (les migrants de Calais, les ouvriers des aciéries d’Ascoval, le Canal Seine Nord Europe…) susceptibles de renforcer sa dimension nationale. Jamais il ne néglige les passages dans les médias nationaux, où il façonne son image de politique de terrain à l’opposé de la technostructure et des élites parisiennes.

Avril 2017 : « Je joue l’anti-Macron à fond »

Après avoir un temps songé à se lancer dans la course présidentielle de 2017, Xavier Bertrand temporise. À l’époque, les sondages lui accordent seulement 1 % des intentions de vote. La victoire surprise d’Emmanuel Macron, un homme de douze ans son cadet, le désarçonne. La rumeur – jamais corroborée – laisse entendre qu’il aurait renoncé à rejoindre Matignon. Quoiqu’il en soit, Xavier Bertrand, que beaucoup considéraient alors comme « Macron-compatible », opte pour une posture de premier opposant dans l’espoir de s’imposer, à terme, au niveau national.

Au fur et à mesure des mois et des années, la rivalité ne cesse d’enfler entre les deux hommes. Les anicroches se multiplient et frisent parfois le ridicule. Lors d’un déplacement d’Emmanuel Macron à Montcornet, dans l’Aisne, le président des Hauts-de-France refuse ostensiblement de retirer son masque ; à Guise, il ne lâche pas la main du président, cinq minutes durant, pour imposer le rapport de force ; etc. « Xavier Bertrand a surjoué un peu bêtement l’hostilité avec le président, assène Ian Hamel. Il surjoue d’ailleurs tout ce qu’il fait. Il n’y a rien de naturel chez lui. »

Le président du conseil régional des Hauts-de-France se montre pourtant beaucoup plus conciliant avec les macronistes régionaux. Il en débauche même quelques-uns pour constituer sa nouvelle équipe régionale en 2021 et laisse chacun prendre position en toute liberté pour la présidentielle de 2022. Ce « deux poids deux mesures » accentue l’impression de posture artificielle face à un président dont il n’est finalement pas si différent. Sur le plan personnel, les deux hommes sont des « hyper-présidents » qui ne délèguent rien ; sur le plan des idées, les divergences sont récentes et semblent avant tout tactiques.

En décembre 2017, Xavier Bertrand démissionne avec fracas des Républicains au lendemain de l'élection de Laurent Wauquiez à la présidence du parti. Raison invoquée ? La dérive droitière de ce dernier. Trois ans plus tard, le « gaulliste social » Xavier Bertrand adoptera pourtant une ligne très droitière et formulera des propositions sécuritaires radicales (peines d’emprisonnement incompressibles de 50 ans pour les terroristes, peines planchers automatiques…) que Marine Le Pen ne renierait pas. Comprendra qui pourra !

Mars 2021 : « Je tente l’échappée belle »

Lorsque Xavier Bertrand déclare officiellement sa candidature à la présidentielle dans les colonnes du Point, en mars 2021, les railleries fusent. « Son souci, c'est qu'il nous annonce sa candidature tous les six mois ! », commente un ministre. Peu importe, pour le président des Hauts-de-France. Son pari est de se lancer le premier, de montrer sa rage de victoire et de s’imposer dans son camp comme le meilleur adversaire face à Emmanuel Macron grâce à des sondages favorables. Trois mois plus tard, sa large réélection à la tête de la région - même s’il convient de la nuancer un peu – lui donne des ailes. Le voici plus que jamais lancé.

Tout l’été, Xavier Bertrand bat la campagne. Mais il n’est plus seul. Valérie Pécresse, notamment, lui emboîte le pas. Bien que systématiquement en pôle position dans les sondages, il ne creuse pas l’écart. La mort dans l’âme, il finit par rentrer dans le rang en acceptant le principe, qu'il avait toujours fermement combattu, d’un congrès réservé aux seuls adhérents LR. « C’était très courageux de sa part. Xavier Bertrand aurait pu faire le choix de poursuivre seul et de provoquer, en janvier ou février 2022, une sorte de primaire sur la base des sondages avec le candidat LR, estime le conseiller régional Antoine Sillani. Il a préféré opter pour le rassemblement. »

Décembre 2021 : « Demain, je rentre dans ma région »

Le piège du congrès interne au parti se referme sur Xavier Bertrand. Jusqu’au K.O. du 2 décembre, où il ne décroche que la quatrième position du premier tour du congrès LR, avec 22,36 % des voix. Une petite heure après la proclamation des résultats, Xavier Bertrand affronte courageusement les journalistes. « Est-ce la fin de vos ambitions politiques nationales ? », lui demande-t-on. « Bien sûr ! Demain matin, je serai dans ma région, une grande région de six millions d’habitants. Je serai à la hauteur de leur confiance », répond-t-il, la voix teintée d'émotion.

À l’arrêt – ou presque – depuis juin, le conseil régional des Hauts-de-France récupère un président dont personne ne conteste la légitimité. Mais dans quel état se trouve-t-il après avoir dépensé autant d’énergie pour décrocher le Graal politique suprême ? « Ces dernières semaines, il aurait confié à ses proches que, s'il perdait, il arrêterait la politique », affirme Le Monde. « Il a beau être une personnalité très volontaire, il risque de connaître un trou d’air psychologique », analyse un ancien vice-président régional.

Xavier Bertrand saura-t-il se remettre en selle et mener une action purement régionale sans arrière-pensée nationale ? Première réponse les 8 et 9 décembre, lors des deux journées de sessions plénières consacrées au vote du budget régional.