Grand prince. Ce 1er février 2018, Laurent Wauquiez crée la surprise (non, il ne s’agit pas de nouveaux enregistrements de son cours à l’EM Lyon) : le président d’Auvergne-Rhône-Alpes lâche qu’il est prêt à mettre 24 millions d’euros dans « la renaissance » du Musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon, sis au cœur du 2e arrondissement. La scène se joue au milieu de robes enchâssées dans une des salles du rez-de-chaussée de l’institution culturelle historiquement gérée par la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Lyon. Celle-ci n’a plus les moyens d’en assurer seule la charge, comme elle le clame depuis 2014. « La renaissance du Musée des tissus est lancée et plus rien ne l’arrêtera », lance Laurent Wauquiez. Le patron de la Région se pose définitivement en sauveur de ce lieu emblématique du patrimoine lyonnais. Soit. Mais derrière l’annonce et son effet, les 24 millions ne dissipent pas toutes les zones de flou du dossier.

Une certitude pour commencer : la sortie de Laurent Wauquiez a permis d’éteindre la rumeur naissante selon laquelle sa décision de voler au secours du musée – déjà annoncée à grand renfort de communication en octobre 2017 – ne resterait qu’un coup médiatique. L’élu LR a voulu donner des gages en certifiant que la Région rallongerait les crédits pour sécuriser le montage financier. De fait, il joue gros car le dossier est éminemment politique. Sa montée au créneau « à l’arraché » a été interprétée comme une volonté de tordre le bras de Gérard Collomb. Laurent Wauquiez a saisi le prétexte que l’ancien maire de Lyon ne voulait pas se battre pour cette cause pour se mêler – c’est une première – d’un dossier lyonno-lyonnais.         

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Muséographie non incluse

« Nous ne sommes pas hostiles au sauvetage du Musée des tissus, nous l’avons voté [le 29 novembre dernier], rappelle-t-on du côté de l’opposition régionale PS et apparentés. Toutefois, si Laurent Wauquiez fait le choix de consacrer autant d’argent à ce musée, il doit dire clairement qu’il en fait une priorité. Si tel était le cas, il lui consacrerait une grande partie du budget d’investissement culture, soit 14 millions d’euros par an actuellement. Or, en commission, il a assuré que cette opération ne s’effectuerait pas au détriment d’autres. » Sollicitée, via le cabinet de Laurent Wauquiez, la région Auvergne-Rhône-Alpes n’a pas retourné les appels de Mediacités. 24 millions d’euros, c’est plus de deux fois le montant avancé jusque-là par le président du conseil régional. Il n’était alors question que de 10 millions d’euros. « Que la région puisse aller au-delà de cette somme, Laurent Wauquiez l’avait dit de façon non officielle », révèle Grégoire Giraud, vice-président de l’Union interentreprises textile Lyon et région (Unitex) et trésorier de l’association constituée fin janvier pour prendre en charge la destinée du musée (lire l'encadré).

A quoi correspondent ces 24 millions ? Si le chiffre est précis, le contenu l’est beaucoup moins. Il reste à bâtir comme indiqué le 1er février. Cette mission incombera, en particulier, aux futurs directeur financier et conservateur, deux postes en cours de recrutement. L’enveloppe ne sort néanmoins pas totalement du chapeau. Elle se base sur le coût global communément estimé à  30 millions d'euros, nécessaire pour le renouveau du musée dans ses murs. Cette cote s’inspire du rapport remis en février 2017 par le cabinet In Extenso évaluant à 31,123 millions d’euros , toutes dépenses confondues, les travaux du scénario ayant recueilli la faveur des parties prenantes du dossier. Dans quelle mesure cette hypothèse ambitieuse baptisée « Cité musée du textile et des arts décoratifs » sera-t-elle suivie ? Il est encore trop tôt pour répondre. Mais toujours est-il que, le 1er février, Laurent Wauquiez a insinué que l’enveloppe de 30 millions d’euros n’inclurait pas la muséographie. Elle était pourtant bien comprise dans le chiffrage à 31 millions d’In Extenso... En résumé, personne ne sait exactement à combien s’élèvera la facture finale.         

Le ministère de la Culture a confirmé sa participation « à hauteur de 20% » mais, tour de passe-passe, l’engagement devient 5 millions d’euros en espèces sonnantes et trébuchantes… et non pas 6 millions (20% de 30 millions) ! Cette contribution des pouvoirs publics n’a pas été remise en cause quand bien même trois préfets se sont succédé. Laurent Wauquiez convoite aussi le million d’euros d’un fonds de dotation dont les statuts ont été déposés par Unitex fin janvier. Sauf que, depuis le départ, il est précisé que ce fonds n’a pas vocation à être affecté à l’immobilier mais au rayonnement du musée (expositions temporaires, restauration de pièces de collection, etc.).

« Pas question d'investir dans des murs qui ne nous appartiennent pas »

« A une certaine période nous avions avancé la solution d’acquérir auprès de la CCI de Lyon les deux demeures abritant le musée, confie Grégoire Giraud. Les  10 millions d’euros que nous offrions, la chambre s’engageait à les réinjecter dans la réhabilitation des bâtiments. Mais Laurent Wauquiez a souhaité prendre le leadership du projet et devenir l’unique propriétaire des lieux. Ce principe acté, il n’est pas question pour les industriels que nous sommes d’investir dans des murs qui ne nous appartiennent pas. » Cela posé, Grégoire Giraud assure faire une entière confiance au président de la Région : « Je suis impressionné par la manière dont il s’implique. Il est déterminé à tout mettre en œuvre pour finaliser le montage financier ».

Le compte à rebours ? Les deux bâtisses de la rue de la Charité seront cédées par la CCI à la Région pour l’euro symbolique avant l’été. D’ici là, une évaluation sera effectuée par le service France Domaine, la direction de l’immobilier de l’Etat, précise la CCI à Mediacités. « La Région s’engage à investir dans la réfection et les travaux nécessaires à la réussite du projet, ajoute la chambre. Elle s’engage également à l’affectation exclusive des deux hôtels particuliers à la mise en valeur des collections des musées et des activités connexes. » En clair, pas d’opération immobilière, même partielle, envisageable.

Appel aux dons... avant la présentation du projet

Laurent Wauquiez espère par ailleurs que des mécènes de tous bords, locaux, nationaux et internationaux, mettront au pot. Une campagne d’appel aux dons orchestrée par la CCI de Lyon est annoncée pour mars prochain. Trop tôt ? Le projet final ne sera présenté qu’en fin d’année 2018… Il sera quoi qu'il en soit instructif d'observer dans quelle mesure les 135 000 signatures réunies par la pétition lancée dès 2015 par le collectionneur Daniel Fruman "Non à la fermeture du Musée des tissus de Lyon" se transformeront en soutiens financiers. Le président de Région n’a enfin de cesse de rappeler sa main tendue à la ville de Lyon et à la Métropole. En vain. La politisation du dossier et les déclarations de Stéphane Bern et de Bernard Pivot ont crispé le maire Georges Képénékian et le président du Grand Lyon David Kimelfeld. Rien n’indique, pour l’heure, qu’ils rejoignent le comité des financeurs. Ni la ville ni la Métropole n’ont répondu à nos demandes d'interview, estimant qu’à ce stade il n’y avait pas lieu de faire des commentaires.       

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Le coup d’envoi du chantier est programmé pour fin 2019. Les musées seront-ils  fermés ou non pendant les travaux ? La première option, qui aurait les faveurs de Laurent Wauquiez, garantirait une exécution plus rapide du chantier ainsi qu’un déménagement facilité et moins onéreux des collections qui pourront être transférées d’un bâtiment à l’autre. L’hôtel particulier Lacroix-Laval, réceptacle du Musée des arts décoratifs, étant le plus dégradé des deux. Se posera ensuite la question du budget de fonctionnement. Pour faire tourner la maison, sur la base d’un objectif de 120 000 visiteurs (contre 50 000 à 60 000 aujourd’hui), In Extenso évalue la dépense annuelle à 3,571 millions d’euros. La vente des tickets et les recettes annexes devraient générer 1,6 million de chiffre d’affaires. Une rapide soustraction : c’est plus d’1,9 million d’euros qu’il faudra combler par des subventions des collectivités publiques, au premier rang desquelles la Région.

L'hôtel particulier Lacroix-Laval qui abrite le Musée des arts décoratifs. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Voilà pour les données anticipées pour le musée « future formule » dont l’ouverture ne peut être envisagée avant 2021. Jusqu’à cette échéance, correspondant à la mandature consulaire en cours, la CCI versera annuellement 500 000 euros tandis que l’Etat apportera 900 000 euros sur trois ans à partir de 2018. Le conseil régional a budgété 1 million voire 1,2 million d’euros par an. Autrement dit, la solution transitoire ne règle rien sur le long terme. Faudra-t-il dans trois ans remettre l’ouvrage sur le métier et reconstituer un tour de table pour combler le déficit structurel ? « Si je reste impliqué dans le projet j’affirme qu’il n’y aura pas de dérives financières. Nous ferons en sorte qu’à terme ce musée soit rentable au plan opérationnel », veut croire Grégoire Giraud.

Reste la question de la vingtaine de salariés. « La CCI a envoyé un questionnaire à chacun  pour connaître nos compétences et voir comment nous "caser" dans la future structure », indique un des membres du personnel. Difficulté : le groupement d’intérêt public (GIP) appelé à se substituer à l’association de préfiguration n’autorise pas le transfert des employés. Les textes stipulent qu’ils doivent être obligatoirement détachés, ce qui signifie qu’ils demeureraient salariés de la chambre consulaire. Là aussi, le sujet n’est pas réglé sur le long terme. Malgré les annonces médiatiques.

Stéphane Bern : entre Macron et Wauquiez

Le « sauvetage » du Musée des tissus rassemble une équipe hétéroclite. L’association de préfiguration – en attendant la création du groupement d’intérêt public – est présidée par Laurent Wauquiez.  Sa vice-présidente à la Culture Florence Verney-Carron en assure la vice-présidence et Emmanuel Imberton, le président de la CCI, le secrétariat général. Comme mentionné dans notre article, le chef d’entreprise (groupe Cheynet) Grégoire Giraud est trésorier. Sophie Makariou, présidente du Musée national des arts asiatiques Guimet préside le conseil scientifique dont la présidence d'honneur échoit à l’animateur Stéphane Bern, chargé par Emmanuel Macron d’une mission au service du patrimoine.