[Actualisation, jeudi 18 avril, 11h45] Ouverture de négociations après un revers judiciaire pour Pizzorno

Le tribunal d'instance de Lyon a rendu jeudi matin une ordonnance de référé déboutant le groupe Pizzorno de l'ensemble de ses demandes. La société de collecte des ordures ménagères avait assigné jeudi dix éboueurs grévistes devant le tribunal de Lyon, pour demander l'évacuation du piquet de grève installé depuis le 2 avril devant le siège de Vénissieux. « Le tribunal a estimé que les agissements des grévistes ne constituaient pas un trouble manifestement illicite, et que Pizzorno ne démontrait pas l'existence d'un abus du droit de grève », résume Lucie Davy, l'avocate des grévistes. 

Selon Frédéric Leschiera, responsable syndical Solidaires-Rhône, des négociations sont prévues jeudi à 13h entre les délégués SUD de Pizzorno et Frédéric Devalle, directeur général délégué du groupe, venu à Lyon pour l'occasion. « Ils pensaient arriver en position de force, avec une décision du tribunal nous forçant à lever le piquet de grève, mais c'est l'inverse qui s'est produit », s'est-il réjouit.

Mercredi soir, la Métropole de Lyon avait annoncé que Pizzorno s'était engagé à assurer « le service de collecte à 100% sur l’ensemble de leurs tournées habituelles » dès jeudi. Visiblement c'est (très) loin d'être le cas, comme le montrent nos photos ci-dessous, prises ce 18 avril aux alentours de 16 heures à Villeurbanne et dans le 3e arrondissement. La promesse était impossible à tenir selon Frédéric Leschiera, qui dénonce « un coup de bluff politique », une cinquantaine de salariés étant toujours en grève ce jour. Un accord pourrait  cependant être trouvé dans la soirée, pour une reprise de la collecte vendredi, et un rattrapage des collectes en retard d'ici ce weekend, espère-t-il. 

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photos : N.Barriquand/Mediacités

[Ci-dessous notre article publié mercredi 17 avril]

Ils sont venus en force. Gilets jaune fluo sur le dos et le visage fatigué par deux semaines de mobilisation, près d’une cinquantaine d’éboueurs du groupe Pizzorno se pressent dans la salle d’audience du tribunal de grande instance de Lyon ce mercredi 17 avril au matin. Dix d’entre eux sont assignés en référé par leur employeur.

L’enjeu est crucial pour Pizzorno. Le titulaire du marché de la collecte des ordures ménagères dans les 3e, 6e et 8e arrondissements de Lyon, ainsi qu’à Bron, Villeurbanne et Vaulx-en-Velin réclame au plus vite une expulsion des grévistes installés depuis le 2 avril devant son siège local, à Vénissieux. La direction dénonce des « blocages ». Alors que les poubelles s’entassent jour après jour sur les trottoirs, la société originaire du Var utilise tous les moyens à sa disposition pour faire cesser une grève particulièrement suivie. Y compris judiciaires donc.

« On nous traîne devant le tribunal comme des criminels »

« N’ayez pas peur, c’est un coup de pression. Ils veulent casser le mouvement », lance Judicaël Dissake, délégué syndical Solidaires et « ripeur » à l’arrière des camions Pizzorno. Les dix salariés assignés semblent avoir été choisis par hasard. Ils ont reçu leur convocation la veille, apportée par un huissier à leur domicile. « Certains d’entre nous n’étaient pas là, ce sont nos compagnes qui ont ouvert la porte, avec nos enfants. On nous traîne devant le tribunal comme des criminels ! », s’emporte l’un d’eux. « Ce sont des techniques d’intimidation. Ils sont entrés en guerre », dénonce Frédéric Leschiera, représentant syndical Solidaires-Rhône.

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Les salariés de Pizzorno devant le palais de justice de Lyon, mercredi 17 avril. Photo : Mathieu Périsse

Pendant l’audience, l’avocat de Pizzorno Eric de Berail fait valoir les « agissements abusifs » des grévistes pour justifier l’action en référé. Une décision nécessaire pour « faire cesser un trouble manifeste », assure-t-il. Et de lister les « pressions » et les « violences » commises sur le piquet de grève : « des invectives », des « jets de pétards », « des incendies volontaires devant l’entreprise ». Et même « un acte de sabotage ». Douze camions-benne ont été endommagés dans la nuit du 11 au 12 avril, met-il en avant. Surtout, le blocage de l’entrée de l’entreprise serait effectif « sans discussion possible ». Une atteinte au droit du travail, selon lui, essentielle pour obtenir une expulsion.

Le soutien de gilets jaunes

« On vous livre une vision apocalyptique, comme si des violences avaient lieu tous les jours », regrette, en défense, Lucie Davy. L’avocate des salariés reprend les procès-verbaux établis chaque jour sur place par des huissiers de justice. Les blocages n’ont été constatés qu’à quelques reprises, sur de courtes périodes, et commis « par des personnes extérieures, pas des salariés », insiste-t-elle. Des « gilets jaunes » et d’autres militants ont apporté leur soutien au mouvement.

Surtout, rien n’atteste l’existence d’intimidations ou de menaces exercées par les salariés, estime-t-elle. Certes des camions conduits par des salariés non-grévistes ont été hués, des discussions engagées, mais « rien ne permet de parler de violences », selon l’avocate. « Sur quinze jours, trois pétards ont été lancés, quelques œufs. Vous parlez d’incendie volontaire pour quelques palettes brûlées, comme dans toutes les grèves de France et de Navarre », ironise-t-elle. De même, les accusations de « sabotage » seraient uniquement fondées sur des propos de la direction. « Aucun témoignage de salarié ne l’atteste, rien de tel n’a été matériellement constaté », conclut-elle.

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Les salariés de Pizzorno devant le palais de justice de Lyon, le 17 avril. Photo : Mathieu Périsse

La procédure porte sur la réalité ou non du blocage. Mais l’audience a été l’occasion de détailler les méthodes utilisées par Pizzorno face à un mouvement de grève qui s’est durci depuis quelques jours. Très classique sur les piquets de grèves, l’envoi d’huissiers de justice par la direction a fait l’objet de vives critiques. Les premiers jours du mouvement, certains huissiers portaient ainsi des chasubles jaune fluo estampillés du nom de l’entreprise. Le même que celui porté par les salariés. Une manœuvre jugée déloyale par les grévistes. « Le but était d’être visible dans l’obscurité pour des raisons de sécurité », assure sérieusement l’avocat de la société. « On a vu des huissiers lever une barrière pour laisser passer des camions, alors qu’ils ne sont pas supposés intervenir », objecte Me Davy.

Des intérimaires pour « casser la grève » ?

Autre grief, le recours à des travailleurs intérimaires pour remplacer les grévistes – pratique illégale si elle est démontrée. Sur les 160 salariés du service de collecte, entre 60 et 90 seraient en grève, selon que le chiffre vienne de la direction ou des syndicats. Sollicitée ce mardi par Mediacités, Pizzorno assure que « le groupe ne fait pas appel à des intérimaires pour remplacer le personnel gréviste », mais uniquement « ceux qui sont en arrêt maladie ou en congé ».

Interrogé par Le Progrès, Frédéric Balse, directeur propreté urbaine de Pizzorno, précisait faire appel à « une trentaine » d’intérimaires et de salariés d’autres filiales du groupe par jour. Ces derniers « viennent de Nice, Fréjus ou Paris », précise-t-il. Ces salariés sont appelés en renfort des autres villes d’implantation du groupe, mais « ne sont pas remplacés par des intérimaires » dans leurs communes d’origine, affirme la société. Originaire du Var, Pizzorno s’est implanté à Marseille, Valence ou encore Grenoble… et à Lyon depuis 2007 comme le détaillait notre précédente enquête consacrée à ce « roitelet sulfureux des poubelles ».

https://www.mediacites.fr/lyon/enquete-lyon/2018/01/17/pizzorno-roitelet-sulfureux-des-ordures-de-lyon/

Pas de quoi lever tous les doutes. En amont de l’audience, Pizzorno a transmis des listes de présence de salariés non-grévistes. « Les seuls qui travaillent depuis le 2 avril sont des intérimaires », attaque Me Davy, pour qui les intérimaires sont plus nombreux que les salariés en arrêts maladies ou en congés. Selon l’avocate, cette pièce de la procédure « démontre que Pizzorno essaie de casser cette grève, par le recours à l’intérim ».

L’inspection du travail prend ces accusations très au sérieux. Selon les informations de Mediacités, confirmée par la direction de Pizzorno, elle s’est rendue sur le site de Vénissieux, jeudi 4 avril à l’heure de la prise de poste (5 heures du matin) pour contrôler les salariés présents sur place et examiner leurs contrats. Ce rapport ne devrait pas être rendu avant plusieurs jours. Contactée, l’inspection du travail n’a pas donné suite à nos demandes.

« Le durcissement du conflit est de la responsabilité de Pizzorno »

En attendant, le rapport de force s’accentue. Et les négociations patinent. « Depuis l’envoi du préavis de grève le 27 mars dernier, cinq réunions de négociations ont eu lieu (…) sans avancée notable », affirme la direction dans un communiqué. Faux, estime Lucie Davy, qui dénombre deux réunions seulement.

Auprès de Mediacités, le groupe indique que « la question des salaires reste un point bloquant » du fait du « caractère excessif des revendications ». Les salariés réclament une hausse de 300 euros de leur salaire, pour aligner leur rémunération sur celle des agents de la Métropole, en grève du 19 mars au 5 avril. Impensable pour la direction, qui campe sur ses positions. « Le durcissement du conflit est de la responsabilité directe et exclusive de Pizzorno », conclut Me Davy.

A peine l’audience levée, la cinquantaine de salariés présents dans la salle applaudit la présidente du tribunal, dans une ambiance bon enfant. Le délibéré sera rendu jeudi en fin de matinée. La décision pèsera sur la suite du conflit. Une expulsion affaiblirait considérablement le mouvement. A l’inverse, une victoire des grévistes donnerait des sueurs froides à Pizzorno. Après une rencontre lundi avec la direction du groupe, la métropole de Lyon lui a fixé un ultimatum, la sommant de trouver une solution au conflit avant jeudi 18 avril. Faute de quoi, des pénalités financières pouvant aller « jusqu'à 20 euros par poubelle non ramassée » seront appliquées.

Mardi, le Grand Lyon a déjà fait intervenir les entreprises Sita (groupe Suez) et Nicollin pour collecter les poubelles de « 80 points sensibles », une prestation qui sera facturée à Pizzorno. Mercredi soir, David Kimelfeld a annoncé que la mesure sera étendue jeudi à l'ensemble des secteurs couverts habituellement par Pizzorno. Le président de la Métropole a enjoint l'entreprise à « assumer ses responsabilités » et demande à la préfecture d'organiser une médiation entre la société et ses salariés.                

https://www.mediacites.fr/lyon/enquete-lyon/2018/01/17/poubelles-lyonnaises-les-effets-pervers-de-la-privatisation/

« Je préfère ne pas imaginer les conséquences économiques pour notre entreprise en cas de décision défavorable », lançait Frédéric Balse à la sortie du tribunal. Un peu plus loin, sur le parvis du palais de justice, les grévistes ressortent banderoles et mégaphones. « S’il faut faire grève jusqu'au mois de juin, on ne lâchera rien, lance un délégué syndical. Ils viennent de nous souder encore plus ».