En politique, tout est question de timing. A quelques semaines des élections régionales (les 20 et 27 juin prochains), celui de la sortie du livre d’Yves Rousset, ex-préfet de la Haute-Loire, ne doit rien au hasard, même si l’auteur jure à Mediacités ne pas « nourrir de vendetta personnelle envers Monsieur Wauquiez ». Dans La Préfecture est en feu !, publié le 6 mai - le titre fait référence à l’incendie, le 1er décembre 2018, en plein mouvement des Gilets jaunes, de la préfecture du Puy-en-Velay - l’ancien haut-fonctionnaire dépeint un Laurent Wauquiez « pyromane », peu soucieux de la défense des forces de l’ordre face à une foule enragée.

Désormais débarrassé de son devoir de réserve, Yves Rousset ne mâche pas ses mots devant Mediacités : « Il [Laurent Wauquiez] n’a pas eu un mot pour les policiers et les gendarmes qui ont défendu la préfecture, je trouve ça infect. Et là, il dit qu’il va soutenir les policiers ? C’est un cynique absolu. Il ne prend des positions qu’en fonction des intérêts de sa campagne. » A ces attaques, relayées par d’autres médias, Laurent Wauquiez a réagi dans un communiqué : « Il est triste de voir autant de haine et d'amertume. Il [Yves Rousset] n'a jamais trouvé sa place ni compris la Haute-Loire. Personne ne trouve grâce à ses yeux. Quel gâchis... »       

« L’intention de tuer »

Pour comprendre comment un ancien préfet en est arrivé à tenir de tels propos à l’endroit d’un élu - président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, ex-maire du Puy-en-Velay, ex-ministre… -, il faut se plonger dans son livre. Yves Rousset y raconte l’incendie de la préfecture pendant l’acte 3 des Gilets jaunes, heure par heure, et la situation inédite que fut cet événement à l’échelle nationale « où des fonctionnaires ont vu leurs voisins les attaquer, avec l’intention de tuer ». L’angoisse de devoir envoyer les forces de l’ordre au contact, alors qu’elles étaient en sous-nombre par rapport aux manifestants. La peur de sa compagne, enfermée dans leur appartement, dans des bâtiments en proie aux flammes. Sa colère, enfin, quand l’entourage de Laurent Wauquiez a voulu lui faire porter la faute, en pointant du doigt un « préfet politique ».

A l’inverse, la responsabilité incombe, écrit Yves Rousset, à la stratégie politique de Laurent Wauquiez de détestation de l’État. « Le soutien clair et sans faille apporté aux Gilets jaunes par les politiques locaux [de Haute-Loire] le 17 novembre avec l’appel au rassemblement orchestré par la mairie et la distribution de boissons chaudes en atteste, relate-t-il dans son livre. De même, le 24 novembre, l’organisation de la gratuité des parkings municipaux, Laurent Wauquiez revêtant le gilet jaune devant la préfecture, avant de tenter de négocier le déplacement d’un feu allumé par des manifestants devant la préfecture, sont sans ambiguïté. »         

« Il n’est pas aimé par grand monde. En revanche, il est craint »

Mais l’ex-représentant de l’État ne se contente pas de refaire le film de cette journée tragique. Il plonge le lecteur dans son quotidien de préfet en prise avec le système Wauquiez. Yves Rousset débarque en Haute-Loire en 2017. Après deux années passés à Marseille, comme préfet délégué à l’égalité des chances, au milieu d’élus à fort caractère avec lesquels il avait réussi à dialoguer, écrit-il, sa nouvelle affectation lui apparaît comme un territoire rural a priori tranquille. Apparence trompeuse… Dès son arrivée, alors qu’il rencontre les élus altiligériens, il comprend vite qu'ici le seul et véritable patron, c’est Laurent Wauquiez.

Celui qu’il appelle « le baron local » a pourtant démissionné de son poste de maire du Puy-en-Velay en janvier 2016, suite à son élection à la tête de la région (il est resté « simple » conseiller municipal). Il a par ailleurs cédé sa place de député de Haute-Loire à Isabelle Valentin en juin 2017, même s’il veille sur le poste - sait-on jamais - en tant que suppléant. « Potentat local, je constate qu’il n’est pas aimé par grand monde, hormis quelques proches. En revanche, il est craint », observe Yves Rousset.

Par petites touches, l’ancien préfet raconte comment les tensions avec Laurent Wauquiez s’installent, en raison, d’après lui, d’une attitude ambiguë du président d’Auvergne-Rhône-Alpes. Côté pile, un élu qui critique un État dirigé par une opposition haïe ; côté face, un énarque qui n’hésite pas à profiter des services de ce même État. L’ex-préfet relate ainsi un premier accrochage lors de l’inauguration du nouveau belvédère du Puy-en-Velay, financé notamment par l’État. Il refuse l’invitation de Laurent Wauquiez à figurer sur une photo devant une banderole aux fameuses couleurs bleues de la région. « Ne jouez pas à ce jeu avec moi, quand nous sortons dans la ville, c’est moi qu’on reconnaît, pas vous ! », lui lance l’homme fort de Haute-Loire.

Yves Rousset raconte aussi comment l’élu s’est approprié le travail réalisé par la préfecture pour tenter de sauver l’entreprise textile Cheynet (180 emplois) à Saint-Just-Malmont. « Rendre hommage ou simplement reconnaître le travail collectif lui est complètement étranger », tacle-t-il. Dans La Préfecture est en feu !, il dévoile le double-jeu de Laurent Wauquiez qui, sur ce dossier-là, lui adresse des remerciements par textos, jamais via des propos publics.

La mémorable réunion du 17 février 2019

Le retraité de la haute-fonction publique donne enfin sa version des faits sur un épisode resté fameux en Haute-Loire. Le 17 février 2019, Laurent Wauquiez et ses amis imposent à Yves Rousset une réunion (« Dans ma propre préfecture », s’étrangle-t-il) pour « pour évoquer [mon] comportement et des problèmes de communication ». Cette improbable convocation d’un représentant de l’État par un élu local avait été mentionné par Le Monde. Dans son article, la journaliste relatait une explication « virile », selon les termes du sénateur LR Laurent Duplomb. C’était « un tribunal populaire », dénonce aujourd’hui l’ex-préfet. Face à lui, un Laurent Wauquiez furieux qui éructe - « Vous nous prenez pour des crétins ! » - et ses soutiens, quasi tous muets.

Les portraits que le livre dresse de ces élus de la République à la solde de leur chef sont cruels. Il y a d’abord Michel Chapuis, l’intéri-maire du Puy-en-Velay, souffrant lors de l’incendie de la préfecture, et que l’ex-préfet décrit comme « épris d’humanisme » mais terrorisé par Laurent Wauquiez à qui il doit tout. Le sénateur Laurent Duplomb en prend aussi pour son grade : adepte du « mensonge », agressif, celui qui s’imaginerait ministre de l’Agriculture d’un président de la République nommé Laurent Wauquiez est adepte d’un État « qui s’efface complètement », blâme Yves Rousset, sauf quand il s’agit de récupérer des subventions.

Quant à la députée Isabelle Valentin, elle joue le rôle de la secrétaire de Laurent Wauquiez, avec la « mémoire courte », cingle-t-il. La preuve, selon l’ex-préfet : quelques mois après la mémorable réunion du 17 février 2019, elle fera mine de ne pas s’en souvenir... De cet entourage obséquieux, Yves Rousset en tire la conviction que Laurent Wauquiez « tiss[e] sa toile, donn[e] d’une main pour mieux tenir de l’autre, tout en méprisant ses courtisans ».

Rarement un grand commis de l’État - même à la retraite - aura livré avec autant de dureté sa vérité, d’autant plus concernant un élu toujours en fonction. Laurent Wauquiez « a fait savoir à plusieurs reprises au ministère de l’Intérieur qu’il souhaitait mon départ [de Haute-Loire] dans les meilleurs délais », confie Yves Rousset dans son livre. Sans succès. En mai 2019, six mois après l’incendie du Puy, le fonctionnaire quittera toutefois le fief du patron de la région pour terminer sa carrière à Blois, dans le Loir-et-Cher.


Retrouvez l’ensemble des enquêtes de Mediacités sur la gestion de la région par Laurent Wauquiez sur notre page spéciale : 

https://www.mediacites.fr/lyon/auvergne-rhone-alpes-region-sauce-wauquiez/