«Ces vingt dernières années, on a perdu 40% des exploitations agricoles », regrette Jérémy Camus, vice-président (EELV) du Grand Lyon délégué à l’agriculture et à l’alimentation. Restent aujourd’hui entre 300 et 340 exploitations dans l’ensemble du territoire. Si la tendance ne change pas, un quart des agriculteurs sera amené à disparaître d’ici à 2030. Alors, pour lutter contre cette dégringolade, les conseillers métropolitains ont approuvé une nouvelle politique agricole lors de leur dernière assemblée plénière, le 21 juin.

Mais faire revenir des agriculteurs sera loin d’être simple. « Généralement, on a de petits salaires, on n’a pas de CDI, on n’est pas réputé pour gagner notre vie », liste Félix Martin, maraîcher en bio à Curis-au-Mont-d’Or. Résultat, dans la métropole lyonnaise, près de la moitié des exploitants ont plus de 55 ans. Et lorsque la retraite arrive, la vente des terrains n’est pas automatique. Ils reviennent bien souvent au voisin. « Plus d’un agriculteur sur deux n’est pas remplacé au moment de son départ à la retraite », pointe Hélène Aussignac, ingénieure agronome et experte des politiques agricoles et alimentaires. Au fur et à mesure, leur nombre finit par diminuer au profit d'exploitations de plus en plus vastes. Un phénomène loin d'être propre au Grand Lyon, bien entendu [à l'échelle régionale, lire notre article : Agriculture : Laurent Wauquiez n’a pas réussi à enrayer la disparition des exploitations].

Des locations précaires ?

Le manque de terres n'est pas l'unique difficulté à laquelle sont confrontés les néo-paysans. Quand ils ont la chance de trouver un champ à cultiver, ils se voient parfois imposer des pratiques illégales en matière de location. Dans le nord de la France, Mediacités s’est penché sur le pas-de-porte, droit d’entrée payé par le repreneur d’une terre à son précédent locataire. Mais dans la région lyonnaise, c’est un autre usage qui pèse sur les candidats à l’exploitation agricole.

« Certains propriétaires louent des terres sans bail écrit. Cela leur permet de garder un terrain qui va potentiellement devenir constructible. C’est complètement décourageant pour les nouveaux exploitants », déplore Félix Martin. Le bail rural en vigueur dans le monde agricole est en effet difficilement révocable. D’une durée de neuf ans, il est facilement reconductible. Conséquence, « les propriétaires fonciers ont peur. S’ils signent un bail rural, ils ne pourront plus du tout choisir l’avenir de leurs terres », explique Mathieu Novel, chargé de l'agglomération lyonnaise à la Chambre d'agriculture du Rhône. Or certaines parcelles peuvent leur laisser espérer de réaliser un véritable jackpot.

Alors que le prix moyen d’un hectare de terre agricole oscille entre 3 000 et 6 600 euros dans la métropole, les prix du foncier constructible s’avèrent 100 fois plus avantageux : la moyenne régionale s’élève à 45 euros par mètre carré en zone rurale, et 80 euros en zone périurbaine. Soit entre 450 000 et 800 000 euros l’hectare ! On comprend mieux les petits arrangements avec la loi… Et la disparition des terres agricoles au profit d’usages bien plus rentables.

« La pression foncière vient de partout »

« Le cœur du problème, c’est le manque de foncier, résume Mathieu Novel. Les agriculteurs perdent des hectares tous les ans. La pression foncière vient de partout : du monde agricole, mais aussi extra-agricole. » Dans le Rhône, un hectare de terre cultivée disparaît chaque jour. Et 2 288 hectares ont été transformés dans l’agglomération lyonnaise entre 2000 et 2015, d’après le Schéma de cohérence territoriale de agglomération lyonnaise (Scot) : les trois quarts à des fins résidentielles et le reste pour des zones industrielles et commerciales.

Le béton n’est toutefois pas le seul responsable de la disparition des terres agricoles. « Au niveau de la métropole, on a eu beaucoup de “compensation environnementale”, souligne Mathieu Novel. Lorsqu’on construit sur un terrain agricole, on doit rééquilibrer et aménager des espaces naturels. » En d’autres termes : les nouveaux espaces verts protégés jouent aussi contre l’agriculture. Avec des conséquences qui sont également sonnantes et trébuchantes. «  L’artificialisation des terres exerce une pression supplémentaire sur le prix du foncier. Moins il y a de terres, plus elles sont chères », résume Hélène Aussignac. Et plus un nouvel agriculteur a du mal à s’installer, pourrait-on ajouter.

Comment préserver les terres agricoles ? C’est justement l’objet de la politique de protection des espaces naturels et agricoles périurbains (Penap) de la Métropole. « Toute mon exploitation est en zone Penap, sourit Félix Martin, visiblement soulagé. C’est prioritaire par rapport au Plan local d’urbanisme (PLU). Peu importent les maires qui se succèdent, personne ne pourra faire passer nos terrains en zone constructible [le PLU est voté par les élus métropolitains]. On est certain qu’ils resteront agricoles. » Avec le classement de 719 hectares supplémentaires en 2019, plus de 13 300 hectares sont aujourd’hui protégés par ce dispositif dans le Grand Lyon. Un périmètre qui devrait être élargi, assure le vice-président chargé de l’agriculture, même s’il ne connaît pas encore précisément le nombre d’hectares qui seront concernés.

En complément, la Métropole mise sur des achats de foncier. Elle y consacrera deux des onze millions d’euros prévus d’ici à 2026 pour la stratégie agricole. « L’objectif est de ne pas perdre d’exploitations », s'engage Jérémy Camus. Comment ? Le Grand Lyon veut s’inspirer d’initiatives déjà existantes, comme celle de l’association Terres de liens. Celle-ci achète des terrains pour les louer à de futurs agriculteurs et assure la mise en relation entre cédants d’exploitations et repreneurs via une plateforme en ligne. Félix Martin, pour sa part, a acheté la sienne au syndicat mixte des Monts-d’Or, une « structure foncière » assez similaire à Terres de liens.

Des incubateurs paysans

Ces mesures seront-elles suffisantes ? Si l’accès au foncier demeure l’obstacle principal à l’installation, d’autres facteurs entrent en ligne de compte : le manque d’argent et de matériel, la formation ou encore... la difficulté de se loger. Une fois à la retraite, certains agriculteurs restent vivre dans leur habitation. Les nouveaux venus doivent donc trouver un logement à proximité de leur exploitation. Or, « on n'est pas du tout prioritaires pour les dossiers de location », souligne Félix Martin, qui rappelle la réputation précaire de son métier, potentiellement effrayante pour les propriétaires.

C'est pour les aider à envisager et à résoudre ces problèmes dans leur globalité que la Métropole souhaite mettre en place un « espace test agricole ». Objectif : « Permettre aux porteurs de projet de débuter ». Alors que six agriculteurs sur dix ne sont pas issus du monde agricole, ces structures veulent mettre à leur disposition tous les outils nécessaires à la production agricole. Ce dispositif devrait précéder une future régie agricole métropolitaine. Sa mission serait de permettre aux agriculteurs de « cultiver pour le compte de la Métropole ». «  Aujourd’hui, 95% de ce qui est produit quitte le territoire et va nourrir d’autres bassins de consommation », déplore Jérémy Camus.

Là encore, le Grand Lyon peut s'appuyer sur ce qui existe déjà. L’Association départementale pour le développement de l’emploi agricole et rural (Addear) a déjà créé son propre espace test, avec trois parcours définis : la « fonction pépinière », qui permet de mettre à disposition foncier et matériel ; la « fonction couveuse » ou l'hébergement juridique et technique ; et la « fonction accompagnement » qui offre un suivi du projet. Sur le papier, cette stratégie coche toutes les cases nécessaires à la bonne installation des agriculteurs. Pourtant, elle n'a pas encore trouvé son public.

À l'échelle du département, une seule personne bénéficie de la structure et deux agriculteurs ont pérennisé leur activité à la sortie du test depuis sa création en 2016. Dans d'autres structures similaires en France, le compte est sensiblement le même. « Une centaine de personnes sont accompagnées par l’Addear, mais elles n’ont pas toutes envie de faire partie de l’espace test, reconnaît Jeanne Frachon, animatrice de l’association au sein de l'agglomération lyonnaise. Si on en met trop en place, peut-être qu’il n’y aura pas assez de candidats. »

C'est là que réside le dernier obstacle de la Métropole. Avant même les difficultés d'installation, suffisamment de personnes seront-elles intéressées par ce projet ? Si Mathieu Novel conçoit que le métier d'agriculteur souffre d'une mauvaise réputation, Jeanne Frachon souligne un manque d'informations : « L'un des plus gros freins, c'est de prendre conscience de ce que signifie devenir paysan, de se rendre compte de ce que cela implique. »

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« Ralentir l’artificialisation des sols »
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