Rien ne va plus au sein de la droite lyonnaise. « Encore ! », pourraient s’exclamer les observateurs avisés de la vie locale tant cette famille politique n’en finit pas de s’écharper, à intervalles réguliers, depuis vingt ans et la perte de l’hôtel de ville à l’issue du mandat de Raymond Barre. Ceci dit, la crise actuelle - qui a vu Etienne Blanc expulsé de la présidence du groupe LR et apparentés du conseil municipal - se révèle profonde, fulgurante et révélatrice des tiraillements qui agitent le camp des Républicains en cette période de pré-campagne élyséenne.

1/ De quoi parle-t-on ? 

« Je n’entends pas laisser perdurer un climat de défiance au sein de mon groupe. Je mets donc immédiatement un terme à ma fonction de président. » Dans un court communiqué, diffusé vendredi 5 novembre, Etienne Blanc rend les clefs de son groupe. Sa démission intervient au terme d’une semaine pendant laquelle la polémique n’a fait qu’enfler.

Premier acte : la publication, dimanche 31 octobre, d’un article intitulé « Le drôle de jeu du sénateur Etienne Blanc » dans les pages du JDD. L’hebdomadaire aborde la bienveillance que l’élu lyonnais accorde à Éric Zemmour, bien qu’il soutienne la candidature de Michel Barnier dans la compétition interne à son parti. Interrogé sur les contre-vérités historiques véhiculées par le polémiste sur le régime de Vichy, le parlementaire formule cette réponse troublante : « Est-ce qu’en signant l’armistice [en 1940], on n’a pas donné aux Juifs les moyens de protection qui, pendant deux ans, permettaient de fuir le régime nazi. Moi, je ne peux pas répondre. »

Acte II : mardi 2 novembre, le groupe Progressistes et républicains du conseil municipal de Lyon s’émeut des « propos révisionnistes d’Etienne Blanc ». Les troupes de l’ancien maire Georges Képénékian interpellent leurs collègues de droite : « Nous ne comprenons pas que le parti Les Républicains ainsi que les élus du groupe Droite, Centre et Indépendants de la ville de Lyon puissent être solidaires de tels propos. »

« Je ne veux pas me battre contre mes amis »

L’acte III se déroule en deux temps. Jeudi 4 novembre, une réunion est organisée entre les élus du groupe LR et les conseillers d’arrondissement de droite qui ne siègent pas à la mairie centrale. D’après un participant, ils sont une quinzaine sur 35. Etienne Blanc prétend devant eux qu’il s’est « fait avoir » par le journaliste du JDD, que ses propos ont été tronqués. Sans convaincre tout le monde…

Le lendemain, dans un communiqué commun, les maires des 2e et 6e arrondissements exhortent Etienne Blanc à démissionner. « Les propos rapportés dans le JDD sont condamnés à l’unanimité par les membres du groupe, assurent Pierre Oliver et Pascal Blache. Force est de constater qu’un différend irréconciliable oppose le président du groupe et la grande majorité de ses membres. » Appel entendu donc. « Je ne veux pas me battre contre mes amis », déclarera plus tard le sénateur Blanc sur BFM Lyon.

2/ Pourquoi la déclaration d’Etienne Blanc a-t-elle mis le feu aux poudres ?

Aussi choquante et ambiguë soit-elle, la sortie d’Etienne Blanc sur le régime de Vichy n’explique pas à elle seule ce limogeage express. Voici plusieurs mois que l’ancien lieutenant de Laurent Wauquiez - il fut premier vice-président de la région Auvergne-Rhône-Alpes jusqu’à l’an dernier - entretient le doute sur un possible ralliement à Éric Zemmour. Quand il était encore question d’organiser une primaire à droite pour la présidentielle de 2022, l’élu lyonnais avait suggéré que l’ancien animateur de CNews puisse y participer. « Je ne soutiens pas Éric Zemmour », répète toutefois Etienne Blanc. Mais le 14 octobre dernier indique penser « que Les Républicains doivent mettre au cœur du débat politique les thématiques que portent Éric Zemmour ».

Ce positionnement fait écho à son passé milloniste. D’aucuns, au sein de la droite lyonnaise réputée modérée, avaient jugé rédhibitoire le CV d’Etienne Blanc quand il fut désigné chef de file pour l’élection municipale de 2020. A la région Rhône-Alpes, l’ancien maire de Divonne-les-Bains (Ain) était le bras droit de Charles Millon quand celui-ci s’était maintenu à la présidence de la collectivité avec les voix du Front national en 1998. « Ce qui s’est joué ces derniers jours à l’échelle lyonnaise, c’est une première scission, à droite, entre ceux qui choisiront Zemmour au second tour de l’élection présidentielle et ceux qui soutiendront Macron », analyse un ancien élu sous le couvert de l’anonymat.

Enfin, dans les rangs de conseillers municipaux de droite, certains reprochaient à Etienne Blanc de la jouer trop perso. « Ses prises de parole engageaient les élus du groupe qui sont loin de tous partager ses convictions », confie un collaborateur. Sans compter que son mandat parlementaire lui laissait assez peu de temps pour animer son équipe, à l’inverse de son prédécesseur Stéphane Guilland, grinçaient d’autres élus. « Etienne Blanc a une vraie stature et il avait réussi à mettre en difficulté, à plusieurs reprises, la majorité écologiste de Grégory Doucet, le défend Alexandre Vincendet, président de la fédération LR du Rhône. Je regrette sa démission. »

3/ A qui profite le limogeage d’Etienne Blanc ?

Pour l’heure, Françoise Blanc - sans lien familial avec Etienne Blanc -, élue dans le 6e arrondissement, a pris la présidence du groupe en sa qualité de doyenne. Mais, sauf surprise, c’est Pierre Oliver qui devrait succéder à Etienne Blanc. Contacté par Mediacités, il n’a pas donné suite à nos messages. Le jeune maire du 2e arrondissement (29 ans) ne cache pas ses ambitions et est régulièrement présenté comme la relève de la droite locale. Offensif face aux écologistes, il multiplie les coups d’éclats et de communication, comme sur le sentiment d’insécurité en Presqu’île ou contre le projet de téléphérique porté par le Sytral.

La présidence du groupe devrait le mettre encore un peu plus dans la lumière même si elle lui fera endosser le rôle du traître. Arrivé en politique par l’entremise de l’Auvergnat Brice Hortefeux, Pierre Oliver était jusqu’à présent réputé proche d’Etienne Blanc. Il figurait sur sa liste sénatoriale (dissidente des Républicains) l’an dernier.

« C’est déjà le bal des ambitions »

Il devra cependant composer avec le maire du 6e arrondissement Pascal Blache, son comparse du moment. « C’est déjà le bal des ambitions », se désole un cadre des Républicains. « Pour Pierre Oliver, c’est un peu tôt, il a plus à y perdre qu’à y gagner. J’attends le moment où Blache lui plantera à son tour un couteau dans le dos ! », commente un militant LR, sous le couvert de l’anonymat, qui juge la séquence « pathétique, tellement éloignée des préoccupations des Lyonnais ». « Quel sens y a-t-il à devenir le roi d’un cimetière en jouant éternellement le coup d’après ? », dézingue Etienne Blanc sur sa page Facebook.

Faut-il voir, derrière la fronde anti-Blanc, une manœuvre de Laurent Wauquiez ? Entre le sénateur du Rhône et son ancien patron, les relations se sont considérablement refroidies. Le premier n’approuvait pas le pacte conclu par le président de la région avec Gérard Collomb entre les deux tours des élections municipales et métropolitaines de 2020. Et la directrice de cabinet de Laurent Wauquiez, Blandine Vinagre-Rocca, n’est autre que la compagne de Pierre Oliver. Sur Facebook toujours, Etienne Blanc souligne, non sans sous-entendu, qu’en 2019 Laurent Wauquiez avait accueilli Éric Zemmour au siège des Républicains en l’assurant « qu’il était ici chez lui ».    

4/ Et maintenant ?

« Je souhaite l’apaisement et l’union. Chacun a une part de la solution en lui », tente Alexandre Vincendet. Méthode Coué ? « L’épisode laissera assurément des traces dans la longue tragédie de la droite lyonnaise », considère Etienne Blanc dans sa mise au point diffusée sur les réseaux sociaux, samedi dernier. Au point de faire exploser le groupe de la droite et du centre droit au conseil municipal ? « Aucun de ses dix membres n’a exprimé l’envie de le quitter », répond l’élu du 2e arrondissement Denis Broliquier.

« J’aspire à ce qu’on retrouve une sérénité et que le groupe reste ouvert au-delà des LR », plaide le centriste. Pour la sérénité, il faudra attendre… Une réunion des conseillers municipaux d’opposition s’est tenue lundi 8 novembre. Dans quelle ambiance ? « Je ne m’en souviens plus, c’était hier ! », élude Denis Broliquier.