Lancé il y a plus de dix ans, le projet de transfert du CHU sur l’Île de Nantes était déjà un serpent de mer de l’actualité locale. Est-il en passe de devenir un « éléphant blanc », comme on surnomme ces grands projets aussi coûteux que prestigieux ? Peut-être. C’est en tout cas ce que suggérait fin novembre l’opposition municipale dans les colonnes d'Ouest France et de Presse Océan. Plus tôt dans l’année, c’est le syndicat CFDT, un temps favorable au projet, qui faisait marche arrière en s’inquiétant d'une situation financière de l'hôpital jugée « insuffisante pour soutenir un investissement de 1 000 millions d’euros ». A vrai dire, et même si l’implantation choisie soulève nombre d’ interrogations encore sans réponses, la démesure du chiffre pose question à elle-seule. Et pour cause  ! Un milliard d’euros, c’est l’équivalent de presque deux aéroports de Notre-Dame-des-Landes (près de 600 millions d’euros), de 11 musées d'art de Nantes (88,5 millions d’euros), de près de 28 arbres aux hérons (35 millions d’euros). C’est encore huit nouvelles gares (123 millions d’euros) ou cinq nouveaux stades Yellopark (200 millions d’euros)...

Si l'on en reste au seul domaine hospitalier, la question du coût se pose tout autant. Comparé à d’autres projets du même type, le futur hôpital est-il dans les clous ou « démesuré », comme l’affirme le Groupement d’études et d’analyse de Loire-Atlantique (Galea), l’association regroupant une partie des opposants ? Pour trancher, Mediacités s’est appuyé sur l'expertise d’économistes et d’architectes spécialisés dans le domaine. D'emblée, tous s’accordent sur le fait que l'ardoise peut considérablement varier. Destination ou fonctionnalité des locaux, géométrie du bâtiment, qualité des matériaux utilisés, contexte économique local ou équipement médical... « tous ces paramètres ont une répercussion sur le coût final », explique Vincent Cavaro, ingénieur économiste chez AEC Ingénierie à Bordeaux. Ce que confirme André Szymczyk, architecte au sein du cabinet parisien AART- Farah Architectes Associés : « L’enveloppe financière peut être alourdie si le plateau technique est très développé et moderne. Ce sont les mètres carrés qui coûtent le plus cher. »

Le prix d'hôpital au mètre carré plus cher à Nantes

Ces précautions prises, tous ont néanmoins accepté de nous livrer de précieuses indications sur le coût de construction d'une structure hospitalière en France. Quelques chiffres sortent du lot. Le montant des travaux peut ainsi osciller « de 1 250 euros par mètre carré pour des bâtiments à caractère médico-social (tels que les EHPAD) à près de 2 500 euros par mètre carré pour des plateaux techniques hospitaliers », indique Vincent Cavaro. De son côté, Luc Bodard, directeur de projet au sein de la société d'ingénierie de la construction Tem Partners, évoque un montant des travaux TCE (tous corps d’état) allant de « 1 700 euros par mètre carré pour les opérations d’une surface supérieure ou égale à 50 000 m² à 2 500 euros par mètre carré pour les projets inférieur ou égal à 10 000 m² ». Des ratios auxquels il convient d’appliquer un coefficient multiplicateur d’environ 1,45 pour obtenir le coût toutes dépenses confondues (TDC). Soit une enveloppe finale comprise entre 1 800 et 3 600 euros par mètre carré.

Ces chiffres corroborent ceux publiés, en octobre dernier, par l’OSCIMES (Observatoire Immobilier de la Santé). Selon lui, le coût médian (la moitié coûte moins cher, l'autre moitié plus cher) d'un hôpital général neuf public se situe à 1 800 euros par mètre carré. Vous trouvez cette litanie de chiffres un peu fastidieuse ? Sans doute. Mais elle nous permet de répondre à LA question qui nous titille : le futur CHU de Nantes, estimé à 976 millions d’euros pour une surface de 225 000 m2, est-il dans la fourchette ? Quelques pressions sur les boutons de la calculette et le résultat tombe, sans appel : avec ses 4 337 euros par mètre carré, “l’hôpital du futur” ne sera pas du tout un modèle de sobriété.

Mediacités a poursuivi les investigations en nous livrant au jeu des comparaisons avec des chantiers du même type. Là encore, le projet nantais apparaît particulièrement dispendieux. S'il est devancé d'une courte tête par les CHU de Caen et de Grenoble, il est nettement plus cher que ceux d’Orléans et Rouen (Paris et ses établissements hospitaliers sont hors concours).

 

Malgré près d'un mois d'attente et de multiples relances, Laetitia Flender, la directrice du pôle investissement, logistique et nouvel hôpital, n'a jamais trouvé le temps de nous accorder quelques instants. Nous avons donc dû nous contenter d'un court message du service communication du CHU selon lequel le chantier est basé « sur un coût unitaire de 2 100 euros par mètre carré, appliqué aux surfaces projet hors parkings », ce qui le situerait « dans la moyenne de référence des projets nationaux ». Le service sus-nommé ajoute que « le montant global de 953 millions d’euros est un coût Toutes Taxes Comprises (TTC), Toutes Dépenses Confondues (TDC), y compris équipements, en valeur finale (c'est-à-dire comprenant un taux d'actualisation) ». Certes. Mais la réponse laisse sur notre faim. Comment le CHU a-t-il calculé ce ratio de 2 100 euros par mètre carré ? Quand a-t-il été réactualisé ? Pourquoi le CHU parle-t-il de 953 millions d’euros alors que l’enveloppe validée en 2013 par le Copermo (Comité interministériel de performance et de la modernisation de l'offre de soins) mentionne 976 millions d’euros ? Une somme qui apparaît d’ailleurs sur le site internet du CHU. Autant de questions qui demeurent donc sans réponse...

D'autres dépassements à prévoir

Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que le Gaela, comme les autres opposants, dénoncent le flou du projet. Et qu'ils aient fait du montant des dépenses l’un de leurs chevaux de bataille en dénonçant « un budget démesuré » et une « catastrophe financière ». Une situation qu’elle impute, d’abord, au choix d’installer le CHU sur l’Île de Nantes. A la clé ? Des surcoûts « de 20 à 30 % » sur la mise en œuvre de fondations particulières par la pose de pieux d’ancrage dans la roche, estime-t-elle. La construction en sous-sol, pour abriter les parkings, nécessite également des travaux de cuvelage coûteux. L’architecte André Szymczyk précise que l’ouvrage situé en bord de Loire devra être étanche pour résister à la pression de l’eau « ce qui engendre forcément un surcoût » qu'il se dit incapable de chiffrer.

L’association ne s’arrête pas là. Elle dénonce une estimation qui n'a cessé de gonfler. En 2010, la construction du nouvel hôpital nantais était évaluée à 630 millions d'euros. En sept ans, la hausse est donc supérieure à plus de 300 millions d’euros. Et ce chiffrage n'est sans doute pas le bon car il oublierait certains points, affirment Jean-Claude Guyard et Marc Moussion, respectivement président et secrétaire général du Gaela. « Quid du rehaussement des ponts en raison du risque d’inondation ? Quid de la construction des places de stationnement (Ndlr: 2 600 à 3 600 places sont prévues) ? Quid du transfert de la gare Nantes-État vers le Grand-Blottereau, estimé à 110 millions d’euros ? Quid des frais inhérents au développement et à l’accessibilité du site ? Quid de la dépollution (Ndlr: le futur CHU s’installera sur d’anciens sites industriels) ? », énumèrent-ils.

D’autres frais annexes peuvent s’ajouter à la facture globale . Un exemple ? L’indemnisation des entreprises concernées par le déménagement du MIN (Marché d’intérêt national) programmé du fait du regroupement du CHU sur l'Île de Nantes. Montant de la facture : 15 millions d'euros. Alors, à combien s’élèvera l'enveloppe finale ? Impossible de le dire. Mais une chose est certaine : si elle continue de grimper, elle fera du nouvel hôpital nantais le champion de France toutes catégories du coût de la construction.

Pas d'ICO sur l'île de Nantes

Après plusieurs mois de tergiversations, l'Institut de Cancérologie de l’Ouest a pris sa décision. Le 15 décembre dernier, son Conseil d'administration annonçait officiellement qu'il ne déménagerait pas de Saint-Herblain pour rejoindre le futur CHU sur l’Île de Nantes. Il y a deux ans, lors de la présentation des premières esquisses du futur hôpital, cette arrivée semblait pourtant actée. Les responsables du plus important centre de lutte contre le cancer hors Paris ont finalement préféré renoncer en raison de la facture de l'opération. « Le projet de transfert de l’ICO sur l’Ile de Nantes, dont le coût total s’élèverait en valeur 2026 à 139 millions d’euros TTC, ne serait pas supportable pour l’institution », expliquent-ils. A mesure que le calendrier avance, les écueils financiers se multiplient donc pour le futur CHU.