L'architecte Moustapha Seguir le reconnaît, pas mécontent : il a pris quelques libertés avec l'usage voulant que les fidèles prient face à un mur aveugle « pour éviter d'être distrait » par le dehors. Ceux de la Mosquée Mirail Toulouse auront face à eux une baie vitrée donnant sur un espace vert, avant le mur d'enceinte. « J'ai mis le paquet sur la lumière, c'était important pour moi, je voulais en faire un lieu à la fois contemporain et qui suscite la spiritualité », explique-t-il en faisant visiter le chantier sur la place Edouard Bouillères, à deux pas de la station de métro Basso Cambo.

Si tout se passe comme prévu, les fidèles pourront juger sur pièce de la luminosité de son projet dès le printemps prochain. Car depuis cet été, le budget de 4 millions d'euros est bouclé. C'est Mamadou Daffé, président de l'Association Cultuelle et Culturelle Islamique en France (l'Accif, porteuse du projet) et imam du Mirail qui l'a annoncé le 21 juillet, dans une vidéo postée sur Youtube.

Les quelques 60 à 80 000 citoyens musulmans résidant dans le grand Toulouse - où l'on recense aujourd'hui 4 mosquées et une petite dizaine de lieux de prières - devraient donc disposer sous peu d'une première grande mosquée moderne : trois salles de prière pouvant accueillir un peu plus de 3 700 personnes, un sous-sol équipé de sanitaires et de salles d'ablutions (acte rituel de purification par l'eau), une bibliothèque, douze salles de classes, une cuisine, des espaces de réunions. Le tout sur trois niveaux et surplombé d'un dôme de verre de 13 mètres de diamètre, enchâssé dans une structure en fer.

Photo: Emmanuel Riondé
Photo: Emmanuel Riondé

L'aboutissement d'une histoire vieille de quarante ans. « En 1977, nous avons commencé avec l'achat d'un local sous dalle de 35 mètres carrés pour 35 000 francs (un peu plus de 5000 euros actuels) dans le quartier de Bellefontaine », rappelle Mamadou Daffé, franco-malien, chercheur au CNRS et installé à Toulouse depuis 1975. Quatre décennies plus tard, les fidèles musulmans du Mirail sont passés par un ancien dojo, plusieurs algecos, et ont dû renoncer à un premier terrain chemin de Lestang à Basso Cambo. Acquis pour 61 600 euros (pour un projet estimé à 1,2 millions d’euros), le permis de construire avait été obtenu et les travaux de terrassement commencés. Mais à la fin des années 2000, constatant des problèmes de stationnement à venir, la municipalité PS a finalement proposé de déplacer le projet vers la place Bouillères. Le permis de construire a été obtenu en janvier 2012.

En attendant la fin des travaux, les fidèles se regroupent dans des algecos, route de Seysses. « Depuis des années, faute de places suffisantes, les gens sont souvent contraints de prier à l'extérieur des locaux mis à disposition, malgré le froid ou la neige », regrette l'imam. Vice-président du conseil régional du culte musulman (CRCM) de l'ex-Midi-Pyrénées, Abdellatif Mellouki se réjouit : « Nous sommes des français de confession musulmane, à part entière, chacun doit l'intégrer. Et il y a pour nous un problème de manque de lieux de culte. Nous devons sortir des caves et des garages. Dans ce sens, l'arrivée de cette mosquée est une très bonne nouvelle. »

"Aucun pays du Golfe ni du Maghreb ne peut revendiquer la paternité de cette mosquée"

D'où vient l'argent ? La question est récurrente dès qu'il s'agit de la construction de mosquées en France. L’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État stipule que « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Les lieux de culte doivent donc être financés par des apports privés. Dans le lourd climat national post-attentats, la crainte de voir des pays étrangers mettre la main sur les mosquées hexagonales est vive : « On redoute en premier lieu les financements de l'Arabie Saoudite soutenant le wahabbisme », une mouvance radicale de l'islam, résume Abdellatif Mellouki.

Dans les faits, et bien que des pays comme l'Algérie, le Maroc ou la Turquie n'aient pas renoncé à entretenir via les mosquées, une présence leur permettant de conserver une certaine emprise et un contrôle sur les fidèles, les ingérences étrangères demeurent contenues. Comme le souligne un rapport d'information enregistré au Sénat le 5 juillet 2016, « le financement par les États étrangers existe, mais il est faible proportionnellement et est relativement concentré sur un petit nombre d’États et sur seulement quelques mosquées, souvent des grandes mosquées régionales ».

Pour Mamadou Daffé, une telle voie de financement était de toute façon hors de propos. « Mon éducation, c'est l'indépendance, assure-t-il. Là, aucun pays du Golfe ni du Maghreb ne peut revendiquer la paternité de cette mosquée. Tout l'argent recueilli provient de particuliers. Nous avons commencé à en mettre de côté il y a trente ans avec la vente de notre premier local. Et ça s'est accéléré ces derniers mois quand nous nous sommes rapprochés du but. Beaucoup de contributions modestes se sont additionnés. Certains ont même donné des bijoux ! La contribution la plus importante émanant d'une seule personne s'élève à 20 000 euros. » Assurant que « les comptes sont totalement transparents et ouverts à la consultation », l'imam invite tous ceux qui souhaitent y jeter un œil à entrer directement en contact avec la mosquée. « Ça ne pose aucun problème », insiste-t-il.

La mosquée d'Empalot peine à trouver des fonds

Depuis le périphérique, en repartant vers l'autre rive de la Garonne, impossible de rater en contrebas le dôme doré surplombant une bâtisse carrée couleur terre de sienne : c'est la grande mosquée Ennour d'Empalot dont la pose de la première pierre s'est faite... le 28 avril 2005. En présence du maire, Jean-Luc Moudenc, qui effectuait son premier mandat, de Dalil Boubakeur, alors président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et recteur de la grande Mosquée de Paris et du ministre algérien des affaires religieuses, l'Algérie faisant partie des financeurs du projet.

 

Qu'est ce qui bloque ? Le financement, d'abord. Le cap des 5 millions est franchi mais le montant global du projet est estimé à 5,5 millions d'euros et les derniers deniers tombent au compte-goutte. Cumulée, l'aide algérienne et koweïtienne s'élève à 344 000 euros, soit un peu plus de 6%. L'imam d'Empalot met lui-aussi en avant son attachement à l'indépendance : « Cela garantit la sécurité de la mosquée et donc de son environnement. Il ne doit y avoir aucune source de financement équivoque, assure-t-il. Nous savons que nos fidèles commencent à se poser des questions et se demandent où ils vont aller prier, mais nous devons aussi composer avec la réglementation. Et les dernières retouches sont toujours plus longues que prévu... »

L'imam et son traducteur ne seront pas plus précis. Mais les blocages proviendraient des dispositions réglementaires concernant, notamment, les normes de sécurité. Du côté de la mairie, on avoue à demi-mot ne pas vraiment comprendre pourquoi ça traîne autant à Empalot. Mais l'adjoint chargé du dialogue intercultuel et responsable par délégation du Conseil de la laïcité, Daniel Rougé, fait savoir par le biais du service de communication qu'il « ne souhaite pas s'exprimer sur ces questions de mosquée. Le Conseil de la laïcité est uniquement dédié à la construction d'un dialogue avec les responsables cultuels. Et ça se passe très bien, à aucun moment les imams n'ont posé de problèmes ».

« Si l'affaire Merah a eu pour conséquence de renforcer l'islamophobie (...), Elle a aussi conduit les pouvoirs locaux a prendre conscience qu'il valait mieux avoir des relations apaisées avec les mosquées »

Au Mirail, Mamadou Daffé confirme qu'il entretient « d'excellents rapports » avec la municipalité. Pour Abdellatif Mellouki, « si l'affaire Merah a eu pour conséquence de renforcer l'islamophobie d'une partie du grand public, elle a eu l'effet inverse auprès des pouvoirs locaux : ils ont pris conscience qu'il valait mieux avoir des relations apaisées avec les mosquées, savoir ce qui s'y passait, et en discuter ». La réalité de ce lien se voulant serein et constructif est confirmée par tous les acteurs sur Toulouse, à commencer par la Mairie. Et ce en dépit d'un reportage de l'hebdomadaire Marianne, paru en mai 2015, accusant Mamadou Daffé de nourrir l'islamisme radical.

L'accusation a beaucoup surpris, du Conseil régional du Culte musulman à la municipalité, chacun vantant au contraire « le travail de terrain » de longue date de l'imam. Considérant que ses propos ont été déformés et que le journal a relayé des éléments issus de la « fachosphère » sans les vérifier, Mamadou Daffé a porté plainte pour diffamation contre l'hebdomadaire. « L'affaire sera jugé d'ici la fin de l'année au tribunal de Toulouse, j'attends très sereinement la suite », assure-t-il.

Mamadou Daffé. Photo: Emmanuel Riondé
Mamadou Daffé. Photo: Emmanuel Riondé

Illustration de cette entente, à la future mosquée du Mirail, la hauteur du minaret (un symbole souvent utilisé pour attiser les peurs et replis identitaires) n'a fait l'objet d'aucune polémique. « La mairie nous a demandé une hauteur « raisonnable », sourit l'architecte. Je leur ai répondu qu'elle tiendrait compte de la proportionnalité du bâtiment. Lorsque j'ai présenté mes plans, cela a convenu ». Finalement, la pointe du minaret, une pyramide de verre éclairée de l'intérieur, culminera à 18 mètres. Et s'élèvera dans la continuité de la cage d'ascenseur desservant les trois niveaux. Notons aussi la présence au sous-sol d'un bassin dédié à la récupération d'eau de pluie pour alimenter les tuyauteries.

Mamadou Daffé entend cultiver une image de modernité : « Cette mosquée n'a pas de nom arabe, elle s'appelle la Mosquée Mirail Toulouse. Et les prêches sont en français car une grande partie de notre public est né ici et maîtrise bien mieux le français que l'arabe. C'est pour eux que cette mosquée est construite. Ça part d'ici et ça reste ici. Nous sommes très attaché à notre ancrage à Toulouse et dans le quartier. » Reste désormais à ce que la mosquée ouvre réellement ses portes aux fidèles. « A ce jour, nous n'avons pas reçu de demande de visite d'ouverture du site car les travaux sont toujours en cours », nous a notifié la Préfecture. Or on sait bien à Toulouse, notamment du côté d'Empalot, que « les dernières retouches » peuvent parfois être très longues...