Les saumons ne remontent plus la Garonne, les truites disparaissent à leur tour, sans compter les huîtres du bassin d'Arcachon, également victimes de la pollution... La sombre description d'un fleuve transformé en égout à ciel ouvert, avec « ses odeurs fétides », est le plus noir des trois scénarios imaginés par l'Agence de l'eau Adour-Garonne à l'horizon 2050 si rien n'est fait pour se prémunir du changement climatique. Ce scénario est reconnu comme caricatural ? Peu importe ! Cela n’a pas empêché Martin Malvy de s’en saisir pour tirer la sonnette d’alarme. « Il est urgent d'agir », assène l'ex-président (PS) de la région Midi-Pyrénées, qui s’inquiète : « Est-on encore capable de construire des barrages ou des ouvrages comme le canal du midi ? ».        

Réélu à la présidence du comité de bassin Adour-Garonne en décembre 2017, l’ancien ministre mène, à 82 ans, son dernier combat politique. Comme la plupart des élus locaux du Sud Ouest, Martin Malvy a mal vécu l'arrêt du chantier du barrage de Sivens, dans le Tarn. Cette retenue d'eau (1,5 millions de m3) barrant le ruisseau du Tescou était pourtant sans commune mesure avec le titanesque projet de barrage de Charlas (110 millions de m3), dans les coteaux du sud de la Haute-Garonne, imaginé en 1983 pour stocker l'eau de la Garonne en hiver afin de la restituer en été. Combattu par les écologistes et Pierre Izard, ex-président (PS) du département de Haute-Garonne, mais soutenu par les agriculteurs de la FNSEA et les sénateurs Baylet (PRG) et François-Poncet (UDF) dans le Tarn-et-Garonne et le Lot-et-Garonne, Charlas fut longtemps la principale épine politique dans le pied de la gauche régionale.

Le projet, trop coûteux (256 millions d'euros), est resté dans les cartons… même si certains espèrent toujours l’en sortir. Sans se risquer à faire ressurgir l'hydre de Charlas, Martin Malvy pèse de tout son poids pour convaincre de la nécessité de construire de nouvelles réserves. Le 15 mars dernier, il était invité par La Dépêche du Midi à un « débat » avec l'académicien Erik Orsenna pour affirmer que l'eau allait devenir une ressource de plus en plus rare. « Notre bassin est le plus exposé au réchauffement climatique, avertissait Martin Malvy. Le débit moyen des rivières va baisser de 20 à 40%. »

La nature n'est pas une usine

Rien de nouveau sous le soleil pour Sara Fernandez. Dans sa thèse de doctorat soutenue en 2009, cette ingénieur-agronome franco-espagnole originaire de Muret démontre que la « pénurie d'eau est une construction fondée sur une logique d'aménagement particulière ». Comment parler de « déficit » alors que l'eau est une ressource naturelle, pas une variable d'ajustement que l'on peut produire à volonté ? Comment augmenter « l’offre » puisque la nature n’est pas une usine ? Sara Fernandez revient dans sa thèse sur la culture prométhéenne des ingénieurs de la Compagnie d'Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), à l'origine des projets de barrages de Charlas comme de Sivens.

Cette société d'économie mixte (SEM), dont le siège est à Tarbes, est l'héritière des grands travaux hydrauliques lancés sous Napoléon III. A l’époque, il s’agissait de détourner l'eau des Nestes, qui coulent en vallées d'Aure et du Louron (Hautes-Pyrénées), vers les rivières du Gers. Contournant l'obstacle géologique du plateau de Lannemezan, le canal de la Neste est l'équivalent des canaux de Suez ou de Panama à l'échelle de la Gascogne. Mais l’eau destiné aux champs a été concurrencée, dès la fin du XIXe siècle, par les premiers usages industriels de l'eau. Les barrages servent bientôt à la production électrique, la fameuse « houille blanche ». L'eau des Pyrénées doit-elle alimenter les usines ou les champs ? Le bras de fer ne date ni d'hier, ni du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Depuis 1993, EDF est tenu par convention de soutenir l'étiage de la Garonne en été en « déstockant » plus de 50 millions de m3 depuis le lac d'Ôo (Haute-Garonne) et quatre de ses barrages en Ariège. Malgré cela, le spectre d'une pénurie d'eau potable dans toute l'Occitanie continue à être brandi régulièrement. Le 22 mars dernier, La Dépêche du Midi établissait une comparaison entre Toulouse et… Rome, en s’appuyant sur des chiffres de l'Agence de l'eau pour affirmer qu'il ne s'agissait pas d’un scénario « science-fiction ».

« Les barrages ne font pas pleuvoir »

« Nous n'avons pas de souci à nous faire pour l'eau potable », rétorque Frédéric Caméo-Ponz. Ce militant historique de France Nature Environnement tente depuis des années de faire entendre une voix dissidente, notamment au comité de bassin dont il fait partie. Cette assemblée regroupe les acteurs publics ou privés agissant dans le domaine de l'eau. Problème : ses réunions se tiennent en catimini à l'hôtel Palladia, en face de l'hôpital Purpan de Toulouse. Elles ne sont pas ouvertes au public et rarement à la presse. Et les interventions qui se succèdent tournent au dialogue de sourds. « Les agriculteurs posent comme préalable la nécessité de construire de nouveaux barrages, il n'y a pas de débat possible », résume Frédéric Caméo-Ponz, déplorant une « vision mécaniste » du problème. « Les barrages ne font pas pleuvoir », tranche-t-il.

Selon l’Agence de l’eau, les précipitations annuelles sur le bassin de la Garonne s’élèvent à 90 milliards de m3. Le changement climatique doit se traduire par une augmentation moyenne des températures de 0,5 à 3,5 degrés. Il affectera moins le volume des précipitations que leur régime : moins de neige, des chutes de pluie moins fréquentes mais plus torrentielles. En clair, l'ancienne région Midi-Pyrénées va se retrouver sous un climat plus méditerranéen qu'atlantique. Les scénarios établis par l'Agence de l'eau calculent un volume de « pluies efficaces », c’est-à-dire qui restent disponibles à la surface du sol ou dans les nappes phréatiques après soustraction des pertes par évapotranspiration. Le résultat s’établit à 35 milliard de m3. Soit peu ou prou la capacité de stockage de l'eau actuellement disponible, depuis les grands barrages hydroélectriques des Pyrénées et du Massif Central jusqu'aux petits lacs (les « retenues collinaires ») creusés dans les zones de coteaux par des agriculteurs pour irriguer leurs cultures. Voilà qui relativise la nécessité de construire des barrages à tout-va.

Ces retenues collinaires inutilisées...

Malgré les pressions, la leçon de Sivens commence à porter ses fruits. En Haute-Garonne, par exemple, le département négocie le rachat d'un ancien lac destiné à l'irrigation de 1 million de m3 à Sainte-Foy-de-Peyrolières pour réalimenter l'Aussonnelle, un petit affluent de la Garonne jadis très pollué par l'aéroport de Blagnac, les usines d'Airbus et les stations d'épuration non-conformes. Cette solution a été jugée plus rapide et moins chère que la construction d'un nouveau barrage de capacité équivalente, évalué à 2 millions d'euros. Par comparaison, Sébastien Vincini, le président du syndicat mixte de l'eau et de l'assainissement (SMEA) de la Haute-Garonne, annonce un investissement global d’1,5 millions pour sécuriser la digue, équiper la retenue d'une nouvelle pompe et poser un adducteur jusqu'à la rivière.

Sébastien Vincini dit ignorer le nombre total de retenues collinaires inutilisées en Haute-Garonne. Dans la seule vallée du Tescou, les opposants au barrage de Sivens ont recensé pas moins de 210 de ces bassins destinés à l'irrigation. La moitié d'entre-elles ne sont pas utilisées, selon Ben Lefetey, le principal animateur du collectif des opposants, appelé Collectif Testet. Un chiffre qui ne surprend pas Sylvain Doublet, ingénieur agronome de Solagro, un cabinet d'études toulousain auteur d’une contre-expertise sur les économies d'eau possibles en alternative au projet de barrage de Charlas. Le résultat était catégorique : c'est « la monoculture du maïs » qui a poussé le Sud Ouest à réclamer toujours plus d'eau et de barrages, assure Sylvain Doublet.

Paradoxalement, le réchauffement climatique pourrait changer la donne. « Les semenciers commencent à passer des contrats dans le nord de la France, poursuit l’ingénieur. Il est désormais moins risqué pour eux de faire du maïs-semence du côté d'Orléans ». Les statistiques agricoles montrent un début de baisse des surfaces irriguées dans l'ex-région Midi-Pyrénées entre 1970 et 2007, à l'exception du Gers (+51%) et des Hautes-Pyrénées (+45%). « On voit de plus en plus d'agriculteurs qui arrêtent la culture du maïs irrigué dès qu’ils ont fini d'amortir leur matériel », témoigne Sylvain Doublet.

La plupart des exploitations qui cultivaient du maïs dans le bassin de la Garonne perdent de l'argent, selon des chiffres cités dans la thèse de Sara Fernandez. La faute au coût croissant des intrants et à la baisse du cours du maïs. Mais à l’inverse, le réchauffement climatique offre aussi de nouveaux débouchés aux marchands d'eau brute comme la Compagnie d'Aménagement des Coteaux de Gascogne ou Bas-Rhône-Languedoc, qui alimente le littoral méditerranéen jusqu’à Narbonne avec l’eau détourné du Rhône. Après le maïs, c'est la vigne que l'on songe désormais à irriguer…

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Correspondant à Toulouse pour la presse nationale (Le Point, Le Monde, L'Express, La Croix) depuis plus de 25 ans, Stéphane a commencé sa carrière dans les radios que l'on disait "libres" et la presse agricole. Il a aussi rédigé un livre-enquête sur les paysans dans l'Aveyron (ateliers Henry Dougier) et un "anti-guide touristique" pour les néo-toulousains (Héliopoles). Diplômé de Sciences-Po Toulouse, il intervient auprès des nouvelles générations d'étudiants qui se destinent au journalisme.