1 - Une ligne de métro à quel prix ?

La 3e ligne de métro ? « Un pari dont le financement reste à stabiliser », estiment les magistrats de la Cour et de la chambre régionale des Comptes dans leurs rapports rendus publics la semaine dernière. Ils relèvent « un aléa fort sur le coût final de la troisième ligne de métro, dont l’estimation, déjà réévaluée à 2,33 milliards d’euros en 2017, n’a pu être finalisée faute d’achèvement des études techniques préalables ». Lors de sa campagne électorale, Jean-Luc Moudenc estimait qu'une ligne d'une vingtaine de kilomètres entre Colomiers et Labège reviendrait à 1,7 milliard d’euros.

 
Le tracé définitif a été arrêté par Tisséo le 11 juillet 2018. Il prévoit de faire un détour par les quartiers nord de Toulouse. La ligne, baptisée Toulouse Aerospace Express (TAE) mesure 27 kilomètres pour 21 stations desservies, dont celle de Fondeyre. Les magistrats de la Chambre régionale des comptes (CRC) s'inquiètent de ce tracé à proximité de sites Seveso à travers des sols potentiellement pollués, ce qui pourrait alourdir le coût du chantier.               

Les magistrats s'interrogent aussi sur le remplacement du tramway, qui ne dessert l'aéroport que depuis 2015, par un système de « navette spécifique » utilisant les rails déjà posés. « Le financement de cette desserte de l’aéroport, repose à ce jour sur les contributions publiques, les investisseurs de l’aéroport de Toulouse Blagnac ne s’étant toujours pas engagés à contribuer à ce financement », s'étonne la CRC. Les magistrats critiquent enfin les atermoiements politiques locaux qui ont conduit à l'abandon du prolongement de la ligne B vers Labège : 19,4 millions d'études partis en fumée...

2 - Un investissement compatible avec le pacte Macron ?

Le maire de Toulouse aime à présenter son projet comme « le plus grand chantier de transport en commun de France, hors Paris ». Est-il compatible avec le « pacte Macron » de modération budgétaire signé symboliquement à Mondouzil, la plus petite commune de Toulouse Métropole, lors de la visite du Premier ministre en juin dernier ? C'est en substance la question que pose la Cour des Comptes, quand elle souligne que Toulouse Métropole devra augmenter sa contribution financière de 70  millions par an à Tisséo à partir de 2026. « Un tel effort imposera à l’établissement public de faire des choix difficiles portant sur les autres politiques dont il a la charge, au moment où il vient de signer un contrat avec l’État prévoyant un objectif d’évolution maximale de ses dépenses réelles de fonctionnement de 1,35 % par an pour la période 2018-2020 », écrivent les magistrats parisiens.

3 - Trop de dettes à Tisséo ?

Leurs homologues de la CRC Occitanie vont plus loin en s'inquiétant de la dette de Tisséo, qui devrait culminer à 2,9 milliards d’euros en 2026. La chambre régionale estimait dès 2013 que l'endettement de Tisséo avait atteint « un niveau critique » quand elle pesait deux fois moins lourd (1,4 milliard). La métropole supporte seule le poids du remboursement de la dette depuis le désengagement du conseil général de Haute-Garonne en 2007. Cela avait déjà contraint l'agglomération à doubler sa contribution, de 40 à 80 millions par an.

Les magistrats de la CRC s'étonnent de constater que Toulouse Métropole verse sa contribution à Tisséo avec presque un an de retard. A leur yeux, Tisséo Collectivités contribue « à financer directement la trésorerie de Toulouse Métropole, ce qui l’oblige à emprunter en lieu et place de Toulouse Métropole ». Un tour de passe-passe démenti avec vigueur par Sacha Briand. « La chambre écrit des bêtises, elle n'a rien compris », a lancé l'adjoint aux finances de Jean-Luc Moudenc lors du dernier conseil syndical de Tisséo, qui a par ailleurs adopté une « étude de soutenabilité budgétaire » de la troisième ligne.

4 - Quelle date de mise en service ?

Jean-Luc Moudenc assurait que les rames automatiques de la future ligne Toulouse Aerospace Express (TAE) pourraient circuler dès 2024. Mais la Cour des Comptes relève que le projet a déjà « un an de retard ». En octobre 2018, Tisséo expliquait lors d'une conférence de presse avoir renoncé à désigner l'entreprise chargé de creuser le tunnel, faute de réelle concurrence (lire aussi « Bras de fer autour des gros lots du métro »). La Chambre régionale des comptes (CRC) est encore plus pessimiste en repoussant la date à 2027, « au mieux ». « En dépit des étapes franchies durant ces trois dernières années, les retards accumulés sur les phases amont compromettent la réalisation de la troisième ligne de métro dans le calendrier initialement prévu  », écrivent les magistrats de Montpellier.

Cette affirmation a le don d'énerver Jean-Michel Lattes, le président de Tisséo habituellement placide. Dans sa réponse écrite, celui qui est aussi le premier adjoint au maire de Toulouse reproche aux magistrats de s'être contenté « d'un copier-coller » des critiques de l'opposition municipale. « Les magistrats sont des juristes, pas des ingénieurs », a-t-il ajouté lors de la réunion du conseil syndical de Tisséo, mercredi 6 février. « Nous avons aussi pris l'avis de techniciens », rétorque Gaëlle Fonlupt, la magistrate chargée de l'instruction du dossier Tisséo. La date de 2027 n'est pas anodine. Elle signifie que le - ou la - maire de Toulouse élu(e) en 2020 ne serait pas assuré(e) d'inaugurer la troisième ligne avant la fin de son mandat.

5 - Est-ce la bonne solution pour juguler les bouchons et la pollution ?

« Alors que la métropole toulousaine est aujourd’hui asphyxiée par la circulation automobile, 500 000 déplacements quotidiens supplémentaires sont prévus à l’horizon 2030 », s'inquiète la Cour des Comptes qui relève que la troisième ligne de métro n'ambitionne de capter que 200 000 nouveaux déplacements quotidiens. Elle cite un rapport de la mission régionale de l'Autorité environnementale d'Occitanie qui prévoit toujours plus de bouchons, de bruit et de pollution. Dans sa réponse écrite, le président de Tisséo fait valoir que la ligne TAE, ainsi que les autres investissements (téléphérique, bus Linéo, etc) inscrits dans le nouveau plan de déplacements urbains (PDU), permettra de faire baisser les émissions de gaz à effet de serre par habitant et « répondra aux objectifs nationaux et internationaux » en 2030.

La chambre régionale s'inscrit en faux en pronostiquant une augmentation de 9 % des gaz à effet de serre, « en contradiction avec les objectifs fixés au schéma régional climat-air-énergie (SRCAE) et au plan climat énergie territorial (PCET) de Toulouse ». Des arguments repris par la très active association des cyclistes toulousains, 2 Pieds 2 Roues, pour attaquer le PDU devant le tribunal administratif. L'association estime que le nouveau métro accapare trop de crédits au détriment des modes doux. Elle souhaite renouer avec la vision de Pierre Cohen qui voulait limiter la place de la voiture en ville et milite pour rendre symboliquement le pont Neuf aux piétons.

6 - Existe-t-il des alternatives au métro ?

« En choisissant, en 2017, de construire une troisième ligne de métro, Tisséo Collectivités a écarté les solutions alternatives et notamment celle dite de "l’étoile ferroviaire" consistant à accroître l’offre ferroviaire entre Toulouse et sa grande banlieue », écrit la Cour des Comptes. Les magistrats déplorent « l’insuffisante coordination » entre la métropole et la région sur ce sujet, « ce qui pénalise les déplacements domicile-travail en deuxième couronne ». Dans sa réponse, la présidente Carole Delga fait valoir que la région Occitanie consacre déjà un quart de son budget aux déplacements, en précisant qu’elle attend les résultats d'une étude sur le projet de "l'étoile ferroviaire" pour se prononcer. Plus catégorique, Jean-Michel Lattes affirme que le train est plus cher et moins efficace que le métro. Mais le président de Tisséo n'écarte pas de futurs « RER » autour de Toulouse. A ses yeux, ces trains de banlieue sont « complémentaires », mais ne sauraient constituer une « alternative ».

Avatar de Stéphane Thepot
Correspondant à Toulouse pour la presse nationale (Le Point, Le Monde, L'Express, La Croix) depuis plus de 25 ans, Stéphane a commencé sa carrière dans les radios que l'on disait "libres" et la presse agricole. Il a aussi rédigé un livre-enquête sur les paysans dans l'Aveyron (ateliers Henry Dougier) et un "anti-guide touristique" pour les néo-toulousains (Héliopoles). Diplômé de Sciences-Po Toulouse, il intervient auprès des nouvelles générations d'étudiants qui se destinent au journalisme.