Il y a des rencontres improbables qui entrent en résonance avec les sujets qu'on traite. Lourdement chargée à la sortie d'un supermarché toulousain, Marie demande à être covoiturée jusqu'à chez elle. Pendant les quelques minutes du trajet, cette quinquagénaire raconte son quotidien confiné d'assistante maternelle « dont on ne parle jamais ». Un travail qu'elle a dû poursuivre malgré l'absence de masque fourni par son employeur, avec parfois six enfants à sa garde au lieu des trois habituels. « Heureusement que je suis prévoyante. Quand j'ai vu l'épidémie en Chine, j'ai acheté des masques et un gros flacon de gel hydroalcoolique, raconte-t-elle. Mais bien sûr, j'avais peur de l’attraper. »

Le récit de Marie ressemble en tous points aux 42 témoignages d'ouvriers et d'employés recueillis par sept chercheurs en sociologie des universités de Toulouse, Albi, Nice et l’École des Mines de Paris dans le cadre du projet de recherche Maskovid. Ils sont extraits des 3 000 réponses à un questionnaire mis en ligne en avril. Aides-soignantes, chauffeurs routiers ou de bus, livreurs, éboueurs, caissières, agents d’entretien, agents hospitaliers ou auxiliaires à domicile et personnels des maisons de retraite, ces métiers peu valorisés font tourner la société. « Ces premiers de corvée, pour faire un clin d’œil à l’expression de notre président de la République, sont des invisibles. En temps normal, Le projecteur est peu braqué sur eux dans les médias. Ils sont à la fois en bas de l’échelle et impliqués dans la poursuite de notre vie quotidienne », estime Franck Cochoy, professeur à l'Université Toulouse Jean-Jaurès, membre du laboratoire LISST-CNRS, et coordinateur du projet.      

De la raillerie à l’incitation au civisme

Pendant le confinement, ces « invisibles » ont continué de travailler et ont donc été plus exposés au risque de contamination, sans pour autant toujours disposer de masques pour se protéger. De quoi susciter chez ces 42 témoins, la même angoisse que Marie. « Ils disent que lorsqu’ils partent travailler, c’est comme s’ils allaient dans la fosse aux lions, raconte Franck Cochoy. Porter un masque rassure leurs familles. Souvent soucieux de prendre les précautions maximales, ils se sont heurté à l’opposition de certains collègues. L’un d’eux raconte qu’on s’est moqué de lui parce qu’il portait un masque. »

Malgré ces réticences, le précieux accessoire s'est imposé au fil des jours. « Il y a eu un double retournement des jugements dominants dans la sphère professionnelle, explique Gérald Gaglio, professeur à l'Université Nice Côte d'Azur, membre du GREDEG-CNRS. Plusieurs témoins nous racontent que, finalement, les masques ont été très vite tolérés et même encouragés, après avoir été raillés. D’autre part, si voir les gens en porter a pu représenter au début quelque chose d’inquiétant - le signe que le virus était bien là -, cela a ensuite été perçu comme une contribution à une sorte de civisme sanitaire. Le port du masque est devenu rassurant. »

Face à la pénurie, des tensions sont apparues entre ceux qui avaient pu s'en procurer et les autres. « On entendait beaucoup, au début, que les masques mettaient de la distance entre les gens, qu'ils étaient anxiogènes pour les enfants. C’est aujourd’hui l’absence de masques qui est devenu un facteur de division sociale et pose un problème de justice : pourquoi certains en ont et d’autres pas ? », souligne Franck Cauchoy. De nombreux témoignages relèvent ce sentiment d’injustice. « Je suis écœurée de voir le nombre de personnes qui ont des masques et qui en avaient depuis le début alors que le personnel soignant, dont ma fille qui est infirmière, n’en avait pas », vitupère Hélène, caissière dans les Alpes-Maritimes.

L'affirmation d’une expertise

La suspicion et la jalousie peuvent entraîner de la curiosité mal placée. Dans son récit, un agent d’entretien s'est étonné qu'on lui ait demandé, alors qu’il était en train de travailler dans l’espace public, où il s’était procuré son masque. Dans leurs témoignages, les « premiers de corvée » décrivent leur équipement ou les manques. Ils sont nombreux à mettre en avant leurs prises d'initiative pour se fabriquer des masques. « Ils ont fait preuve de solidarité, en en fabriquant même pour leurs collègues », remarque Franck Cochoy.

Autre point commun à leurs récits : une expertise technique supérieure à la moyenne. « Ils ont de bonnes informations sur la façon dont il faut porter le masque », explique Franck Cochoy. « Cela rejaillit dans la reconnaissance qu’ils estiment devoir mériter, renchérit Gérald Gaglio. Ils parlent depuis leur position professionnelle : ils ne disent pas "Moi, Untel", mais plutôt "Moi, livreur". » « Ce qui m'a le plus gravement déroutée, relate Mireille, une habitante du Doubs de 53 ans, c’est quand la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a dit qu’elle ne savait pas porter un masque. Moi qui suis femme de ménage, j’y arrive parfaitement ! » Maryse, une assistante scolaire de 56 ans de l'Allier, donne dès avril ses préconisations pour l’après confinement : « Je travaille en milieu scolaire et pour la restauration, c’est indispensable. Il faut tout revoir et mettre en place dans tous les services alimentaires une méthode et une formation à l’hygiène alimentaire… »

Les boucs émissaires

Les « premiers de corvée » se montrent particulièrement sensibles aux mésusages des masques qui, du fait de la pénurie ou de la répartition inégale, engendrent de la peur et du ressentiment. « L’angoisse génère toujours la recherche de responsables. Cela a été la porte-parole du gouvernement, mais les boucs émissaires sont partout dans la population. Cette réaction est encore plus forte chez les premiers de corvée, car ils sont exposés et ont des difficultés à se protéger », observent les sociologues.

Deux types principaux de mésusages sont signalés par les « invisibles ». D’abord, les masques qui ne seraient pas sur les bons visages. Les « porteurs illégitimes » sont les conducteurs dans leurs voitures individuelles, les coureurs, les promeneurs de chiens, mais aussi les gens qui vont acheter une seule baguette à la boulangerie. Et paradoxalement, les personnes âgées alors qu’elles étaient désignées depuis le début de l’épidémie comme les plus à risques. Geneviève, aide-soignante en réanimation de 49 ans dans la Nièvre, s'indigne ainsi de voir « des personnes âgées en courses avec leurs FFP2 alors qu’en réanimation, on a droit à un masque pour douze heures ! »

« L’idée des porteurs non-légitimes peut aller jusqu’à attiser la stigmatisation et la xénophobie envers certaines populations, prévient Gérald Gaglio. C’est un comportement que l’on connaît lorsqu’il s’agit de diffusion des objets. On se souvient que les premières personnes détenteurs des téléphones mobiles passaient pour des frimeurs. » Pour Robert, 60 ans, conducteur de bus tarnais, « il est choquant de voir des dealers ou autres personnes, supposées sans grands moyens financiers, arborer des masques FFP2 quand des soignants n’en ont pas ou meurent (déjà 6 médecins décédés)... Dans mon village du Tarn, des cas sociaux comme on dit (je ne suis pas raciste, seulement réaliste, puisque je l'ai vu) arborent des masques FFP2. »

Les « invisibles » critiquent aussi les porteurs de masques qui ne savent pas s’en servir. Ceux qui baissent leurs masques pour parler, par exemple. Sophie 41 ans, aide-soignante dans le Gard, dénonce le « masque porté sous le nez ou sans cesse touché par les porteurs ». « On observe une éthique de la parcimonie, note Gérald Gaglio. Nos témoins considèrent qu’il faut consommer les masques à bon escient. »

Les sociologues prévoient de relancer leur appel à témoignages fin mai, une fois que l’usage du fameux sésame se sera répandu dans l’espace public. Les coureurs à pied sont également invités à se joindre à un projet de science participative, en recensant au cours de leur activité sportive les masques et les gants jetables abandonnés par terre. « Cela montrera l’importance relative de ces déchets médicaux dans l'environnement. Je suis curieux de voir comment cela va évoluer avec la disponibilité croissante des masques et la fin des restrictions pour la pratique du sport », assure Franck Cochoy. Le masque, un bel objet pour réfléchir aussi à notre société du jetable.

 

3 000 témoignages ont été recueillis par les sociologues entre le 4 et le 10 avril, c’est-à-dire durant la période où le manque de masques était le plus criant et dénoncé. Seuls 1 018 d’entre eux étaient complets, parmi lesquels 42 témoignages d’employés et d’ouvriers - soit 4 % de l'échantillon exploitable de l'étude. La répartition professionnelle des répondants est assez conforme à celle de la population française. Cependant, les ouvriers et les retraités sont sous-représentés à l'inverse des cadres et  professions intellectuelles supérieures.

Dans les contributions, 75 % des témoins sont des femmes, ce qui est « assez inhabituel et très intriguant, remarque le sociologue Franck Cochoy. On peut formuler l’hypothèse que les femmes sont plus orientées vers le soin et le souci des autres. Même si elles étaient aussi nombreuses que les hommes à rester à la maison, elles se sont peut-être senties plus concernées ». Les sociologues ont également lancé un appel à témoignages aux commerçants concernant « leur contribution à lutte contre l’épidémie et leur gestion des mesures de protection ». 

Armelle Parion
Armelle Parion collabore avec Mediacités Toulouse depuis octobre 2018, enthousiaste d’avoir trouvé un média qui fait la part belle aux enquêtes. Correspondante pendant neuf ans pour le Parisien-Aujourd’hui en France, elle a aussi travaillé pour la radio (Radio France, Radio Solidaire) ainsi que des supports économiques (Touléco) et culturels (Lettre du spectacle).