Pendant le confinement, la vente directe de produits frais et locaux a cartonné en France. Comme à Lyon et Nantes, Toulouse ne fait pas exception. « Le volume des paniers achetés a triplé et nous avons une centaine de nouveaux clients », se réjouit Odile Mailhé, coordinatrice locale de La Ruche qui dit oui, un réseau d'achat direct aux producteurs du coin. « Le nombre de visites sur notre site internet a doublé en mars par rapport à l’année dernière à la même période », atteste Cyril Martinie, vice-président régional du réseau des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap).  

Une fois les doutes levés sur la légalité de leur activité en temps de crise sanitaire, les réseaux de circuits courts ont dû s’adapter pour continuer de distribuer leurs paniers garnis de victuailles aux Toulousains. Il a fallu prendre en compte les nouvelles consignes d’hygiène et, parfois, trouver de nouveaux lieux de distribution. Ceux qui ne pouvaient plus bénéficier de locaux municipaux, en raison de leur fermeture, se sont repliés chez des particuliers le temps du confinement. Une réorganisation dont ils récoltent aujourd'hui les fruits. « Depuis début avril, nous avons constaté une forte demande de citoyens pour rejoindre des Amap existantes, voire pour en créer de nouvelles », observe Cyril Martinie. Une bonne nouvelle pour les producteurs : grâce à ce système par abonnement annuel de distribution de paniers de fruits et légumes bio, les agriculteurs sont plus sereins financièrement.

Du marché au panier

Mais dans la famille du circuit court, tous les producteurs ne bénéficient pas du même confort. Ceux qui vendaient principalement sur les marchés se sont retrouvés avec leurs produits sur les bras dès le début du confinement. D'autant qu'ils ont aussi perdu les débouchés des professionnels. « Habituellement, nous travaillons aussi avec des restaurants, des hôtels, des traiteurs qui ont tous dû fermer », constate Aurélie Baylac, présidente de Carrément Gers, un collectif de 300 producteurs gersois présent au Marché d’intérêt national (MIN). Or lorsqu’un agriculteur ne vend pas, il ne peut plus payer ses employés, ses cotisations et il risque de perdre ses produits. « Nos producteurs vendent du frais et du vivant, explique cette viticultrice. Certains peuvent retarder l'abattage des bêtes. Mais si nous attendons trop longtemps, pour un poulet par exemple, il sera peut-être hors calibrage pour les labels. »

Faute de pouvoir attendre la réouverture progressive des marchés de plein vents pendant le confinement, certains producteurs locaux se sont organisés pour survivre à la crise. Quatre d'entre eux, des habitués du marché de Saint-Aubin, ont décidé de vendre leurs produits sous forme de paniers distribués tous les dimanches. « Dès les premières 48 heures de la mise en ligne de notre site Les Paniers Saint-Aubin, nous avons reçu 90 commandes. Quatre fois plus que prévu », s’exclame Mélanie Viera, l'une des organisatrices. Forts de ce succès, ils ont été rejoints par une dizaine d'autres producteurs pour garnir les paniers.

D'autres ont profité des initiatives institutionnelles. Le 24 mars, la région Occitanie a mis en ligne une plateforme pour faire le lien entre producteurs locaux et consommateurs. Un peu plus de deux semaines après son lancement, 3 315 professionnels s’y étaient déjà inscrits. Le collectif Carrément Gers a vite perçu les retombées. « Nous avons eu trois à quatre fois plus d’appels suite à notre inscription », assure Aurélie Baylac. Mais cette « bonne idée », selon Cyril Martinie, s’adresse surtout aux grandes structures : « Beaucoup de petits paysans passent déjà 60 heures par semaine à s’occuper de leurs légumes. Ils n’ont donc pas le temps de faire les livraisons en ville. »

« Limiter la casse »

Changer de mode de distribution impose en effet de nouvelles tâches aux producteurs. Il faut valider les commandes, appeler les clients un par un pour leur indiquer l’heure de retrait de leurs produits, répondre aux mails des consommateurs… « C’est environ 20 heures de travail en plus par semaine », calcule Mélanie Viera, des Paniers de Saint-Aubin. Ce travail supplémentaire, non répercuté sur les tarifs, a surtout permis à ces agriculteurs de « limiter la casse » pendant la période. Mais la fin du confinement a mis un terme à l'expérience et les producteurs ont repris le chemin du marché Saint-Aubin dès que cela a été possible.

Même constat pour Carrément Gers. « Le nombre important de paniers vendus nous a permis de payer nos charges, mais nous n’avons pas écoulé tout notre stock et cela n'a pas rattrapé les produits perdus », souligne Aurélie Baylac. Dès lors, le collectif est revenu à des types de distribution plus classique et les paniers ne sont plus disponibles à la vente sur le site qui leur était dédié. Malgré ces expériences mi-figue mi-raisin, les circuits courts ont démontré leur intérêt. « Il y aura un avant et un après Covid-19, c’est une évidence, assure Amaury de Faletans, secrétaire général de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA). Cette crise a permis de prendre conscience des avantages d’une agriculture locale et accessible. »

Protéger le foncier agricole

Pérenniser et généraliser les circuits courts pour transformer l'essai demanderait néanmoins « beaucoup de travail » indique Agnès Terrieux, enseignante et chercheuse au Laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST) et spécialiste des dynamiques rurales. Un travail qui concernerait aussi bien les agriculteurs, les pouvoirs publics que les consommateurs. Première priorité selon elle : protéger et développer le foncier agricole. Un levier central car les circuits courts ne peuvent pas exister sans accès à la terre à proximité des villes.

« Toulouse a largement construit sur des terrains maraîchers comme celui de Borderouge qui permettaient (jusqu’à la fin des années 90, NDLR) de nourrir les Toulousains », poursuit Agnès Terrieux. Une tendance qui interroge la chercheuse alors que d’autres collectivités ont fait en sorte de favoriser les espaces agricoles par la limitation des terrains ouverts à l’urbanisation. Ainsi, lorsque environ 25 % de la superficie de Toulouse Métropole est constituée de terrains agricoles (11 018 hectares), Rennes Métropole en compte 45 % (32 000 hectares). Le résultat d'une volonté de préserver sa « ceinture verte » décidée dans les années 1980.  

Casser les préjugés

Autre levier, plus facile à activer pour la collectivité : celui de la commande publique de produits pour la restauration collective. « Les cahiers des charges demandent aux fournisseurs des volumes importants d’un même produit. Or un agriculteur local ne peut pas fournir ces quantités et ce sont souvent des multinationales qui remportent les marchés. Il faut adapter la commande au producteurs locaux », analyse Agnès Terrieux. À Toulouse, 45 % des produits achetés en 2018 par la cantine centrale étaient locaux. Mais la définition de « local » n’est pas balisée légalement et cela ne signifie pas forcément qu’il n’y a pas d’intermédiaire entre le producteur et la collectivité. Ainsi, un agriculteur ou une agricultrice, bien que cultivant à proximité de Toulouse, peut très bien passer par le marché d’intérêt national, un grossiste ou un épicier pour écouler ses produits.

Pour vendre en circuit court, encore faut-il que les agriculteurs sachent comment s’y prendre. « Cela nécessite un savoir-faire et du temps », explique Agnès Terrieux. Les professionnels doivent se former à de nouvelles compétences technique, économique, commerciale, sanitaire s’ils souhaitent transformer leurs produits et les vendre eux-mêmes. Les chambres d’agriculture peuvent apporter leur soutien mais, pour la chercheuse, il faut aller plus loin et soutenir financièrement la formation et la construction de lieux de transformation pour renforcer le maillage des territoires.

« Acheter en circuit court ne demande pas forcément de payer plus »

La pérennisation des circuits courts passera également par le développement de la demande. « On entend beaucoup que manger local et bio coûte plus cher. Ce discours exclut les catégories sociales les plus pauvres car ces consommateurs pensent que ces produits ne sont pas pour eux », indique Agnès Terrieux. Or acheter en circuit court n'impose pas forcément de payer plus. Une étude du professeur Patrick Mundler, spécialiste de ce mode de distribution, a répertorié les prix de sept Amap de la région Rhône-Alpes. Dans 63 % des cas, les prix des paniers étaient plus faibles que ceux relevés dans les autres modes de distribution.

Des pouvoirs publics aux consommateurs en passant par les agriculteurs eux-mêmes, le constat est clair : si on souhaite renforcer les circuits courts, c'est donc à « un changement systémique » qu'il faut procéder.