Déjà trois semaines que Cécile Jacob, associée à la ferme des Bien Vivants à Champlecy (Saône et Loire), ne touche plus terre. Cette productrice de fromage de chèvre, viande et charcuterie a pris de plein fouet l’annonce du confinement, le 17 mars dernier. Plus de restaurants, ni de cantines. « Concrètement, la moitié de nos débouchés sont au point mort », détaille-t-elle. « 20% de notre production part dans les restaurants et les traiteurs, 20% part à Rungis, 10% chez l’affineur qui commence à sur-stocker ». Tout ça en plein pic de production, avec du « boulot par-dessus la tête ». Bref, la catastrophe.

Mais l'agricultrice n'a pas eu le choix. « On s’est dit : qu’est-ce que qu’on fait ? On a des charges, il faut rentrer de l’argent. On a décidé de monter un réseau sur Lyon. On a créé un bon de commande qu’on a partagé à nos amis, ils l’ont fait passer entre eux, et il s’est retrouvé sur la page Facebook des réseaux solidaires créée à la suite de la fermeture des marchés. Ça a amplifié notre réseau, les commandes se sont remplies… puis on est parti à l’aventure, de Lyon Est à Lyon Sud, avec neuf arrêts. C’est crevant mais génial, les gens sont très encourageants ! ». Enthousiaste, Cécile Jacob se dit prête à poursuivre dès la semaine prochaine, voire même au-delà du confinement. « Désormais on a la liste de mails, un moyen d’avoir directement accès aux gens. S’ils sont intéressés, ils commanderont. »

300 demandes pour 120 paniers

L’annonce de la fermeture des marchés, le 23 mars dernier, a amplifié une tendance déjà existante, mettant en lien direct producteurs et consommateurs via les réseaux sociaux. Jérémy, un habitant du quartier de la Guillotière témoigne : « Ma femme fait partie d’un groupe de parents d’élèves sur WhatsApp. Un des parents a fait passer le contact d’un producteur se proposant de faire des paniers. On a passé commande et récupéré notre panier devant une boutique cours de la Liberté ».

Aidés par des commerçants qui leur ont mis leur pas-de-porte à disposition, les producteurs des marchés sont nombreux à s’être débrouillés pour garder leurs clients. Comme Cédric Pochon, maraîcher à Chaussan, dans les Monts du Lyonnais. « Normalement je vends sur le marché de Saint-Just. J’avais des mails de clients déjà, et le comité d’intérêt local du quartier m’a donné d’autres contacts. J’ai été surpris du nombre de réponses que j’ai reçues, apparemment mon mail a pas mal circulé », s'étonne-t-il. « J’ai pu faire une soixantaine de paniers et aujourd'hui j’en suis à 300 demandes ! Vu que je suis un peu court au niveau des légumes en ce moment, je ne peux en préparer que 120... ».

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Distribution d'un producteur agricole dans le 7e arrondissement de Lyon, le vendredi 3 avril. Photo : NB

Noël Brossard, troisième génération de maraîcher de Rontalon présent sur le marché de la Croix-Rousse, s’est lui aussi retourné rapidement. « J’ai trouvé un local grâce à une élue du 4e arrondissement. Elle s’est démenée pour trouver des locaux à tous les agriculteurs du marché », raconte-t-il. Elus, associatifs, commerçants… Et chacun y est allé de ses bonnes adresses. A l’image de la maire du 1er arrondissement Nathalie Perrin-Gilbert qui a publié sur son compte Twitter une carte des Amap et lieux d’approvisionnement de la Croix-Rousse. 

Outre les pages Facebook montées à la hâte, plusieurs acteurs locaux ont mis sur pied des outils numériques adaptées au confinement. En un temps record, les associations la Belle Bouffe et Zéro Waste, grands promoteurs de l’approvisionnement en circuits courts, ont mis sur pied une plateforme pour mettre en contact consommateurs et producteurs. « Rien que le premier jour, on a enregistré 1200 personnes, on est à 60 lieux physiques recensés, et plus de 70 producteurs. Et je continue de recevoir des données tous les jours... », explique Claire Dulière, salariées de Zéro Déchet Lyon. « Certains producteurs n'avaient pas de site internet, des développeurs ont proposés de les aider. C'est assez fou ce qui a été mis en place en très peu de temps ».

« Pour les quartiers, c’est la double peine : non seulement c’est un désert alimentaire, mais les prix sont souvent plus élevés qu’ailleurs »

Le 26 mars, la Métropole a elle aussi annoncé la mise en place prochaine d’un outil du même genre, en partenariat avec la Chambre d’agriculture, disponible « courant avril ». Et le 1er avril, la mairie de Lyon a elle aussi lancé son propre site... Une certaine cacophonie, qui n’a pas échappé à David Kimelfeld, l’encore patron de la Métropole de Lyon, interviewé par Lyon Capitale : « Des citoyens ont organisé des choses très spontanément sans attendre les réactions des collectivités (...) Même des copropriétés ont mis en place des choses pour être en relation avec des producteurs, des Amap . Le souci, c’est que dans certains milieux populaires, il n’y a pas forcément ces réflexes-là. Nous sommes face à un vrai enjeu d’équité territoriale. »         

De fait, l’association Vrac Lyon Métropole, la seule à faire à organiser des livraisons en circuits courts dans les quartiers populaire du Grand Lyon, a dû suspendre son activité. La directrice Lorana Vincent explique : « Nous venions de faire notre livraison de mars quand le confinement a été décrété. Notre système repose beaucoup sur des bénévoles, souvent âgés, on a préféré ne pas prendre de risques. Pour les quartiers, c’est la double peine : non seulement c’est un désert alimentaire, mais les prix sont souvent plus élevés qu’ailleurs ». Le réseau Vrac espère pouvoir reprendre ses distributions au mois de mai. D'ici là, les habitants n’auront pas d’autre choix que de se tourner vers la grande distribution.

>(re)Lire notre reportage Confinés en banlieue lyonnaise : « Ici, on n’a pas de résidence secondaire où se réfugier »

Moins de 5 % de produits agricoles locaux

Cette question alimentaire est d’autant plus cruciale que la Métropole de Lyon a présenté l’été dernier une stratégie alimentaire ambitieuse, visant à « reterritorialiser » l’approvisionnement des Lyonnais. Le Grand Lyon, qui sert près de 40 000 repas par jour dans la restauration collective (petite enfance, collèges, personnes âgées…), dispose à ce titre d’un levier important pour faire évoluer les pratiques locales. « Le territoire dispose de réels atouts pour renforcer l’ancrage de son alimentation. En théorie, la production agricole dans un périmètre de 50 km autour de Lyon permettrait de couvrir 93% de la consommation alimentaire des habitants », notait, optimiste, le rapport de la Métropole.

Las, pour l’heure, seuls 4,6 % de la valeur des produits agricoles entrent dans la consommation de l’assiette alimentaire des habitants de l’agglomération, selon les services de la Métropole dont l’objectif « à court terme » est de passer « à 15% d’autonomie alimentaire », en augmentant les capacités de production du territoire et « en réorientant une partie de la production et (ou) de transformation actuellement exportée vers la demande locale ». En clair, en rendant la vente sur place plus attractive que l’export dans d’autres région ou à l’étranger.

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Document : Métropole de Lyon

La Métropole de Lyon est encore loin de vivre sa révolution « locavore ». En 2019, la Métropole comptait 42 Amap auxquelles participent 88 agriculteurs. « Seuls 13 d’entre eux ont le siège de leur ferme sur la Métropole, et environ 85% proviennent d’un rayon de 50 km autour de la Métropole », évaluait une étude du réseau des Amap du Rhône.

Président du marché de gros de Lyon-Corbas (et aussi des marchés de gros de France), Christian Berthe tient à nuancer fortement l’idée – relayée dans la presse - de Français se ruant avec joie sur les produits alimentaires locaux. « Bien-sûr que le produit français prend le dessus, mais c’est normal vu la saison. Néanmoins, les gens veulent aussi des avocats, des bananes, des oranges, du fenouil, des haricots, qu’on ne trouve pas en France. Le marché de Corbas, c’est 300 000 tonnes de produits commercialisés par an, la moitié importée, la moitié venant de France. Mettre les producteurs et les consommateurs en lien, c’est bien. C’est ce que font les 91 marchés de la Métropole. Mais s’il y avait que du local, on ne nourrirait pas la Métropole ! ». Et Christian Berthe d’ajouter : « Notre bataille, bien-sûr c’est d’augmenter la production française, mais surtout la consommation tout court. Aujourd’hui seuls 15 % de la population française mange des fruits et légumes de saison... »

Et ces quelques fruits et légumes sont surtout achetés au supermarché. Or malgré leurs communiqués de presse vantant leur engagement aux côtés des producteurs français, ni Leclerc ni Intermarché n’ont donné suite aux questions de Médiacités sur la réalité à Lyon d’un approvisionnement soudainement plus local. Seul Frédéric Liabeuf, comptable au Super U à Gerland, a bien voulu nous répondre : « Au rayon fruits et légumes, nous nous fournissons à 80 % auprès des producteurs locaux et régionaux, le reste auprès de notre centrale d’achat. On essaye de les faire travailler le plus possible ». Tout en indiquant que c’était déjà la politique de la maison, avant le confinement.

Les « limites d'un système »

Christian Couturier est directeur général de Solagro, expert en transition énergétique. Pour lui, la question de la sécurité alimentaire en cas de crise est à distinguer de celle de la relocalisation de l’alimentation. « En période de crise, pour disposer de produits locaux comme les légumineuses ou des céréales, il faut les avoir en stock. Ça ne sert à rien d’avoir des champs de blé si au moment où la crise intervient, les blés sont encore en herbe ! Les gens ont l’impression qu’il y a beaucoup de légumes à disposition. En France les légumes représentent 300 000 hectares, 400 000 si on y inclut les jardins familiaux. Or il y a 26 millions d’hectares de terres agricoles...».

L’ingénieur est aussi sceptique à l'idée d'une relocalisation de l'alimentation souvent vue comme une autarcie : « L'autonomie ne signifie pas produire sur son territoire tout ce que l’on consomme, mais plutôt la capacité de se gouverner soit même, de choisir le niveau de dépendance d’un territoire aux échanges. L’autonomie alimentaire pour une ville n’a pas tellement de sens. Par essence, une ville est un territoire sans ressources naturelles, qui doivent être acheminées d’ailleurs. Jusqu'où dresser la limite ? 50, 100 km autour ? Pour nourrir la Métropole, il faudrait que le territoire produise de manière plus diversifiée. Or il y a des notions de terroir en France, qui est un pays plutôt autonome d’un point de vue alimentaire. On ne va pas demander aux Bordelais de consommer local, sinon ils finiront tous alcooliques ! Nous sommes de toutes façons dans un système d’échange. »

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Distribution d'un maraîcher local à la Guillotière, à Lyon. Photo : NB

Reste que cette crise a « le mérite de montrer les limites d’un système », pointe Christian Couturier. « Il permet de donner un sens à une angoisse contemporaine où l’on ne comprend pas pourquoi un pot de yaourt fait trois fois le tour de la terre entre les fruits à mettre dedans, le lait, le plastique, alors qu’on en produit à côté de chez soi. » A cet égard, même si cela concerne une catégorie très restreinte de la population, le boom des circuits courts et des AMAP « peut faire changer un système verrouillé ». La situation intéresse au plus haut point les chercheurs. Une enquête pluridisciplinaire a été lancée dès le 24 mars par le réseau d’experts de l’alimentation. Intitulée « Manger au temps du coronavirus », elle constate, entre autres, de nouvelles relations entre acteurs de l’alimentation.

« La logistique est fondamentale : un petit producteur ne peut y arriver tout seul »

Maurizio Mariani ne peut qu'applaudir cette tendance. Directeur du projet Eating City et auteur de La ville qui mange, il se bat depuis vingt ans pour relocaliser le système alimentaire. Mais il nuance : « Changer les habitudes de consommation est difficile, on n’a pas la culture d’acheter local. Les bons aliments coûtent cher. Pour que ça marche, il faut de gros volumes et changer le business en profondeur. Sur ce sujet, avec la Métropole de Lyon, on a beaucoup parlé théorie mais on n’a pas touché à la partie business. Il faut changer les règles du marché, investir. La restauration collective peut être un bon levier, on l’a vu dans certaines villes qui ont fait ce choix. La logistique est fondamentale : un petit producteur ne peut y arriver tout seul. »

A petite échelle, l’initiative a vite ses limites… Exemple avec Sandrine Boireau, maraîchère à Chaussant. Elle n’a pas attendu le coronavirus pour investir les circuits courts. Pour elle l’engouement pour les circuits courts reste théorique : « Suite à la crise sanitaire, seulement un tiers de nos adhérents ont maintenu leur panier. Pour nous, le confinement veut dire plus de logistique. Les salariés de l’association qui allaient en ferme en ferme pour assurer ce service sont confinés, donc c’est nous qui nous en chargeons. C’est là qu’on se rend compte du travail que ça représente. » Avec ou sans épidémie.

Cet article concerne la promesse :
« Créer des Maisons de l’alimentation, notamment dans les 37 quartiers prioritaires de la politique de la ville »
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