Gâchis, tristesse, honte, colère. Dix jours après la réélection de Jean-Luc Moudenc à Toulouse, la gauche éprouve les sentiments les plus divers et cherche à comprendre les raisons de la défaite. La deuxième d’affilée dans une ville dont le prétendu ancrage à gauche tient plus du mirage que de la réalité lors des élections municipales.

« On ne perd pas une élection parce que les concurrents ont été bons, mais parce que les électeurs n’ont pas souhaité que l’on gagne », soupire François Briançon, ancien adjoint de Pierre Cohen. Après un mandat dans l’opposition, le socialiste, qui ne siégera plus au Capitole, avoue avoir ressenti de la honte, lundi 29 au matin, en voyant la gauche écologique et sociale remporter Lyon, Bordeaux ou Marseille. « En 2014, on a fait un gros travail d’analyse, mais les choses ont beaucoup bougé depuis. On doit prendre le temps de travailler pour comprendre les raisons profondes de cette défaite », estime-t-il.

Le pêché originel de la désunion

« Ne pas avoir su se rassembler dès le premier tour », voilà la première erreur de la gauche selon Pierre Lacaze. Pour le secrétaire départemental du Parti communiste, la responsabilité en incombe à un Archipel Citoyen incapable de faire une place aux partis politiques et aux militants associatifs historiques de la gauche toulousaine. Après des mois de campagne pas toujours bienveillante dans l’entre-gauche, le conseiller municipal d’opposition retrouve des grâces à Pierre Cohen qui « avait, dès le début, proposé un accord 50 % société civile, 50 % partis politiques ». « Archipel Citoyen refusait les accords de partis, mais il y en a eu un de fait entre EELV et LFI. On aurait été unis dès le premier tour, on était devant Moudenc le 15 mars », tranche-t-il.

« La preuve est faite que la division de la gauche au premier tour nous a été fatale », abonde François Briançon. Pour le socialiste, « Archipel avait une façon d’établir les règles du jeu avec les partis qui n’étaient pas conformes à notre fonctionnement et notre histoire. On était prêt à passer un accord de parti, pas à suivre les règles de désignation telles qu’ils les ont définies ». « Tout le monde a sa part de responsabilité, relativise l’ancien élu. De notre côté, nous n’avons pas su déclencher les discussions qu’il fallait. » À l’avenir, poursuit-il, « la question de l’unité de la gauche ne peut plus se poser à Toulouse seulement lors d’un moment électoral. Créer sur le long terme les conditions d’une alternance devient indispensable. » Et de conclure : « Les partis politiques doivent se remettre en cause et les mouvements citoyens être plus respectueux des partis politiques. »

Un espoir qui trouve écho chez Caroline Honvault, ancienne numéro 2 d’Antoine Maurice. « Une liste uniquement citoyenne n’aurait pas fonctionné, admet-elle. À Archipel, nous voulions réconcilier les gens, pas cliver les citoyens contre les partis, car toute forme d’engagement est respectable. Nous n’avons pas réussi à dépasser le clivage. »

Les dommages collatéraux du confinement

Assoupissement à gauche, remobilisation à droite, le confinement a eu son rôle sur le scrutin toulousain. « Pendant le confinement, nous avons mis en sommeil notre campagne pendant que Jean-Luc Moudenc a communiqué en tant que maire-candidat. C’était compliqué pour nous d’exister à ce moment-là », constate l’écologiste et élue municipale Hélène Cabanes. « Moudenc a très bien su mobiliser son électorat entre les deux tours, reconnaît Maxime Le Texier, l’un des fondateurs d’Archipel Citoyen. Il a abattu un très gros travail de terrain, avec beaucoup de porte-à-porte. Il a envoyé des courriers ciblés à tout le monde. » Quitte parfois à brouiller la frontière entre maire et candidat. [Relire notre article : Comment Jean-Luc Moudenc a flirté avec les limites du code électoral]. « Il y a eu des pratiques électorales souvent limites et une ambiguïté sur l’utilisation des moyens de la collectivité et du candidat, relève François Briançon. Le Covid n’a pas aidé, mais il y a eu une profusion d’informations qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la crise sanitaire. »

Le maire sortant a vu juste quand il pointait, au soir du premier tour, la forte abstention de son électorat, notamment âgé, pour expliquer la faiblesse de son score (36,18 % des voix devant Antoine Maurice (27,56 %) et Nadia Pellefigue (18,53 %)). Une analyse que refusait de croire l’état-major d’Archipel, arguant que le virus avait aussi éloigné des urnes les électeurs de gauche. Quoi qu’il en soit, lors du second tour, plus de 25 000 électeurs de droite supplémentaires se sont mobilisés, contre seulement 5 000 à gauche.

Une gauche sonnée par la droite

Du côté des perdants, on explique en partie cette différence par la campagne « de caniveau » orchestrée par le maire sortant. « Sans le contexte sanitaire, Jean-Luc Moudenc n’aurait pas eu le temps d’infuser ses messages, comme il a pu le faire pendant les trois semaines du second tour, estime Meryl Srocynski, ex-colistière de la liste UNE puis de celle de l'union de la gauche. Quand on veut rester digne dans une campagne, on passe dix fois plus de temps à répondre aux fausses informations et aux diffamations relayées dans la presse qu’à porter un projet. Je comprends maintenant comment Trump a gagné. C’est inquiétant pour la démocratie. »

De fait, les attaques – souvent basses – se sont multipliées sur Archipel, sa tête de liste et certains de ses colistiers. « On a été sonné par les coups », soupire Caroline Honvault regrettant de ne pas avoir été plus offensive. « Nous avons voulu mener une campagne humble, digne et parler des projets. Moudenc n’a cessé de nous caricaturer et de nous insulter », s’insurge Hélène Cabanes. « On aurait peut-être dû s’assumer plus quand Moudenc disait qu’Archipel cachait LFI », imagine Hélène Magdo, cheffe de file Insoumise et nouvelle élue toulousaine. Au lieu de cela, les gauches ont laissé dire, abandonnant aux électeurs le soin de séparer le bon grain de l’ivraie.

«  Il y a eu aussi des pratiques très clientélistes dans certains quartiers avec des pressions et des promesses de subventions aux associations. C’est un phénomène que l’on connaît malheureusement très bien avec Jean-Luc Moudenc, ajoute François Briançon. C’est notre honneur de n’avoir jamais fait ça, même en 2014. Certains diront que nous sommes naïfs. Ce n’est pas dans nos pratiques politiques. Cela n’explique pas la défaite. Je ne cherche pas d’excuse. »

L’excès d’horizontalité d’Archipel Citoyen

Alors que Jean-Luc Moudenc a pu s’appuyer sur un réseau très structuré, patiemment mis en place depuis sa défaite en 2008, les forces de gauche ont manqué d’un tel outil. « Moudenc a créé une véritable organisation, quartier par quartier avec des gens identifiés, ce que la gauche n'a pas fait. On n’est pas en mouvement, donc on est forcement ballotté par les événements politiques au moment des élections. Il faut travailler différemment », analyse avec retard François Briançon.

« On s'est retrouvé englué dans un fonctionnement horizontal basé sur la disponibilité et l'envie, décrypte Maxime Le Texier. Chacun a fait comme il le sentait et faisait campagne dans son quartier. On ne se connaissait pas assez pour s’imposer d'aller ici ou là ». Résultat, certaines parties de la commune ont à peine aperçu l’ombre d’un militant archipélien. « De nombreux quartiers périphériques n’ont pas été couverts parce qu'on avait pas la force militante, poursuit Maxime Le Texier. Comme personne n’habitait dans le nord de la commune, personne n’y allait dans la semaine. D’ailleurs, quand on faisait la carte des marchés, on ne s’est jamais dit non plus qu'il fallait absolument qu'on soit aux Pradettes, alors qu’on était 20 sur le marché du Cristal. C'est une erreur. »

Mieux appréhendés par la liste de Nadia Pellefigue, les quartiers populaires et périphériques ont été, de fait, l’angle mort de la campagne d’Archipel Citoyen. « Nous n’avons pas su aller dans ces quartiers. Nous avons appliqué une stratégie de consolidation de l'électorat classique de gauche, avec trop d'optimisme sur le report naturel des voix des couches populaires », reconnaît le conseiller d’opposition. Un point de vue partagé par sa collègue LFI Hélène Magdo : « Nous avons fait une campagne destinée aux classes moyennes supérieures du centre-ville. Arriver dans les quartiers populaires, six mois avant l’élection, cela ne marche pas. C’est un travail que la gauche, y compris LFI, ne fait plus depuis longtemps. Le porte-à-porte et le tractage ne suffisent plus. Il faut déconstruire la relation clientéliste au politique, notamment au Mirail, et ré-intéresser les électeurs. »

Le cas Pellefigue

Parmi les différents facteurs de la défaite, l’un revient sans cesse : le rôle de Nadia Pellefigue. Arrivée troisième au soir du 1er tour, la tête de liste socialiste a préféré attendre la fin du confinement pour reprendre les négociations d’entre-deux-tours entre sa liste et celle d’Archipel. Sa proposition « d’un ticket gagnant-gagnant » Maurice à la mairie, elle à la métropole, n’a pas été acceptée. La socialiste a donc acté la fusion tout en refusant d’en faire partie et de s’impliquer dans la campagne, entraînant avec elle une partie de son mouvement.

« La responsabilité de Nadia Pellefigue est certaine. Elle a fait perdre la gauche à Toulouse », juge, lapidaire, Caroline Honvault. « Elle a été humiliée par le refus d'une gouvernance commune », l’excuse Pierre Lacaze, regrettant tout de même son absence au second tour. « Les circonstances de l’élection aurait été différentes si Pellefigue avait été présente, estime François Briançon. Une partie de la gauche n’est pas au rendez-vous à cause de son absence de soutien. » « Quand je tractais, plusieurs personnes m’ont demandé pourquoi Nadia Pellefigue n’appelait pas à voter pour Archipel, constate Meryl Srocynski. D’autres m’ont dit qu’ils ne voteraient pour la liste d’union parce qu’elle s’était retirée. Cela a créé de l’abstention. »

Au-delà de son absence, les petites remarques de la candidate déçue ont aussi jeté le trouble à gauche. « Sur la défense du commerce contre les manifestants, la défense de l’aéronautique, de la LGV..., toutes ces questions sur lesquelles Moudenc attaquait Maurice, le comportement de Nadia Pellefigue et les déclarations de Carole Delga ont confirmé les inquiétudes d’une partie de notre électorat, regrette François Briançon. Ce n’est pas ça qui nous fait perdre, mais cette petite musique est agaçante et pas correcte pour les militants qui font campagne. » Et de tacler : « Une très grande partie de la gauche toulousaine est très en colère contre elle. L’avenir de la gauche, ce ne sont pas les ambitions de Nadia Pellefigue. Les « Je veux ci » ou « Moi, je », c’est insupportable ! On doit dépasser nos ambitions personnelles. Ce n’est pas comme ça qu’on battra Moudenc. »

La prochaine échéance municipale est déjà dans les pensées. « Si la stratégie de 2026 est d’aller au centre, Nadia Pellefigue fera une candidate potentielle. Si c’est aller à gauche, elle n’a plus aucune crédibilité. Dans la manière dont on construit la liste aujourd’hui, elle n’aurait aucune chance, analyse Maxime Le Texier. Six ans, c’est long, elle aura des opportunités de carrières ailleurs et saura se vendre au plus offrant le temps voulu. »

Sans surprise, l’ancienne candidate rejette en bloc ces accusations et renvoie la responsabilité à ses camarades de gauche. « Mes propositions pour un rassemblement dans la transparence ont été violemment critiquées, tant certains pensaient la victoire acquise, sondage à l’appui », contre-attaque-t-elle. « J’ai pris mes responsabilité comme tête de liste. Ensuite, le débat a eu lieu entre le maire sortant et Antoine Maurice. Les électeurs ont fait leur choix et j’ai la lucidité comme l’humilité de penser qu’ils l’ont opéré indépendamment de mon choix personnel, que j’ai du reste indiqué clairement le 2 juin en disant que je voterai pour Antoine Maurice, se défend Nadia Pellefigue. Avec 4 000 voix d’écart, leur décision est claire. Il n’est pas souhaitable de considérer que les électeurs aient tort ou raison. Ils ont choisi. Le niveau d’abstention ne peut être attribué au seul Covid. Chacun est responsable. »

Arroser les graines

Alors que garder de cette Bérézina ? Un projet ? Un programme ? Une méthode ? « On a découvert une autre manière de militer et de faire de la politique, dans le concret et la construction collective », s’enthousiasme Maxime Le Texier. « Notre volonté de convaincre les abstentionnistes est un échec, car nous avons manqué de temps, tempère Hélène Cabanes. Mais il ne faut pas se résigner à une élection municipale avec tant d'abstention. Ce n’est pas par désintérêt que les électeurs ne votent pas, c’est parce qu’ils se sentent exclus. Notre projet municipaliste est bon. L’idée de remettre le citoyen dans la prise de décision à l’échelle de son quartier et de sa ville, aussi. Ce sont des objectifs à atteindre. Nous avons six ans pour le faire. »

Six ans pendant lesquels Archipel – s’il demeure uni – veut capitaliser sur « l’espoir » créé chez certains électeurs. « Nous sommes parti de tellement loin. On a mis beaucoup de temps à se construire. 51 000 voix pour quelque chose qui pesait zéro, c’est une belle réussite, veut croire Maxime Le Texier. Les gens nous ont dit que pour une fois ils avaient voté pour et pas contre. » Reste aussi la question de la responsabilité du chef, Antoine Maurice, dans l'échec. À son retour de vacances, le candidat déçu devra participer à son tour à cette introspection collective.