Le « We love 2023 – Tour » a été présenté, le 7 septembre à Paris, lors d’une conférence de presse du comité d’organisation à la Coupe du monde de rugby 2023 et de la SNCF, devenue sponsor officiel de la compétition. Cette opération événementielle mobilise un train long de 334 mètres, affrété par la filiale Trains Expo Événements. Le convoi débute un tour de France ce mardi depuis Gare de Lyon et fera étapes dans 23 villes jusqu’au 12 octobre, dont Lille (11-12 septembre), Lyon (18-19 septembre), Toulouse (26-27 septembre) et Nantes (9-10 octobre). « Notre client, le comité d’organisation France 2023, délocalisera l’ensemble de sa direction à bord », rapporte Julie Jaunet, directrice marketing et communication de Trains Expo Événements. Les visiteurs, eux, accéderont gratuitement à l’exposition consacrée au rugby, feront leur marché auprès d’agriculteurs locaux et s’informeront sur le sport-santé. Sept des treize voitures sont réservées à la production de l’événement et à la vie des équipes embarquées.

France 2023, le comité organisateur assurait, le 16 juin, que les gares « sont le lieu idéal pour présenter au plus grand nombre l’impact positif qu’aura la Coupe du monde de rugby 2023 localement et commencer à engager la population en proposant à chaque étape un événement convivial, inclusif et engagé ». À ce moment-là, d’ailleurs, le train aurait dû déjà circuler, s’il n’avait été retenu à quai par le coronavirus. Dix semaines plus tard, le voilà donc à nouveau sur les rails.

Pourquoi France 2023 a-t-il maintenu cet événement trois ans avant le début de la compétition, alors que la Covid-19 sévit encore ? « La période a été envisagée en fonction des annonces gouvernementales et du plan de charge qui est le nôtre sur 2020 », répond la filiale de la SNCF. Un protocole sanitaire sera déployé pour l’accès à bord, où des tests de dépistage seront possibles, et la scénographie a été aménagée. « Les bénéfices de la compétition seront nombreux pour l’ensemble du territoire français, poursuit Trains Expo Événements. Le développement de circuits courts et locaux, la valorisation de nos terroirs, les retombées économiques… Il est important et fondamental de les partager au plus grand nombre en amont. »

Promotion de la coupe du monde ou campagne sous le manteau ?

Important et fondamental ? Une autre lecture de la situation amène à constater que le calendrier du « We love 2023 – Tour » se confond avec celui de la campagne pour l’élection à la Fédération française de rugby, programmée le 3 octobre. Ce jour-là, le train stationnera en gare de Bordeaux après s’être arrêté dans 15 grandes villes. Candidat sortant, Bernard Laporte a bâti une partie de son programme sur les fruits supposés de ce Mondial dont il a remporté l’organisation en 2017.

Ceux-ci, promet-il, aideront la FFR à gagner 100 000 licenciés entre 2020 et 2024. « Les retombées financières de l’événement devraient avoisiner les 80-100 millions d’euros, professait aussi l’ancien secrétaire d’État aux Sports, le 29 janvier, dans La Dépêche du Midi. Je souhaite que cette somme revienne aux clubs amateurs. » Rien ne permet de garantir à ce jour qu’un tel montant sera atteint. En revanche, il est certain que les clubs amateurs votent lors de l’élection. Et que la perspective d’un flot d’argent ruisselant dans leurs caisses est un argument de poids.

Au comité d’organisation de la Coupe du monde de rugby 2023, on réfute mordicus le fait que le « We love 2023 – Tour » serve la candidature de Laporte. Groupement d’intérêt public (GIP), ce comité d’organisation réunit la FFR (62 % des parts), l’État (37 %) et le comité national olympique et sportif français (1 %). Laporte est membre de son conseil d’administration. Cet agencement laisse entrevoir une inévitable perméabilité entre France 2023 et la campagne fédérale. Or, le code électoral de la Fédération lui interdit d’utiliser ses propres ressources au profit de la candidature du président sortant. « À partir de l’ouverture de la période pré-électorale, toute action de communication entreprise par la FFR […], quelle que soit cette action, doit présenter un caractère neutre et informatif et porter sur des thèmes d’intérêt général, sans qu’il ne soit fait référence à l’élection à venir ou à la présentation ou la promotion des projets qu’il serait envisagé de mener après l’élection », dispose-t-il notamment. Prudent, le président de la FFR ne s'est pas montré lors du lancement de l'événement.

Ces dernières semaines, des demandes de report du scrutin à la fin du mois de novembre ont été formulées par Florian Grill, l’opposant à Laporte. Celui-ci estime que la période légale de campagne a été amputée par la durée du confinement. Deux avis consultatifs rendus par le comité d’éthique et de déontologie du rugby français puis par le comité national olympique et sportif français (CNOSF) sont allés dans son sens. Les deux instances ont aussi mis la FFR en garde contre un risque de contentieux devant le juge de l’élection. En vain. La FFR a maintenu la date du 3 octobre, en arguant du fait qu’elle était dans son bon droit. Comme si elle ne voulait pas rater le train.

La promptitude avec laquelle s’est opérée la reprogrammation du « We love 2023 -Tour » interpelle d’autant plus que la porte-parole de Trains Expo Événement nous confie qu’un « second train est prévu en 2022 pour assurer la promotion directe de l’événement », à l’instar de celui qui avait roulé en 2007 lors de la Coupe du monde de rugby en France. Le « We love 2023 – Tour », lui, est soumis à « un contrat de prestation », selon la filiale de la SNCF. « Il n’y aucun coût pour Trains Expo Événements, nous sommes dans une relation client-fournisseur, indique sa directrice du marketing et de la communication. Un tel événement, avec une si grande portée médiatique, permet à notre filiale de rayonner et de gagner en notoriété. »

La proximité entre Laporte et Zéribi

L’agilité dont a fait preuve Trains Expo Événements pour satisfaire son « client » rappelle la proximité entre son PDG Karim Zéribi et Bernard Laporte. Nommé au printemps par le patron du groupe SNCF Jean-Pierre Farandou, Zéribi, par ailleurs directeur de l’engagement sociétal et de la transition écologique de la société de transport, « a su donner toute sa confiance à son équipe pour prendre les choses en mains et rassurer notre client dans la production de l’événement aussi bien ferroviaire qu’événementielle, nous informe Julie Jaunet. Il a su prendre position et partager son enthousiasme quant au report de cet événement qui donnera le la du redémarrage de notre activité après plusieurs mois d’arrêt. » Au début de l’été, Karim Zéribi était pourtant préoccupé : le tribunal correctionnel de Marseille, dont le jugement est attendu le 9 septembre, au lendemain du lancement du « We love 2023 – Tour », a requis contre l'ancien élu EELV   

Zéribi et Laporte, tous deux chroniqueurs dans « Balance ton post ! », l’émission hebdomadaire de Cyril Hanouna sur C8, ont collaboré plus d’une fois ces derniers mois. En mars 2019, les deux hommes voyageaient en Algérie, à l’invitation d’Agora Clubs, une structure dirigée par l’entrepreneur Michael Lejard, afin d’y promouvoir le rugby local. Le 19 juin de la même année, Zéribi et Laporte se retrouvaient encore à la Salle Wagram pour le « Gala Flotte Auto » organisé par la société de Lejard. Zéribi comme animateur, Laporte comme intervenant sur un thème de circonstance : « Comment réinventer la mobilité dans la perspective des grands événements sportifs : Coupe du monde de rugby 2023 et JO 2024 ? » Un autre invité de marque participait au débat : Jean-Pierre Farandou, à l’époque PDG de Keolis, qui fut promu peu après à la tête de la SNCF. Dans la foulée de ces réunions entre amis, le comité directeur de la FFR du 31 août 2019 annonçait le projet de « train du rugby », qui allait devenir le « We love 2023 – Tour ». Une aubaine pour celui qui ambitionne de présider le rugby français pour quatre années de plus.