Le 6 mars 2015, la ZAD (Zone à défendre) du Testet, dans le Tarn, était évacuée par des dizaines de gendarmes mobiles, après seize mois de conflit et la mort de Rémi Fraisse, un opposant au barrage de Sivens, tué le 25 octobre 2014 par une grenade lancée par un gendarme. Le même jour, le conseil général du Tarn votait l’abandon du projet initial, et adoptait le scénario d’une retenue d’eau moins importante en amont du premier site. Un projet toujours pas bouclé à ce jour.

Au cœur de ce gâchis, on trouve la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne (CACG), désignée par le Département du Tarn pour réaliser les études préalable à la construction du barrage et pour en assurer ensuite la gestion. La société d'économie mixte (SEM), à l’œuvre depuis des années dans le bassin versant Adour-Garonne, cristallise les critiques sur un fonctionnement entaché de conflits d'intérêts, comme l'expliquait Le Monde en novembre 2014.

Plus récemment, un rapport de la chambre régionale des comptes (CRC) d'Occitanie, daté de décembre 2019 et pas encore rendu public, dresse un bilan particulièrement salé de la gestion de la société d'économie mixte.

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« Compte tenu notamment de l'accroissement des charges financières, le résultat de la CACG s'est aggravé en 2018 avec un déficit de 2,46 millions d'euros. Fin 2019, il s'élevait à 2,7 millions d'euros pour un chiffre d'affaires de près de 30 millions d'euros et 220 salariés », remarquent les magistrats de la CRC, qui concluent : « Le plan stratégique proposé en 2016 s'avère déconnecté des capacités financières de la CACG. Il repose sur des hypothèses prospectives non étayées. (...) La chambre recommande de procéder rapidement à une augmentation de capital, indispensable à la viabilité de la société. »

Un modèle hérité des années 1960

Le rapport a provoqué des remous en interne. Après un conseil d'administration houleux, Alain Poncet, directeur général de la CACG depuis 2012, a été remplacé en juin 2020 par Nicolas Daurensan, lui-même directeur commercial de la SEM jusque-là. « Ces pertes découlent de la gestion et de mauvais choix précédents. Nous payons effectivement trop de charges, sans que l'activité baisse, reconnaît le directeur général intérimaire. Fin 2021, nous aurons redressé la barre, grâce au boulot des deux Régions et à de nouvelles orientations. »

Le « boulot des Régions », c'est une avance de trésorerie de respectivement 2,7 millions et 1,3 millions d'euros, consentie par l'Occitanie et la Nouvelle-Aquitaine à l'été 2020. Une aubaine en forme de bouée de sauvetage, alors que les Départements, majoritaires au sein de la SEM, n'ont pas remis un sou au pot. À l'origine de cette intervention, il y a la volonté de l'État de transférer à la Région Occitanie la propriété des ouvrages hydrauliques du canal de la Neste et des rivières de Gascogne gérés par la Compagnie d'aménagement des Coteaux de Gascogne.

Cette décision a amené la Région à commander un audit financier de la CACG, dont les conclusions concordent avec celles de la Chambre régionale des comptes. « Si la Région Occitanie souhaite continuer à soutenir la CACG comme acteur de la gestion de l'eau sur la partie ouest de son territoire et à préserver l'emploi de ses 220 salariés, cet appui implique la mise en place d'un nouveau modèle économique viable de manière pérenne », estimait Carole Delga en novembre 2020.

« Notre objectif à moyen terme est de restructurer la CACG, explique Jean-Louis Cazaubon, vice-président de la région Occitanie en charge de l'agroalimentaire et de la viticulture. Dans un premier temps, nous discutons avec l'État pour reprendre des concessions de barrages qui engloberaient les usages ainsi que la production d'énergie renouvelable. » La démarche s'inscrit dans la perspective d'un « service régional de l'eau », dont la création a été votée en juillet 2020 par le conseil régional, sans en définir cependant les contours précis à ce stade.

Pression des agriculteurs et procès des écologistes

Au-delà de la révision de son modèle économique, la CACG devrait aussi revoir sa gestion de l'eau, très contestée sur le terrain. Depuis 2012, la fédération d'associations environnementales France nature environnement (FNE) attaque régulièrement en justice la CACG. Dans sa ligne de mire, les dépassements d'autorisation de débits opérés en aval de barrages, soumis à réglementation, la destruction de zones humides comme sur le barrage de Sivens, ou encore de mauvaises études menées sur des ouvrages.

Au tribunal administratif – et jusqu'à la Cour de cassation - la CACG se voit systématiquement condamnée. Dernière affaire en date ? Celle jugée au tribunal correctionnel de Castelsarrasin, dans le Tarn-et-Garonne, le 19 janvier dernier. Pour avoir dépassé les normes de prélèvements d'eau pour des exploitants irrigants, au barrage de la Gimone dans le Gers, la société a été condamnée à 40 000 euros d'amende et 10 000 euros à verser à FNE. « Sous pression des agriculteurs, notamment les étés sans beaucoup de pluie, la CACG dépasse systématiquement les réglementations de pompages », affirme Hervé Fourcade, juriste à FNE. Une situation également relevée par la Chambre régionale des comptes qui note dans son rapport que « l'activité hydraulique est progressivement passée d'un objectif de mobilisation de la ressource à un objectif de gestion de la demande ». La tension devrait s'aggraver dans les prochaines années. Selon FNE, les débits devraient chuter de 25 à 50 % sur tous les cours d'eau serpentant dans la zone Adour-Garonne, d'ici à 2050.

Le 3 février, le tribunal administratif de Pau a également annulé les autorisations pluriannuelles de prélèvements d'une autre SEM dans les Landes, Irrigadour, et ses 5 000 agriculteurs irrigants. « Il faut des ouvrages structurants, une gestion plus équilibrée, une nouvelle gouvernance », revendique Hervé Fourcade. Une réflexion sur laquelle devra se pencher l'agence Adour-Garonne, et son comité de suivi présidé depuis le 6 janvier par Alain Rousset, président socialiste de la région Nouvelle-Aquitaine. « Nous devons en priorité sortir des conflits permanents avec les usagers et les agriculteurs. Pour moi, c'est autour de la transition agro-écologique qu'il faut agir », argumente l'élu. Quant à une gestion directe des ouvrages par les Régions, Alain Rousset se montre « plus dubitatif ». Remettons de l'ordre à la CACG et ensuite nous verrons », conclut-il.

La CACG en chiffres

Dans les années 1960, l'État avait confié la gestion d'ouvrages hydrauliques à des SEM en vue de l'irrigation et de l'alimentation en eau pour les usages domestiques, agricoles et industriels. La CACG, née à cette époque, gère encore 15 barrages de concession d'État, 65 barrages départementaux, 60 stations de pompage et 2 300 kilomètres de réseaux enterrés, pour le compte de syndicats mixtes ou de l'agence Adour-Garonne. Depuis 1990, la compagnie exploite également le canal de la Neste, dans le piémont des Pyrénées, et des ouvrages associés garantissant l’alimentation en eau sur cinq départements : les Hautes-Pyrénées, le Gers, la Haute-Garonne, le Lot-et-Garonne et le Tarn-et-Garonne. 300 000 usagers sont concernés et près d'un tiers de l'activité de la CACG dépend de cet ouvrage.