Manifestations, casserolades, tribune dans Mediapart... La révélation de viols présumés aux abords du collège Lamartine, à Toulouse, a mis en « effervescence féministe » la communauté enseignante toulousaine et donné naissance au collectif "Ça commence à l'école". Celui-ci s'est à nouveau mobilisé ces derniers mois, en s'emparant d'un nouveau cas de sexisme : la diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos d'élèves dénudées du collège Jean-Pierre Vernant. Pour les membres du collectif, ces affaires ne sont ni des cas isolés ni de simples faits-divers : elles révèlent les carences de la prévention des violences sexistes et sexuelles à l'école.

Mutisme

Un soir de novembre 2020, des professeures, des assistantes d'éducation et des éducatrices de l'agglomération toulousaine se réunissent à la Bourse du Travail, place Saint-Sernin, pour discuter des cas de sexisme dans leurs établissements respectifs. Une professeure de lycée professionnel évoque, à condition de rester anonyme, les remarques misogynes non sanctionnées – « voire carrément tolérées » - de la part d'élèves ou de professeurs de son établissement. Une collègue abonde : « Pas une journée sans entendre un commentaire sur la tenue ou le corps d'une élève ».

Premier constat du collectif : dans les cas de violences sexistes ou sexuelles, l'équipe pédagogique est rarement avertie par la direction. « C'est une catastrophe qu'on ne nous dise pas ce qui se passe, estime Bénédicte Bernot, professeure d'espagnol au collège Jean-Pierre Vernant. On est au courant par la rumeur. » Selon elle, la transparence, alliée à la préservation de l'anonymat des victimes, permettrait d'ouvrir un dialogue avec les élèves. Même son de cloche chez Séverine Pinaud, professeure de cinéma et audiovisuel au lycée des Arènes à Toulouse, persuadée que le silence conduit à la banalisation des violences : « Ce qui est important, c'est de rappeler aux élèves que la victime n'est pas coupable. Il ne suffit pas de dire "C'est pas bien", il faut déconstruire les représentations et les rôles assignés ». Un travail au long cours qui nécessite de placer la lutte contre le sexisme au cœur de l'enseignement scolaire.

« Le Ministère fabrique des coquilles vides »

Problème : entre les directives de l'Éducation nationale et les moyens mis sur la table, le contraste est saisissant. Le comité d'éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC) censé superviser, depuis 2005, la prévention dans les collèges et les lycées ? Les enseignantes interrogées par Mediacités n'en ont jamais entendu parlé. Le protocole de signalement des violences, en lien avec l'Aide sociale à l'enfance ? Non plus. Les trois séances d'éducation à la santé à la sexualité, obligatoires depuis 2016 de la primaire à la terminale ? Souvent inexistantes ou traitées en SVT sous un angle biologique. La faute au manque de personnel (infirmières scolaires, assistantes sociales...) ou de financements pour faire intervenir des associations.

La création, en 2018, de « référents égalité » dans le secondaire aurait pu être un tournant. Séverine Pinaud, qui s'est portée volontaire, a vite déchanté : « On est livré à nous-même. L'idée c'est : "Vous êtes référente égalité, maintenant débrouillez-vous". Il n'y a aucune ressource ni aucune formation. » Difficile dès lors d'assurer les missions prescrites par l'Éducation nationale : organiser des interventions auprès des élèves et des formations pour les enseignants, recenser et signaler les violences... « Le ministère fabrique des coquilles vides », tranche Bénédicte Bernot.

Le rectorat aux abonnés absents

Des actions de prévention ont pourtant lieu. Mais elles dépendent en grande partie de la bonne volonté des chefs d'établissement et des personnels, prêts à prendre sur leur temps libre pour se former, monter des dossiers de financement auprès du conseil départemental ou de la Région, contacter des associations... au risque de s'épuiser. « Cela demande beaucoup de temps, d'énergie et de charge mentale », reconnaît Amandine Daumas, référente égalité et professeure de langues au lycée Roland-Garros. Le rectorat devrait, selon elle, former les référents, leur allouer des fonds propres et coordonner leurs actions afin d'éviter les disparités entre établissements.

Ces actions sont normalement dévolues au « chargé de mission académique égalité filles-garçons ». Or ce poste est longtemps resté vacant. Plusieurs professeures nous ont affirmé qu'au rectorat de Toulouse nul ne l'avait occupé pendant deux ans. Philippe Destable, directeur académique adjoint de Haute-Garonne, nous a confirmé, fin janvier, qu'« il y [avait] effectivement eu une vacance [à ce poste] », selon lui de 18 mois, avant d'ajouter qu'une nomination était « en cours ». Depuis, le Ministère de l'Éducation nationale nous a assuré que quelqu'un « [avait] été nommé assez récemment dans l’académie de Toulouse [mais qu'il était] donc prématuré de prévoir un entretien avec la presse ».

Courant mars, le nom du professeur d'histoire-géographie Pascal Cabaret, également délégué académique à la vie lycéenne et collégienne, est apparu sur la liste nationale des chargés de mission égalité filles-garçons mise en ligne par l'administration. Contacté le 24 mars, celui-ci n'avait pas encore donné suite à nos sollicitations à l'heure où nous publions cet article. Cette évolution, et l'annonce le 12 mars du lancement d'un « comité de pilotage égalité filles-garçons », pourraient annoncer un réengagement du rectorat.

Initiatives locales

Amandine Daumas espère des mesures concrètes. Car jusqu'ici, elle a dû faire seule – ou presque. « En tout cas, sans la hiérarchie », résume-t-elle. Avec des collègues et l'association Artemisia, elle accompagne une classe de Première dans la création d'une cellule de veille au lycée Roland-Garros. L'objectif : lister les cas de sexisme et de violences, recevoir les victimes et les orienter vers des associations. Les contours de cette cellule de veille ne sont pas encore fixés. S'agira-t-il d'un bureau géré par les élèves, par une assistante sociale ou par des représentants d'associations ? « On est en pleine expérimentation », précise l'enseignante, qui se dit sûre d'une chose : « La force du projet tient au fait que ce sont les élèves eux-mêmes qui s'interrogent sur ces questions et y apportent leurs réponses ».

L'expérience pourrait en inspirer d'autres. D'autant qu'une documentariste a suivi ces lycéens et lycéennes pendant les ateliers pédagogiques (autodéfense pour les filles, réflexions sur le consentement pour les garçons...) et les débats qui les ont animés. Le court-métrage sera diffusé dans des lycées de l'académie à la rentrée prochaine. « On veut inspirer d'autres actions, mais il faudrait surtout un vrai accompagnement et de l'argent dédié de la part du rectorat », tempère Amandine Daumas.

Autant de points dont discutent les membres du collectif "Ça commence à l'école" lors de leurs réunions mensuelles. Multiplier les initiatives, jeter des ponts entre les établissements : autant de moyens de créer une dynamique. Le 7 avril, les membres du collectif se sont à nouveau donné rendez-vous devant ses locaux du quartier Saint-Agne. Pour exiger que les violences sexuelles en milieu scolaire soient prises au sérieux. Et combattues comme il se doit.