«Optimiser le modèle » en passant « à un nouveau mode de gestion », c'est-à-dire en sortant de la régie municipale : voilà le projet de la mairie pour Le Métronum. Dans un dossier d’intention adressé en décembre 2020 à la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) d’Occitanie pour obtenir le label Scène de musiques actuelles (SMAC), la municipalité lève le voile sur ses intentions concernant cette salle de concerts de 600 places, construite par Pierre Cohen à Borderouge, en 2014, après un investissement de plus de sept millions d’euros.

Dans ce document, auquel nous avons eu accès, la mairie présente notamment son intention de réunir le lieu et le célèbre festival Rio Loco des bords de Garonne dans une même direction artistique, afin de faire du festival l'événement fort de la saison du Métronum. Les raisons invoquées restent cependant floues. La municipalité évoque par exemple la nécessité de « faire bénéficier la programmation de la mise en commun des expériences » ou encore la possibilité « d’accompagner un même artiste à différentes étapes de sa carrière musicale ».

Outre la refonte de la grille horaire des trois studios de répétition et « une offre tarifaire réadaptée avec des abonnements et des tarifs réduits pour répondre aux besoins des nouveaux usagers », le dossier d'intention prévoit l’organisation d’ateliers et de formations, en lien avec Octopus - la fédération des musiques actuelles en Occitanie, partie prenante dans le projet. Plus étonnant, il évoque la perspective de créer une « nouvelle activité de restauration en journée au Métronum avec le café et sa terrasse » et, « à terme », un autre café au rez-de-chaussée du bâtiment pour faciliter la réunion des entrepreneurs du secteur.

D’après nos informations, la première version de ce dossier d’une cinquantaine de pages a été retoquée par la Drac Occitanie. Une nouvelle mouture a été présentée à l'institution, vendredi 9 avril, par Virginie Choquart, la directrice du service des musiques.

Interrogée sur ses intentions en février dernier, la mairie ne nous avait pas répondu. Lors du conseil municipal du 19 mars, Nicole Yardeni, élue en charge des musiques et des relations avec les acteurs culturels, a évoqué un projet « basé sur des échanges, sur une convivialité, sur la prise en compte d’un nombre important de sujets culturels », tout en citant en exemple le modèle de la halle Tropisme de Montpellier.

Le 2 avril, la mairie de Toulouse a lancé l’appel à projets « Réinvention. Entreprendre au Métronum ». Elle souhaite ainsi sélectionner un « projet d’entreprenariat innovant » qui devra « œuvrer dans les champs croisés de l’art, de la création, de l’innovation et/ou de l’économie solidaire ». Le Métronum « ne sera plus seulement le lieu de concerts, mais aussi le rendez-vous des habitants, le coworking des travailleurs nomades, le laboratoire créatif d’entreprises hébergées, la place publique d’un public curieux ». Et puisque cela n’engage à rien, la création d’une extension et l’aménagement des espaces intérieurs sont évoqués à l’horizon 2023.

Si le document d'intention que nous avons pu consulter ne dit rien de précis sur « le nouveau mode de gestion » du lieu, la mairie opterait a priori pour un passage d'une régie publique en Société publique locale (SPL). Ce changement de statut permettrait d'associer d'autres financeurs publics, comme la région Occitanie et le département de Haute-Garonne. Interrogé par l’opposition, lors du conseil municipal du 11 décembre 2020, Sacha Briand, l'adjoint aux Finances, a reconnu qu’il y avait « une réflexion sur l’organisation du Métronum avec peut-être une évolution à moyen terme vers un statut de SPL qui permettrait de développer les activités et de développer des partenariats pour diffuser ces musiques nouvelles ».

En réalité, cette transformation du Métronum et de son modèle est à l’étude depuis au moins deux ans. D’après nos informations, c’est lors d’une réunion avec tout le personnel de la direction des musiques, en juin 2019, que les agents ont compris qu’il était question de basculer dans le privé, via une SPL ou un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial). « Beaucoup de gens s’inquiétaient pour leur contrat, leur retraite… On a vu passer un organigramme sur lequel toutes les personnes rattachées au Métronum avaient un contrat privé », raconte une ancienne contractuelle.

En 2019, deux nominations ont permis d’amorcer ce virage : celle d’Elvire Delagrange, l’actuelle responsable de la programmation ; puis celle de Virginie Choquart, comme directrice du Service des musiques et chargée de la feuille de route « Réinvention » du Métronum.

Officiellement, le changement de statut du lieu réside dans la volonté d’obtenir le label Scène de musiques actuelles (Smac), ce qui permettrait à la mairie de bénéficier d’un financement de 100 000 euros minimum de l’État. De quoi prendre en charge 20 % du budget d’un lieu qui fonctionne aujourd’hui avec une enveloppe d’environ 500 000 euros annuels. Pourtant, sur la totalité des 88 structures labellisées Smac par l’État (au 31 décembre 2019), 70 sont des associations loi 1901, selon la Fédération des lieux de musiques actuelles (Fedelima).

Alors pourquoi la Ville préfère-t-elle choisir une SPL ? « Ce mode de gestion permet de développer en parallèle des ressources propres, faire du lucratif, sur la location de salle par exemple », avance Véra Bezsonoff, qui accompagne l’écriture du projet du Métronum pour la Fedelima. Il serait ainsi question de récupérer le bar et donc ses recettes, dont le marché est actuellement assuré par un prestataire, les Jardins de l’Olympe. « Il sera possible d’équilibrer avec une activité commerciale, qui finance la partie intérêt général, centrale dans le cahier des charges des Smac. Un restaurant peut aussi servir l’intérêt général s’il est conçu comme un lieu de vie. En faisant de la location aux comités d’entreprises, il peut permettre une certaine rentabilité », précise la coordinatrice.

Il peut aussi permettre de... réduire des pertes. Selon plusieurs sources préférant garder l’anonymat, l’équipement n’est pas à l’équilibre. « On arrivait à compenser avec de grosses soirées mais il n’était pas souvent complet, reconnaît un ancien agent du Métronum. C’est normal pour un lieu de service public. »

Un lieu qui ne répond pas à toutes ses promesses

Selon plusieurs acteurs du milieu musical toulousain, la salle ne remplissait toutefois par toutes ses promesses. « À mon avis, ils (la mairie, NDLR) font le constat que l’équipement leur coûte beaucoup trop d’argent », analyse Karim Guerch, directeur de l’association Regarts, qui organisait 100 concerts par an avant le covid. Pour le responsable de cette structure employant 24 Equivalent Temps Plein et réalisant 3 millions d’euros de chiffre d’affaires, le Métronum pâtit aujourd'hui « d’un manque de flexibilité des horaires de location des studios, de problèmes de communication » et même « d’un manque de vision artistique ».

« Nous partageons le même constat que la mairie actuelle, celui d’un lieu qui ne fonctionne pas. C’est du gaspillage d’argent public alors que l’équipement est formidable », tacle Karim Guerch, par ailleurs président de GE-Opep, un groupement d’employeurs du spectacle vivant et membre du cluster Ma Sphère, hébergé dans une aile du Métronum depuis 2014. Nicolas Bastide, le fondateur de Noiser, une association organisant des concerts de métal, impute lui aussi à la régie publique cette gestion décriée. « Le Métronum a réussi à être une demi-coquille vide. Malgré la qualité du bâtiment, on galère pour travailler avec eux. La salle pourrait être ouverte l’été par exemple », estime ce professionnel.

Même son de cloche du côté de La Chatte à la Voisine, une autre association de production de concerts à Toulouse, où l’on regrette que le Métronum ne soit pas davantage « un lieu de vie », à cause de ses horaires indexés sur les emplois du temps des agents publics. D’après nos informations, il fallait faire appel à des intermittents pour assurer la totalité de la programmation du lieu ces dernières années, et facturer 300 à 400 heures supplémentaires par an pour de nombreux agents comme les techniciens. Dans sa configuration actuelle, le Métronum semble donc sous-doté par rapport à ses ambitions.

« Avec une fréquentation de 40 000 personnes par an, c’était très honorable pour un lieu comme ça, qui fait 70 à 100 concerts par an », rétorque Hervé Bordier, aux manettes du lieu en 2014 avec Soufiane Djaffer, et toujours directeur artistique même si, selon nos informations, il aurait été mis au placard. « 70 % de la programmation était réalisée par une trentaine d’associations musicales toulousaines, se défend-il. Nous avions un vivier de production très important, une mixité dans la programmation et nous avons été gardiens d’un lieu participatif. Cela a été une réussite. »

L'inquiétude des petits organisateurs de concerts

La transformation en SPL, prévue fin 2021, nécessitera la reprise de la vingtaine d’agents municipaux. Le personnel sera-t-il détaché de la fonction publique ou mis à disposition ? Pour l’heure, aucune information ne leur a été communiquée. L’équipe se sent « baladée » par la direction et voit dans ce projet de Réinvention « un discours de bobos parisiens ». Elle relève également quelques absurdités, comme le fait que l’accueil du public ait été déplacé au premier étage du bâtiment.

Autre point d’interrogation : l’augmentation prévue des tarifs de location de la salle et la vente de quotas de billets à des comités d’entreprises. « Cela permet de faire du lucratif, mais rien n’empêche de garder un tarif préférentiel pour les associations toulousaines productrices de concerts », rassure Véra Bezsonoff, de la Fedelima. L’opposition municipale s’est emparée du sujet en alertant sur un doublement du tarif « en comptant le droit de captation et la surfacturation, dénonce l’élue LFI-Archipel Citoyen Agathe Roby. C’est injuste pour les petits artistes toulousains qui galèrent. Beaucoup ne pourront plus se permettre de venir jouer ici. »

Le coordinateur du Centre des arts urbains Karim Dibane, qui organisait trois concerts et un tremplin annuel au Métronum, s’inquiète lui aussi : « Le Métronum nous a ouvert les portes. Le Bikini est trop grand et trop cher pour nous, alors que c’est 800 euros pour louer le Métronum pour une soirée. » Impossible de connaître les futurs tarifs. « On devait faire un concert en octobre 2020 qui a été reporté d'un an. Le Métronum a été incapable de me dire combien cela nous coûterait avec le changement de statut, témoigne Jacques Tschiember, le président de La Chatte à la voisine. Nous avons prévu une enveloppe supplémentaire, mais on ne pourra pas assurer un trop gros surcoût. »

La programmation de la salle restera-t-elle accessible aux associations locales ? L’avenir le dira. En tout cas, alors que le lieu prévoit d'accueillir « un projet d'entreprenariat innovant », la pépinière Ma Sphère regroupant une trentaine d’entreprises créatives et culturelles locales a été priée de libérer d'ici juin 2021, l'aile du Métronum où elle était hébergée gracieusement. Une décision qui peut sembler contradictoire.

Plusieurs connaisseurs du milieu musical toulousain invitent à la plus grande vigilance sur la transformation en cours. Derrière la fin de la régie directe pour la salle de concert, se cache une refonte totale de la direction des musiques à Toulouse, avec la disparition dès cette année des festivals Toulouse d’été et de la Saison bleue, dernier héritage de l’espace Croix Baragnon. Après le non-rachat du Pavillon Mazar, la fermeture de Mix’Art Myrys ou encore du Musée de l’Affiche, ce changement de statut du Métronum, couplé à la suppression d’événements culturels financés par la Ville, illustre une nouvelle fois la volonté de rentabiliser l’investissement municipal dans la culture.

Armelle Parion
Armelle Parion collabore avec Mediacités Toulouse depuis octobre 2018, enthousiaste d’avoir trouvé un média qui fait la part belle aux enquêtes. Correspondante pendant neuf ans pour le Parisien-Aujourd’hui en France, elle a aussi travaillé pour la radio (Radio France, Radio Solidaire) ainsi que des supports économiques (Touléco) et culturels (Lettre du spectacle).