Sans bottes ni fusils, les chasseurs savent à qui s'adresser pour traquer les subventions. En la matière, le Département de Haute-Garonne - comme le conseil régional d'Occitanie - s'avère être un territoire fort giboyeux. Mediacités a passé au crible les 26 500 subventions attribuées par le conseil départemental entre 2015 et 2020. Sur les près de 804 millions d’euros distribués sur cette période , 136 millions d'euros ont été alloués à 3 681 associations haut-garonnaises, soit près de 37 000 euros en moyenne.  

Or, fin 2020, la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Garonne a perçu une aide plus de dix fois supérieure à la moyenne, en recevant deux chèques de 379 461 euros et 20 000 euros.

Dans le très complet tableau récapitulatif fourni par la collectivité" (voir l'encadré En coulisses ci-après), ces financements apparaissent dans le budget de la direction chargée de la transition écologique. Celle-ci a attribué près de 21 millions d’euros à diverses structures sur la période étudiée. Le Syndicat mixte de l'eau et de l'assainissement de Haute-Garonne a, par exemple, reçu 1,3 million d’euros en 2017. Les associations et fédérations représentent une part bien plus congrue de ce budget, avec un total de 861 785 euros attribués à 29 structures. Avec 400 000 euros de financements à elle seule, la fédération départementale des chasseurs se taille la part du lion.               

Cette somme interroge. D’abord par son originalité, car la fédération départementale des chasseurs n'a été financée qu'une seule année, sur le mandat actuel du socialiste Georges Méric. Ensuite, par son importance. Si le Département finance régulièrement des sociétés de chasse communale, les montants en jeu n'ont rien à voir. De l’association de chasse de Villemur-sur-Tarn aux chasseurs pyrénéens à l’arc, dix petites structures se sont ainsi partagé au fil du mandat une enveloppe globale de 13 200 euros, la plupart du temps au titre des interventions culturelles, sportives et associatives du Département.

Un nouveau siège social

Renseignement pris, la plus importante des subventions décrochées par la fédération des chasseurs a permis à cette dernière de financer une partie de son nouveau siège social en construction à Carbonne. Depuis près de 20 ans, la fédération dispose de locaux avenue Jean Gonord, à la lisière est de la Ville rose, non loin de la Cité de l’espace. Bâti sur deux étages, le bâtiment accueille une quinzaine de salariés à temps plein, dédiés à l’encadrement de la pratique de la chasse dans le département, pour un budget annuel de 2 millions d’euros. « Peu de gens savent ce que nous faisons réellement : restauration des mares ou suivi de populations comme les perdrix », énumère, à titre d’exemples, Jean-Bernard Portet, le président de la « Fédé 31 ».

C’est lui qui porte le projet de déménagement depuis quelques années. « J’en avais plein le dos de devoir fixer des rendez-vous à Toulouse alors que la chasse, c’est avant tout la ruralité. Quand vous avez des personnes qui doivent venir de Saint-Gaudens et faire 1h30 de route, ce n’est pas pratique », explique ce chasseur, par ailleurs maire sans étiquette de Roquefort-sur-Garonne depuis 1994.

En 2020, le président de la fédération décide de mettre son projet à exécution et sélectionne Carbonne pour y installer un siège social flambant neuf. Hasard géographique, la commune fait partie du canton de Sébastien Vincini, l’un des hommes forts du Département, par ailleurs secrétaire fédéral du PS en Haute-Garonne. « J’ai fait des recherches au centre du département. Nous avons pensé à plusieurs villes, mais Carbonne était la seule à avoir un terrain disponible et en vente à ce moment-là », explique Jean-Bernard Portet. Les travaux ont débuté fin mars 2021 et devraient se terminer d’ici la fin de l’année.

Pour sa nouvelle « maison de la chasse », le président a vu les choses en grand : 1 300 mètres carrés sur deux étages, 17 bureaux, un grand hall d’accueil, une salle de réunion et un garage souterrain de 155 mètres carrés. Coût total de l’opération : 3,05 millions d’euros. Pour financer un tel projet, la fédération de Haute-Garonne ne peut pas s’appuyer sur ses fonds propres. « Nous avons dû emprunter sur vingt ans pour financer ce projet », assure Jean-Bernard Portet. Le président a également approché des collectivités comme la Région ou le Département. Ce dernier a alors accepté de subventionner le projet à hauteur de 380 000 euros. La vente des locaux actuels aurait pu permettre de financer en partie l’opération, mais rien n’est encore décidé à ce sujet. « Vu son emplacement, nous devrions trouver des acheteurs », apprécie tout de même Jean-Bernard Portet.

D’après le patron des chasseurs haut-garonnais, c’est la perspective de disposer d’une salle de conférence toute neuve pouvant accueillir plus d’une centaine de personnes, à Carbonne, qui aurait convaincu le Conseil départemental de mettre la main à la poche. « Ce sera la seule de ce type dans le centre du département. Elle sera équipée d’écrans intégrés, de rétroprojecteurs ou encore de la fibre, revendique Jean-Bernard Portet. Le Département pourra la louer pour organiser des réunions et des conférences. Je pense que c’est surtout ça qui a incité les élus à valider notre dossier. »

Interrogé par Mediacités, le Conseil départemental est plus évasif sur ses motivations. « Cette subvention s’inscrit dans le soutien du Conseil départemental aux comités et fédérations de la Haute-Garonne loi 1901. Elle prévoit la mise à disposition par la fédération (de la chasse, NDLR) au Conseil départemental d’espaces pour valoriser les actions menées par la collectivité en faveur de la protection de l’environnement », explique la collectivité, qui justifie le déménagement de la fédération par l’inadaptabilité de ses locaux actuels. Un avis que Jean-Bernard Portet, lui-même, ne partage pas : « Les locaux sont un peu anciens, mais ils ne sont pas insalubres. C’est vraiment une question de géographie ».

« Protection de l’environnement », « sécurité » ou encore « développement du territoire », les 26 500 subventions étudiées font toute mention de leur domaine d’attribution. Toute sauf une : celle dédiée à cette maison de la chasse. Preuve peut-être de la difficulté du Département à légitimer son financement.

Une subvention accordée moins d’un an avant les élections

Au-delà de la somme et des motivations, c’est la date d’attribution de cette dotation, votée moins d’un an avant les élections départementales, qui interpelle. Faut-il y voir un coup de pouce intéressé ou est-ce le simple résultat des procédures habituelles ? Un peu des deux à en croire Jean-Bernard Portet. « On ne s’est pas dit qu’on allait demander notre subvention maintenant parce qu’il y avait les élections. On a pris le temps de monter le dossier avant de s’approcher du Département, explique le président de la fédération de la chasse. Mais tout le monde sait qu’il y a une solidarité de vote chez les chasseurs. J’ai 11 000 adhérents, plus leurs femmes, leurs enfants et leurs potes. Quand vous avez des élus qui ne veulent pas nous aider, les chasseurs le retiennent. »

A-t-il exposé cet argument au Département pour obtenir sa subvention ? « Je ne fais jamais de chantage électoral ! », balaie le maire-chasseur. Cet ancien adhérent du Parti radical de gauche de Haute-Garonne sait pourtant que l’agenda électoral a pu jouer en sa faveur. « 11 000 chasseurs en Haute-Garonne, près de 150 000 à la Région. Ça fait beaucoup de voix. Si vous étiez un homme politique, vous n’y penseriez pas, vous ? », souligne-t-il avec malice.

Interrogé en marge d’une conférence de presse, George Méric, le président socialiste du Conseil départemental rejette lui aussi toute arrière-pensée électoraliste. « Il n’y a aucun lien avec les élections. Le dossier de la fédération de la chasse était mûr donc nous leur avons donné cette subvention. Comme nous le faisons aussi avec les associations de protection de l’environnement », assure-t-il.


L’analyse des 26 500 subventions accordées par le Département entre 2015 et 2020 montre pourtant que ces dernières sont moins bien loties. À titre de comparaison, dans la catégorie « transition écologique », l’association environnementale Nature en Occitanie - qui a reçu la dotation la plus importante de la part du Conseil départemental depuis 2015 - a perçu seulement près de 105 000 euros. C'est presque quatre fois moins que la fédération départementale des chasseurs, alors que cette structure gère un budget comparable et emploie davantage de salariés. De quoi nuancer les explications de George Méric et illustrer les préférences du Département en matière de transition écologique.

Nous avons contacté le Département à de multiples reprises pour essayer d’obtenir des précisions concernant cette subvention. Malgré nos relances par téléphone, SMS, mails et même une brève discussion avec la directrice de la communication en marge d'une conférence de presse, le Département n’a pas souhaité nous répondre en détails et nous a renvoyés vers la fédération départementale de la chasse.

La direction de la communication nous a tout de même envoyé un extrait de la commission permanente, qui s'est tenue le 12 novembre 2020. Mais cette dernière ne précise pas les conditions d’attribution de la subvention. De la même manière, le Département n’a jamais donné suite à nos demandes d’entretien avec l’élu en charge du dossier, Jean-Jacques Mirassou, vice-président de la commission permanente, chargé des sports, de l'éducation populaire, des anciens combattants et membre de la commission des finances.

Pour autant, le Département - contrairement à la mairie de Toulouse et à la région Occitanie - nous a envoyé un tableau complet et précis des 26 655 subventions distribuées durant le mandat de George Méric depuis 2015.

De son côté, Jean-Bernard Portet a répondu à toutes nos questions. Deux entretiens ont d’abord été réalisés par téléphone avant une rencontre d’une demi-heure dans l’actuel siège de la fédération de la chasse. Le président a répondu à toutes nos questions sans langue de bois, s’étonnant aussi du silence du Département sur ce dossier.