En Occitanie, les chasseurs ne chassent pas que le gibier. Ils traquent aussi les subventions du conseil régional. La région présidée par la socialiste Carole Delga est en effet une bonne pourvoyeuse de fonds pour les amateurs de cynégétique. Entre juillet 2018 et décembre 2020 , la collectivité a accordé au total 1 452 000 euros de subventions à la fédération régionale des chasseurs d’Occitanie. S’ajoutent à cette somme les 213 108 euros attribués, sur la même période, directement aux fédérations départementales de la chasse de l’Ariège, l’Aveyron, du Gard, de la Haute-Garonne et du Tarn. Au total, l’enveloppe se chiffre donc à 1 665 108 euros pour trois ans. Le tableau n’est pas complet puisque la liste publique des subventions n’est pas accessible entre 2015 et 2018. La Région a refusé de nous transmettre les données manquantes.          

https://www.mediacites.fr/decryptage/toulouse/2021/04/19/18-000-subventions-analysees-ou-va-largent-de-la-region-occitanie/

Une partie de ces financements sont distribués dans le cadre de projets environnementaux. La Région a par exemple confié aux chasseurs la mise en œuvre du plan CIFF destiné à créer et entretenir des couverts végétaux favorables au petit gibier (pintades, lapins, etc.). Pour la seule période 2018-2020, 551 898 euros ont été fléchés sur ce programme, mis en place en 2016. Les chasseurs sont aussi chargés du programme Via Fauna depuis 2017 pour étudier les collisions entre animaux sauvages et véhicules sur les routes. Ces travaux ont permis de cartographier les ouvrages permettant aux animaux de franchir routes, ponts et voies de chemin de fer. De quoi légitimer les 188 568 euros alloués au projet pour la période 2020-2021.

La fédération régionale de la chasse a également reçu 360 000 euros en 2019 pour financer la troisième phase du projet Corribior, projet qui a pour but de favoriser les corridors écologiques reliant deux habitats naturels d’espèces animales. La fédération n’a pas souhaité nous communiquer les montants pour les deux précédentes phases. Même flou autour du bilan : 26 hectares auraient été aménagés en 2020 dans la région, notamment dans le Lauragais, mais rien n’indique factuellement que la faune a bénéficié du programme.

De son côté, la Région n’analyse pas systématiquement le résultat des subventions qu’elle alloue. « Les bénéficiaires doivent montrer des factures pour prouver la réelle mise en place du projet, et peuvent être soumis à des contrôles d’audit une fois leur projet mis en place », nous a précisé Claire Fita, conseillère régionale socialiste et présidente de la commission Finances.

Au-delà de ces actions environnementales, les subventions financent aussi de simples événements comme le trophée de la chasse durable, pour lequel la Région octroie 26 000 euros chaque année, au moins depuis 2018. Des événements plus festifs, et n’ayant rien à voir avec la biodiversité, peuvent aussi être subventionnés, comme la finale nationale de la chasse au sanglier, pour laquelle la collectivité signe un chèque de 10 000 euros à l’association française de la chasse aux chiens courants Ariège et Haute-Garonne.

Mises bout à bout, toutes ces aides représentent près de 10 % des 16,3 millions d’euros de subventions régionales dédiées à l’environnement entre juillet 2018 et décembre 2020. La fédération régionale de la chasse est d’ailleurs le 2e bénéficiaire de cette enveloppe, derrière Voies Navigables de France (4,7 millions d’euros entre 2018 et 2020). Et devant les Centres permanents d’initiatives pour l’environnement (CPIE) qui ont reçu un million d’euros sur la période, notamment pour des programmes d’éducation à l’environnement et au développement durable.

Comparées aux chasseurs, d'autres associations de protection de l’environnement sont moins bien loties. Ainsi, France Nature Environnement (FNE) et la Ligue de protection des oiseaux ont reçu respectivement 218 600 euros et 192 000 euros sur la même période. Une différence que Thierry de Noblens, président de FNE Midi-Pyrénées, explique par plusieurs raisons. « Nous ne sommes pas structurés au niveau régional et nous rentrons moins dans le moule pour les appels à projets. Nous préférons ne pas y répondre quand ils ne correspondent pas à nos objectifs », explique-t-il. Et d'ajouter : « Les fédérations de chasseurs sont anciennes et ont un poids politique et sociologique évident, dont la Région tient compte ».

Ferdinand Jaoul, le VRP des chasseurs à la région

De fait, si les chasseurs d’Occitanie peuvent compter sur le soutien de la Région Occitanie, c’est en partie parce que l'un des leurs siège au sein de la majorité. Ferdinand Jaoul, conseiller régional socialiste du Gard, occupe le poste de délégué à la chasse et à la pêche depuis 2015. Un poste qu’il occupait déjà entre 2010 et 2015 au sein de l’ancienne région Languedoc-Roussillon, alors présidée par Georges Frêche. Avant de prendre place dans l’hémicycle régional, Ferdinand Jaoul a fait partie des instances dirigeantes de la fédération des chasseurs de l’Hérault à la fin des années 80. Il a plusieurs fois candidaté aux législatives, régionales, et sénatoriales dans l’Hérault, sous l’étiquette Chasse Pêche Nature et Traditions, un parti classé à droite. Avec cet élu rompu à l’exercice politique, les chasseurs disposent d’un sérieux atout. « Il est certain qu’il vaut mieux avoir un ami ou de la famille pour soutenir nos dossiers au sein de la région », apprécie d’ailleurs Serge Casteran, président de la fédération régionale des chasseurs en Occitanie.

Pendant son mandat en Languedoc-Roussillon, Ferdinand Jaoul pouvait compter sur Georges Frêche pour choyer les amateurs de gibier. Depuis, rien n’a changé. « Avec la fusion des Régions, Carole Delga a compris qu’elle avait besoin des chasseurs de son côté, affirme Serge Casteran, qui assure qu’en 2016, « Ferdinand Jaoul a négocié sa place au sein du conseil régional et une enveloppe pour les chasseurs ».

Une bonne nouvelle pour ses coreligionnaires puisque depuis la loi NOTRe, les Régions disposent de nouvelles compétences sur l’environnement et la gestion de la biodiversité. « L’échelon régional est donc, depuis 2015, celui sur lequel doivent se concentrer les actions de la chasse française en matière d’écologie et de biodiversité », souligne d’ailleurs Willy Schraen, l’influent président de la fédération nationale des chasseurs, dans son livre « Un chasseur en campagne » publié en 2020.

Dans cet ouvrage préfacé par l’actuel garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti, Willy Schraen tresse d’ailleurs des louanges à son VRP languedocien : « Il y a des cas exceptionnels, où le pouvoir compose avec les acteurs vivants des territoires. C’est le cas depuis de nombreuses années en Occitanie. L’actuelle présidente de région, Carole Delga, y poursuit le partenariat noué en son temps entre le conseil régional Languedoc-Roussillon de Georges Frêche et les chasseurs, habilement représentés par un grand défenseur de notre cause en la personne de Ferdinand Jaoul. »

L’aura du conseiller régional du Gard est d’autant plus reconnue dans les hautes sphères de la chasse, que la réussite de son action semble un cas presque à part en France, en dehors de l’Auvergne-Rhône-Alpes où Laurent Wauquiez arrose les chasseurs. Dans d’autres régions, « les projets proposés par les fédérations ne sont pas systématiquement retenus, alors qu’ils correspondent à ce que nous pouvons proposer en Occitanie, et qui nous sont financés », s’étonne ainsi Karine Saint-Hilaire, directrice de la fédération régionale de la chasse, jointe par Mediacités.

https://www.mediacites.fr/enquete/lyon/2021/04/20/a-quoi-ont-bien-pu-servir-les-6-millions-deuros-distribues-par-laurent-wauquiez-aux-chasseurs/

Le délégué à la chasse et à la pêche apprécie-t-il cette reconnaissance du travail accompli ? L’intéressé n’a pas souhaité répondre à nos questions. Ferdinand Jaoul va en tous cas pouvoir se consacrer tout entier à son passe-temps favori, puisqu’il ne rempilera pas pour un nouveau mandat. Pas de panique pourtant pour la cynégétique, puisque selon Serge Casteran, il y « aura un représentant des chasseurs aux côtés de l’actuelle présidente et candidate à sa réélection ». Le nom du concerné reste à l’heure actuelle un mystère.

Le poids électoral des chasseurs

Alors que les accidents de chasse augmentent et conduisent parfois à des drames, comme la mort d’un homme de 25 ans confondu avec un sanglier dans le Lot en décembre 2020, le soutien constant de Carole Delga à cette pratique peut interroger. S'agit-il d'une stratégie pour s'attirer les grâces du vote rural ? « Pensez-vous sérieusement que le soutien à la chasse résume à lui seul les attentes de nos concitoyens des territoires ruraux ? Croyez-moi, leurs priorités portent plutôt sur l’accès à des services publics et de santé, à des transports en commun efficaces et peu coûteux, sans parler de l’enjeu de la formation en proximité et de l’emploi. C’est ce qui guide l’action de la Région pour ces territoires ruraux tout au long de la mandature », riposte la présidente socialiste.

« Les chasseurs, comme les pécheurs que nous soutenons aussi, jouent un rôle important dans la connaissance et la gestion des espèces de notre territoire (...). Ils participent à la régulation des espèces qui (...) prolifèrent dans certains territoires de la région causant des dégâts dans les cultures mais aussi les milieux », poursuit la présidente du conseil régional, assumant pleinement son soutien à « une tradition vivante » qui compte « plusieurs dizaines de milliers de pratiquants dans la région ».

De fait, la fédération régionale revendique 153 000 pratiquants actifs en Occitanie. Or, selon une note de l’Ifop datée de 2017, 38 % des chasseurs auraient voté pour Marine Le Pen au premier tour des présidentielles en 2017. Une donnée clef alors que certains sondages donnent Carole Delga et Jean-Paul Garraud (RN) au coude-à-coude au premier tour, en juin prochain. Les mannes régionales convaincront-elles cet électorat de se prononcer en faveur de la présidente sortante ? Seuls les résultats du scrutin le diront.

Qu'en pensent les autres candidats ?

Associés à la majorité socialiste, les écologistes - en la personne de Romain Pagnoux, conseiller régional EELV candidat à sa réélection sur la liste d'Antoine Maurice - estiment que « les montants (accordés aux chasseurs, NDLR) sont disproportionnés » et que « ce sont aux associations environnementales, non aux chasseurs, de s'occuper de projets liés à la biodiversité ».

Du côté de La France Insoumise, la candidate Myriam Martin considère que les subventions sont « très élevées par rapport à d'autres associations qui défendent l'environnement ou la biodiversité » Pour la conseillère régionale sortante, un rééquilibrage est nécessaire dans l'attribution de ces subventions. Elle pointe également la nécessité d'un débat avec les fédérations de chasse : « Est-ce aux chasseurs d'être des acteurs privilégiés du maintien de la biodiversité, alors qu'on n'a pas remis en question certaines pratiques de la chasse ? », s'interroge-t-elle.

Contactées, les autres principales têtes de listes en Occitanie - Aurélien Pradié (LR), Vincent Terrail-Novès (LREM), Jean-Paul Garraud (RN) - n'ont pour l'heure pas répondu à nos sollicitations sur leur volonté de maintenir le niveau de subventions régionales pour les chasseurs.