«Épuisement », « dépit », « colère ». Le 8 juin dernier, à L’Union, près de soixante-dix agents de l'action sociale employés par le Conseil départemental de Haute-Garonne se sont réunis à l’appel de l’intersyndicale CFDT-FO-SUD-CGT-UNSA pour voter une grève le 17 juin prochain. Infirmières, assistantes sociales, sages-femmes ou encore secrétaires administratives, Mediacités s’est entretenu avec huit d'entre eux. Le tableau qu’ils dépeignent de leurs conditions de travail est pour le moins inquiétant. Ils dénoncent un manque de moyens humains alors que la crise sanitaire a fait exploser les cas de personnes en grande précarité.

« On en est à 190 dossiers en cours et 80 mesures de prévention décidées mais non mises en pratique », témoigne ainsi une assistante sociale de la maison des solidarités de Borderouge, à Toulouse. « Deux collègues sont absentes et n’ont pas été remplacées. On nous a attribué leurs dossiers », ajoute-t-elle. « J’ai honte de ce qu'il se passe, s’indigne pour sa part une agente de la maison des solidarités de Bouloc. « Quand je pars au travail, j’ai la boule au ventre. Le soir, je fuis pour rentrer chez moi. Ce n’est pas normal. »

Qu’ils travaillent dans les maisons de santé de Saint-Jean, de la Farouette, de Colomiers, de Muret, de Rangueil, ou encore de Bagatelle, tous s’accordent pour demander une hausse des effectifs. « La population est en train de se fragiliser avec la Covid. Dans mon secteur, on est à une assistante sociale pour 120 personnes ! Cela crée des délais plus longs », rapporte une assistante sociale qui souhaite rester anonyme. « Les collègues sont épuisés, certains au bord du burn-out. Les directions nous demandent d’en faire moins pour ne pas accumuler du retard. Nous avons un service à la personne extrêmement dégradé », ajoute Marina Lergenmuller, représentante syndicale Sud.

Des grèves et des alertes à répétition sur le secteur toulousain

Ces efforts sont reconnus par les agents et les syndicats interrogés par Mediacités, mais restent « insuffisants » selon eux. Ce nouveau mouvement social n’est que le dernier d’une longue série. En octobre 2019, un vaste mouvement de grève des travailleurs sociaux avait contraint le Conseil départemental à réagir. « La collectivité a augmenté les effectifs des agents dédiés aux solidarités de 11,4 % entre 2019 et 2020 avec la création de 170 postes. Le nombre d’agents dédis aux solidarités est, à ce jour, de 2 173 ; il était 1 938 en 2017 », précise le Département. « Ces recrutements ont permis de combler un retard qui s’accumulait depuis une dizaine d’années, reconnaît un agent de la maison des solidarités de Bagatelle. Mais aujourd’hui, nous avons une hausse de la démographie dans le département et une crise sanitaire qui n’a pas été anticipée. »

« La charge de travail a fortement augmenté »

Depuis le début de l’année, les grèves et les droits d’alertes se sont d’ailleurs multipliés dans les maisons de santé du secteur toulousain. À Basso Cambo, Saint-Jean, Borderouge ou encore Colomiers, les professionnels de santé ont interpellé leurs directions pour demander des moyens supplémentaires. « La charge de travail a fortement augmenté avec le doublement du nombre de permanences locales d’action sociale alors que dans le même temps, trois postes d’assistantes sociales ont disparu », pouvait-on lire sur un préavis de grève envoyé le 12 mars 2021 par les syndicats de la maison des solidarités de Colomiers et consulté par Mediacités. À Empalot, un droit d’alerte a été envoyé le 1er avril dernier. Dans ce courrier, l’équipe de la maison des solidarités dénonce « une surcharge de travail des psychologues avec plus de 100 situations chacune (nombre de dossiers, NDLR) » ou encore « 39 situations [qui] ne pourront pas être examinées en commission enfance en l’absence du second responsable de l’aide sociale à l’enfance ». À la maison des solidarités de Soupetard, les agents de la protection de l’enfance assurent que le manque de personnel « crée des dysfonctionnements et des oublis qui pourraient s’avérer graves dans le travail. Par exemple : retard ou absence de rapports au magistrat, absence de représentants de l’aide sociale à l’enfance (ASE) aux audiences, oublis de calendriers, erreurs de taxis, de chauffeurs ASE… », alertait ainsi un courrier envoyé au Département le 6 mai dernier.

Des recrutements en mars dernier

De son côté, le Conseil départemental met en avant « les efforts engagés » par la collectivité, « dès l’arrivée du nouvel exécutif » en 2015, pour « refondre l’organisation de l’action sociale départementale » et renforcer « la proximité avec les Hauts-Garonnais » en créant « sept nouvelles maisons de santé et portant ainsi leur nombre à trente ». « Cinq directions territoriales des solidarités ont été créées pour animer et accompagner les maisons de santé, qui sont chargées de la mise en œuvre des missions de solidarités », nous a répondu, par mail, la collectivité [Voir En coulisses].          

Malgré la création de vingt postes en mars 2021, selon les chiffres transmis par la collectivité, la colère gronde toujours chez les syndicats et une partie des agents de l’action sociale. Les travailleurs sociaux présents à l’assemblée générale ont largement choisi de voter la grève le 17 juin prochain, trois jours avant le premier tour des élections départementales. Une décision à l'opportunisme assumé. « Nous avons une fenêtre de tir, nous devons la saisir », admet un syndicaliste. Reste à mobiliser suffisamment les troupes pour tenter de peser dans les futures négociations à venir, comme l’espère Vincent Poliani, secrétaire d’une équipe d’assistante sociale de Bagatelle : « À une semaine du premier tour, nous voulons créer une prise de conscience et un rapport de force ».

Mediacités s’est entretenu avec huit agents de l’action sociale du Conseil départemental (infirmier(e)s, secrétaires, assistant(e) social(e), sage-femme) entre le 25 mai et le 8 juin. À l’exception des représentants du personnel, tous ont demandés à rester anonyme, mettant en avant leur « devoir de réserve » ou leur « crainte de représailles » de la part de leur direction.

Contacté le 9 juin pour une demande d’entretien « pour parler de la situation dans les Maisons de Santé », le Conseil départemental nous a répondu, le lendemain, par un mail récapitulant les actions de la collectivité dans le domaine des solidarités depuis 2015 sans pour autant nous accorder d'échange. Nous avons envoyé, le même jour, un second message contenant, cette fois-ci, plusieurs questions précises. À cette heure, le Département ne nous a pas encore répondu.