Il faut relire ce qu’écrivait Martine Aubry en 2008 à propos de Wazemmes. Dans son programme pour l’élection municipale, la maire (PS) de Lille, alors candidate à un nouveau mandat, y célébrait « sa vitalité, sa diversité et sa mixité sociale ». « Nous tenons à garder l’identité et la convivialité de ce quartier, affirmait-elle. Tout en y améliorant les conditions de vie et de logement. » La promesse était claire : quartier populaire en voie d’embourgeoisement, Wazemmes était un terrain prometteur où les plantes des jardins partagés devaient pousser plus vite que le cannabis caché dans les recoins de la rue Jules-Guesde.

Édition du 13 décembre 2019 : dans le cadre de notre grande enquête participative #DansMaVille consacrée à la gentrification, nous mettons à nouveau en avant certains articles publiés précédemment sur Mediacités. 

« Wazemmes, c’est notre Ménilmontant »

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Françoise Quenelle, "76 ans et demi", presque tous passés dans le quartier, préside le Club des ambassadeurs de Wazemmes - Charles Delcourt

A première vue, tout semblait lui donner raison. L’histoire, d’abord. « Jadis, Wazemmes était un village indépendant très important, raconte Françoise Quennelle, la présidente du Club des Ambassadeurs de Wazemmes et véritable mémoire des lieux, du haut de ses 76 ans « et demi ». Les Lillois venaient y boire un verre, y écouter de la musique. C’était moins cher qu’à Lille. » En 1858, l’ancienne commune indépendante est avalée par sa voisine. Devenue un simple quartier de Lille, elle conserve néanmoins au fil des décennies son ADN, l’empreinte de son passé industriel et commerçant, son côté populaire. Au début des années 2000, cette identité singulière devient soudainement attractive. Résultat, le quartier fait un bond démographique impressionnant (près de 17 % d’habitants en plus entre 1999 et 2013), jusqu’à atteindre plus de 27 000 habitants. Et pas n’importe lesquels.

« le quartier est une sorte de laboratoire urbain, soumis à un processus d’embourgeoisement »

Les nouveaux arrivants sont des étudiants attirés par les bars du quartier, des jeunes couples de cadres à la recherche d’un secteur vivant et pas trop cher, des familles en quête d’un lieu de vie convivial. « Wazemmes, c’est notre Ménilmontant, notre Bruxelles-Midi », s’amuse Abdelhafid Hammouche. Pour le professeur de sociologie de l'Université de Lille 1, auteur d’une étude sur la gentrification de Wazemmes, c’est clair : « le quartier est une sorte de laboratoire urbain, soumis à un processus d’embourgeoisement. La part des ouvriers et des employés y a diminué, tandis que celle des cadres moyens et supérieurs a augmenté. »

Benjamin (et son amie) arrivent du Nord-Pas-de-Calais pour étudier à Lille. Leur quartier d'adoption ? Wazemmes ! - Charles Delcourt
Benjamin (et son amie) arrivent du Nord-Pas-de-Calais pour étudier à Lille. Leur quartier d'adoption ? Wazemmes ! - Charles Delcourt

Béatrice, 37 ans, a fait partie de ces néo-wazemmois. Elle raconte : « Nous aimions déjà beaucoup sortir dans ce quartier et, comme les maisons n'étaient pas très chères dans le secteur, nous nous sommes installés. La mixité du secteur était attirante et nous avons vécu le côté chouette de Wazemmes, avec le marché, les voisins sympas, les bars. » Quelques années et trois grossesses plus tard, son instinct parental l’a pourtant décidée à quitter son logement : « Je ne me voyais pas laisser les enfants aller seuls à la boulangerie alors qu’ils allaient croiser huit dealers sur le chemin ».

Deux secteurs bien différents

C’est que si Wazemmes change, il ne le fait pas de manière homogène. Béatrice, son compagnon et leurs trois enfants l’ont bien compris. En déménageant, ils n’ont pas quitté le quartier mais se sont simplement déplacés de quelques centaines de mètres, de l’autre côté de la rue Gambetta. Là, c’est un autre monde. Celui des commerces de bouche qui attirent des clients de toute la métropole ; celui des écoles réputées ; celui où la délinquance n’est pas au centre de toutes les conversations. Un monde où son compagnon ne se fait pas traiter de « bol de riz » ou de « jaune » quand il sort de chez lui. La frontière entre ces deux univers, Béatrice la situe à la rue des Sarrazins. Certains parlent de nord et de sud du quartier.

A cet égard, les chiffres sont éloquents. En 2011, l’Observatoire des inégalités classait Lille parmi les villes françaises où les écarts de revenus étaient les plus forts . Wazemmes ne dépareille évidemment pas dans le paysage. Il s’y fond même parfaitement. Walid Hanna, l’adjoint (PS) chargé de la politique de la ville à la mairie de Lille, a beau affirmer que le quartier « est moins pauvre et va mieux », les disparités restent importantes, le fossé entre les deux Wazemmes béant.

Le taux d’activité , par exemple, s’élève à 70,91% sur le secteur de la rue Barthélémy-Delespaul. Plus au nord, vers la rue des Stations, il tombe à 52,10% (la moyenne lilloise s’établit quant à elle à 65,38%). Un autre exemple ? A l'Est, près de l’église Saint-Michel, on ne dénombre que 23,6% d’ouvriers. A l’opposé, du côté de Magenta-Fombelle, près de la rue Jules-Guesde, ils représentent 53% de la population. Autre signe : en 2015, une partie du quartier est sorti du dispositif « politique de la ville ». Une partie seulement.

Une mixité qui n’opère pas

L’activité commerciale est un autre indicateur de ces disparités criantes. Si les commerces du secteur Jules-Guesde souffrent, ceux de la rue Gambetta se portent plutôt bien. Thierry Wainstein, le propriétaire des chaussures Félix, connaît bien les deux sites. Il y a quelques mois, il a quitté la rue Jules-Guesde où l'enseigne familiale était implantée depuis 1932 pour la rue Gambetta. Résultat ? « On fait 30 à 40% de chiffre d’affaires en plus ». C’est que de l'autre côté de la place du marché, l’atmosphère est différente. Plus loin, sur le même trottoir, Alice, qui a ouvert en février 2015 Day by Day, un magasin de produits en vrac, ne s’y est pas trompée : « Je ne regrette pas de m’être implantée ici. Il y a une vraie ambiance de village. »

Claire Vigier tient la boutique Mexicali à Wazemmes, dans le secteur Gambetta - Charles Delcourt
Claire Vignier tient la boutique Mexicali à Wazemmes, dans le secteur Gambetta - Charles Delcourt

Un village un brin « branché », avec ses commerces hybrides : « Wash and go », une laverie qui fait aussi café ; « Une tasse de vintage » où l’on peut acheter la tasse dans laquelle on vient de boire son thé ; ou encore « Les mains dans le guidon », un bistrot dans lequel on peut également réparer son vélo. Selon Xavier Bonnet (PRG), adjoint au maire de Lille, chargé du commerce, c’est l’une des forces de la zone :        « C'est cette importante proportion d’indépendants qui différencie la rue Gambetta des autres artères. Ici, ceux qui tiennent les boutiques vont encore acheter chez leurs fournisseurs en se disant : « ça, je sais à quel client je vais pouvoir le vendre ». Pour Claire Vignier, présidente de l’association des commerçants de la rue Gambetta : « C’est le grand melting pot. » Une rue avant-gardiste.

« On ne mange pas un téléphone tous les matins au petit-déjeuner ! »

Mais alors, pourquoi cette dynamique n’essaime-t-elle pas jusqu’à la rue Jules-Guesde ? C’est qu’un autre commerce a gangréné le secteur... Ici les trafics en tout genre prennent le pas sur les formes de ventes légales. Dealers et bandes tiennent la rue, créant un climat propice ni à la flânerie, ni au shopping. Résultat, de nombreux magasins tirent leur rideau de fer. Et quand il se lève à nouveau, c’est souvent pour laisser la place à une offre bien moins diversifiée qu’auparavant.  « Avant, on pouvait vivre en autarcie rue Jules-Guesde, tous les commerces étaient représentés : droguiste, boulangers, magasin d’électroménager, horloger, marchand de poissons rouges. Il y avait même cinq boulangeries ! Aujourd'hui il n'y a plus que des boutiques téléphoniques. On ne mange pas un téléphone tous les matins au petit-déjeuner ! » s’agace Françoise Quennelle.

Hakim Agouni (ici avec son oncle Boualem) préside l'association des commerçants de la rue Jules-Guesde et des rues adjacentes. Il organise aussi un festival de cinéma dans le quartier - Charles Delcourt
Hakim Agouni (ici avec son oncle Boualem) préside l'association des commerçants de la rue Jules-Guesde et des rues adjacentes. Il organise aussi un festival de cinéma dans le quartier - Charles Delcourt

Stratégie d’évitement au collège

Pour trouver un peu de mixité, inutile de chercher du côté des plus petits. Là non plus, le mélange n’opère pas vraiment. « Le collège de Wazemmes pâtit d’une réputation qui n’est pas justifiée », explique Nathalie Yahiatène, principale de l’établissement depuis mai 2016. Résultat, 85% des élèves sont issus de familles défavorisées, alors que le collège offrait plus de diversité à son ouverture en 2008. Ceux qui connaissent les stratégies scolaires et ont la possibilité de les suivre, optent souvent pour le privé. Le but ? Eviter à tout prix ce brassage tant souhaité par la majorité municipale. Depuis la rentrée 2016, le collège tente au contraire de le favoriser, grâce à la mise en place de classes hétérogènes, mêlant les meilleurs élèves à ceux qui rencontrent plus de difficultés. « De cette manière, on évite de reproduire les inégalités qu’ils vivent à l’extérieur », argue la principale. Pour Michael Ansart, enseignant d’histoire-géographie dans l’établissement du boulevard Montebello, « les problèmes de l’extérieur ne passent pas les portes du collège », les élèves n’en parlent pas aux enseignants. Pour lui, le collège est à l’image du quartier : « Les gens se côtoient à Wazemmes, mais il y a une sorte de ségrégation spatiale. »

« Que des rastas et des bobos »

Certains lieux, pourtant, semblent conçus pour favoriser le brassage des populations. C’est le cas par exemple du marché ou de la maison Folie de Wazemmes. Mais là encore, le résultat est en demi-teinte. « Ici les publics se croisent mais ne se parlent jamais. Certaines personnes disent qu’elles vont au marché le mardi et le jeudi, mais pas le dimanche. Ce jour là est « réservé » aux personnes extérieures au quartier, raconte Isabelle François, chef du service éducatif du secteur Wazemmes de l'association Itinéraires. La maison Folie de Wazemmes ? Elle est souvent considérée comme un lieu inaccessible. La Fête de la soupe ? Un événement qui ne rassemble "que des rastas et des bobos". » Un constat un peu dur que tempère Olivier Sergent, le directeur de l’établissement culturel. Menée il y a quelques années, une étude montrait que 20 % des gens franchissant les portes des expositions gratuites n’avaient jamais mis les pieds auparavant dans un musée, rappelle-t-il. A deux pas du lieu culturel, Monique, charismatique tenancière du non moins fameux bar Le Cheval Blanc, reste elle aussi positive : « Wazemmes est un quartier populaire, convivial, cosmopolite. J’adore ! »

Nordine, Wazemmois - Charles Delcourt
Nordine, Wazemmois - Charles Delcourt

Perceptions différentes

Reste que ces derniers mois, il a moins fait parler de lui pour son marché – le plus grand d’Europe, dit-on – ou son atmosphère festive que pour les faits divers qui rythment sa chronique. Résultat, même chez les habitants, les opinions divergent. « On n’a pas peur à Wazemmes », assure Charlotte Brun, la présidente (PS) du conseil de quartier. « Je suis beaucoup plus méfiant qu’avant », rétorque Philippe Froguel, chercheur au CNRS qui a défrayé la chronique, en envoyant à Martine Aubry une lettre ouverte racontant son agression dans le quartier en septembre 2016.

Une différence de perception qu’Adrien*, un autre habitant du secteur a particulièrement ressenti en participant à une réunion organisée par la mairie de quartier. « Il y a été un moment question d’un problème de deal du côté de la rue Gambetta. Une dame était visiblement très interpellée par ça. Mais nous, rue Jules-Guesde, c’est quelque chose auquel on ne fait plus attention. On vit avec. » Au point, parfois, de ne plus se rendre compte de son impact sur la réputation du quartier ? Lorsqu’il a mis sa maison en vente, les appels d’éventuels acquéreurs ont été encourageants. Sur un mode ironique. « Quand je disais où le logement était situé, rue d'Arcole, à deux pas de Jules-Guesde, les gens me disaient "bonne chance", avant de raccrocher. » Il lui a pourtant suffi de deux mois pour vendre sa maison. Rien d’étonnant, selon Christine Wagon, négociatrice dans l’agence immobilière Descampiaux-Dudicourt. « Les personnes extérieures au quartier ont un peu peur de sa réputation et l’impression qu’il se dégrade. » Les Wazemmois, eux, en voient les avantages : les commerces, les transports, le côté convivial. « Résultat, ce sont eux qui achètent », reprend Christine Wagon. Comme le résume Adrien, c’est là le paradoxe de Wazemmes : « Il y a des choses qui ne vont pas, mais tant d’autres qui sont agréables. » Et qui font que l’on y reste.

Des initiatives pour « créer de la convivialité »

Bekhta, wazemmoise d'adoption ouvrira dans quelques mois avec Maité une conciergerie de quartier - Charles Delcourt
Bekhta, wazemmoise d'adoption ouvrira dans quelques mois avec Maité une conciergerie de quartier - Charles Delcourt

Un attachement qui incite les habitants à se battre pour préserver leur qualité de vie et « créer de la convivialité ». Dans quelques mois, deux Wazemmoises d’adoption, Maïté et Bekhta, ouvriront ainsi La Ganterie, une conciergerie de quartier avec jardin partagé, épicerie collaborative, etc. En novembre, une nouvelle association, La Film(e) équipe, a organisé un festival de cinéma, dont les habitants et commerçants pouvaient choisir la programmation en proposant un film fétiche. « Il n'y a qu'à Wazemmes qu'on peut avoir cette convivialité », juge l’un de ses membres, Hakim Agouni, également président de l'association des commerçants de la rue Jules-Guesde et des rues adjacentes. Il y a donc du bon et du moins bon, à Wazemmes. La mission, pour la Ville, sera de faire en sorte que le bon tire le reste du quartier vers le haut, sans ignorer les difficultés et la souffrance de certains de ceux qui y habitent ou y travaillent. Alia, habitante du secteur en proie au deal et conseillère de quartier, confirme : « Wazemmes n’a jamais été un quartier tranquille. J’ai toujours eu l’impression de vivre dans un quartier à la fois pourri et merveilleux. »

(* le prénom a été changé)

L'ensemble des portraits de Wazemmois illustrant cet article sont l’œuvre de Charles Delcourt, de l'agence LightMotiv, pour Mediacités.
A retrouver sur notre diaporama.

Pour cette enquête, nous avons cherché à nous entretenir avec François Lamy, ancien ministre de la Ville et conseiller de Martine Aubry à la mairie de Lille. Il n'a pas donné suite à nos - nombreuses - relances. Nous avons également contacté Didier Perroudon, le chef de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) du Nord, qui n'a pas souhaité répondre à nos questions.