On en était presque à l’avoir oublié. David Roquet, l’ancien directeur de Matériaux Enrobés du Nord (MEN), filiale du groupe de BTP Eiffage située à Annay-sous-Lens (Pas-de-Calais), se faisait très discret depuis le scandale du Carlton de Lille en 2011, une sombre affaire de parties fines à laquelle était mêlé Dominique Strauss-Kahn, l’ancien patron du Fonds Monétaire International (FMI). La justice avait reproché à ce cadre supérieur d’avoir financé pour lui et quelques ami(e)s trois déplacements à Washington, des billets de train mais aussi des notes de restaurant. Jusque-là, rien d’illégal… En revanche, David Roquet s’était fait rembourser les additions par sa « boîte » ou les avait directement fait passer en comptabilité et régler par Eiffage, semble-t-il, sans l’aval de son supérieur hiérarchique.

Jean-Luc Vergin, le directeur d’Eiffage Nord, son patron de l’époque, avait déclaré devant le juge d’instruction n’avoir jamais été mis au courant de ces petits « extras ». Ce que David Roquet a toujours contesté. Durant l’enquête, la photocopie du passeport de Jean-Luc Vergin avait pourtant été retrouvée dans l’ordinateur de son subalterne. Etrange, tout de même… En juin 2015, l’ingénieur nordiste avait finalement été condamné par le tribunal correctionnel de Lille à six mois de prison avec sursis et au remboursement des sommes, aux motifs d’escroquerie et d’abus de confiance. A ce jour, David Roquet est toujours sous le coup de devoir rembourser 41 312,87€ hors frais à Eiffage car la société de BTP n’a jamais fait exécuter le jugement et réclamé son dû. Là aussi, voilà qui est pour le moins étrange…

Depuis, cet ingénieur de formation traîne cette affaire et cette surexposition médiatique comme un boulet. D’ailleurs, il confie qu’il ne s’en est jamais remis. « C’est encore difficile à vivre », confirme-t-il le visage triste, d’une voix presque fluette. « Mes parents se sont saignés pour que je fasse des études. J’ai toujours œuvré pour mon entreprise et j’ai été un salarié fidèle et obéissant. » Un père instituteur, une mère secrétaire, David Roquet a suivi un cursus d’enfant sage et studieux couronné de succès. « Math sup », « Math spé », ce premier de la classe avait décroché le concours de l’Ecole des Mines de Douai, avant d’opter pour l’Ecole supérieure des arts et métiers. En clair, rien ne prédisposait cet étudiant brillant et cet ingénieur compétent à se retrouver un jour devant un tribunal correctionnel. En 2015, il est donc tombé de haut…

Abandonné par son employeur… et ses frères !

« Là, je suis en face de vous », poursuit-il d’une voix chevrotante. « Mais à l’intérieur, tout est cassé ! Cette histoire m’a détruit… » Incarcéré en préventive d’octobre 2011 à janvier 2012 à la maison d’arrêt d’Arras, l’ex-directeur de filiale a même envisagé le pire. « Mon avocat m’a sauvé la vie », assure-t-il, en jetant un œil bienveillant vers son conseil, le pénaliste Stefan Squillaci (du cabinet lillois Dupont-Moretti - Squillaci). « S’il n’était pas venu me voir le jour de Noël, j’aurais fait une bêtise. Je lui dois la vie ! » Car à l’époque, rien ne lui est épargné. Son employeur ne lui fait pas de cadeau. David Roquet apprend sa convocation à un entretien préalable en vue de son licenciement derrière les barreaux. « Et quelques jours plus tard, j’ai su que j’étais viré », se rappelle-t-il. « Maître Dupont-Moretti me l’a annoncé en venant lui aussi me voir en prison. Il m’a dit que la presse en parlait. Je n’avais même pas été mis au courant ».

Depuis, David Roquet tente de se reconstruire doucement, discrètement. « Mon beau-père m’a prêté un peu d’argent. J’ai acheté une petite camionnette et du matériel. Et j’essaye de dégoter des petits chantiers dans le bâtiment ». Les temps sont durs. Malgré des semaines entières sur la route, il lui est difficile de se verser plus de 800€ de salaire mensuel. Après deux décennies comme patron de filiale d’un géant du BTP, on imagine bien la descente aux enfers.

Pour ne rien arranger, beaucoup de gens lui ont tourné le dos. « Du jour au lendemain, vous n’êtes plus rien », déplore-t-il d’un ton grave. Même ses frères franc-maçons du Grand Orient, particulièrement ceux de la loge Themis à Cambrai, l’ont renié. « J’ai d’abord été mis à pied trois ans par un recommandé », raconte-t-il, très amer. « Et puis un jour, j’ai reçu un courrier pour me dire que je pouvais réintégrer ». Frère David avait purgé sa pénitence… « Très vite, j’ai reçu une autre lettre pour me dire que devant la gravité des faits, j’étais convoqué en audience d’appel ». Visiblement, au cœur de la franc-maçonnerie locale, tout le monde n’était pas sur la même longueur d’ondes. « J’ai donc démissionné, poursuit le frère maudit. Le pire, c’est qu’ils ont contesté ma démission. En fait, je crois qu’ils préféraient me virer ». David Roquet n’a pas souhaité envenimer les choses : « J’aurais pu les attaquer en diffamation. Le grand maître m’a comparé aux curés pédophiles dans l’église. Il ne faut tout de même pas exagérer ! »

Quand l’histoire se répète…

Les choses auraient pu en rester là. David Roquet aurait continué son bout de chemin, coincé entre amertume et sentiment d’injustice. Seulement voilà ! Au cours de l’automne 2016, son nom réapparaît dans une autre procédure… A l’époque, le juge Gentil mène des investigations dans le cadre de l’attribution, en 2008, de la construction du Grand Stade de Villeneuve d’Ascq à la société Eiffage, suite à une plainte pour délit de favoritisme déposée par le lanceur d’alerte nordiste Eric Darques. Durant l’été 2016, le magistrat lillois est informé de faits parallèles. Lors de la construction de l’enceinte, l’évacuation des terres du chantier a servi à la réalisation de buttes anti-bruit sur plusieurs communes de la métropole, dont une à Péronne-en-Mélantois, comme vous l’a révélé Mediacités le 22 décembre dernier.

Le maire du petit bourg n’est autre que Damien Castelain, le président de la Métropole Européenne de Lille (MEL) et surtout chaud partisan, en 2008, de la solution Eiffage pour la construction du stade. Or, en août 2010, soit quelques mois après l’édification de cette butte, le maire a effectué un voyage en Hongrie, financé par Eiffage, afin d’assister à un grand prix de Formule 1. Pour ce déplacement, il était accompagné d’Henri Ségard, la cheville ouvrière de l’incroyable revirement dans le dossier du stade en faveur d’Eiffage. Là encore, David Roquet a réglé la facture. Soit 5 934,52 €. Etait-ce de sa propre initiative, comme la justice l’avait estimé dans l’affaire du Carlton de Lille ? Difficile à croire… Car, cette fois, Jean-Luc Vergin est également de la partie. Sur les voyages à Washington, l’ancien patron de David Roquet s’était dédouané de toute connexion avec son subalterne. Cette fois, impossible pour lui de soutenir qu’il n’était au courant de rien.

Des perquisitions à la chaîne

Face à l’implication des mêmes protagonistes dans les deux affaires - l’attribution du stade à Eiffage et l’édification des buttes -, le juge Gentil a demandé et obtenu du Procureur de la République de Lille un réquisitoire supplétif, c’est-à-dire un élargissement de son enquête. En septembre, le magistrat a tout naturellement convoqué David Roquet. « Je me suis dit : ça y est ça recommence », souffle ce dernier.

En décembre, le juge d’instruction ordonne et mène personnellement des perquisitions chez Alain Létard, l’ancien directeur commercial d’Eiffage Nord, chez Jean-Luc Vergin, ancien directeur régional aujourd’hui en retraite, ainsi qu’au laboratoire central de l’entreprise à Mont-Saint-Eloi (Pas-de-Calais) où sont entreposées les archives d’Eiffage. A ce jour, les documents saisis sont toujours en cours d’exploitation par la justice. Une anecdote sur ces opérations en dit long. Le 22 décembre, la perquisition de la résidence secondaire de Jean-Luc Vergin au Touquet se termine. Les policiers prennent congé. Dès qu’ils ont le dos tourné, le retraité prend la route et se rend dare-dare au laboratoire d’Eiffage à Mont-Saint-Eloi. Pour quelle raison ? Pour y soustraire des documents ? Seul hic : à son arrivée, la perquisition est encore en cours et les fonctionnaires de police sont tout surpris de sa présence. Cette anecdote étonnante laisse songeur sur la facilité dont un ex-salarié accède à des sites Eiffage…

Cette fois, David Roquet a décidé de ne plus porter le chapeau. « Oui j’ai pris cette facture du Grand Prix de Formule 1 de Hongrie dans la comptabilité de ma filiale mais c’était parce que Jean-Luc Vergin me l’avait demandé, explique-t-il. Il m’a dit qu’il avait déjà enregistré un déplacement en Suisse et qu’il était au taquet sur ses frais. » Exactement ce que David Roquet a affirmé devant la brigade financière de Lille, en novembre dernier.

« Notre boulot ? Sortir les élus »

Plusieurs questions se posent désormais. La première ? Quels étaient les liens réels entre David Roquet et son patron ? Jean-Luc Vergin pouvait-il ignorer les petits arrangements comptables de son subalterne, comme il l’a soutenu dans sa déposition devant le juge lors de l’enquête sur le « Carlton de Lille » ? Au vu des derniers éléments, cela semble de plus en plus difficile à croire...

« J’ai commencé ma carrière chez Beugnet, raconte David Roquet. J’ai toujours connu ce mode de fonctionnement, ces notes de frais pour inviter les élus… » La pratique est tellement courante qu’elle prend des proportions étonnantes. « Je me souviens avoir dû souscrire un emprunt auprès de ma banque pour faire face, précise David Roquet. J’avais entre 9 000 et 10 000€ de frais par mois. Avec un salaire mensuel de 5 000€, c’était impossible à assumer dans l’attente des remboursements par Eiffage ». Devant le juge d’instruction, Jean-Luc Vergin a assuré avoir demandé à David Roquet de modérer ses dépenses « annexes ». Sauf pour les petites escapades en Hongrie visiblement…
Le Directeur Régional d’Eiffage était donc au courant des sommes exorbitantes allouées aux frais de représentation par son directeur de filiale. « Et encore, j’en faisais moins que d’autres », détaille David Roquet. « Si on ne faisait pas assez de frais, on se faisait engueuler. On nous disait que c’était notre boulot de sortir les élus… » Selon lui, David Roquet disposait d’une enveloppe annuelle de 200 000 € pour ses faux-frais. Certes, les petits cadeaux n’ont jamais été interdits. Encore faut-il qu’ils ne soient pas assortis de contreparties…

Deuxième question clef : Jean-Luc Vergin et David Roquet se fréquentaient-ils en dehors des heures de bureau ? Oui, si l’on en croit les témoins de leurs sorties régulières au golf d’Anzin-Saint-Aubin, à côté d’Arras (Pas-de-Calais), au restaurant voisin L’Infini, devenu au fil du temps leur cantine, dans les bars du Touquet où encore en Belgique. Lors du salon des maires de France, en 2010, Eiffage avait privatisé le célèbre Paradis Latin à Paris. Les deux « collaborateurs » s’y sont rendus en galante compagnie, avant de finir la soirée à l’hôtel Coste. Peut-être ce jour-là, Jean-Luc Vergin a-t-il saisi l’occasion de raconter une énième fois cette histoire de tête de veau dégustée du côté de Millau en compagnie de Jacques Chirac ? C’était il y a une bonne trentaine d’années. Mais il adore rappeler cet épisode dès qu’il peut. A l’époque de l’affaire, la justice n’a pourtant pas jugé bon de prendre en compte cette proximité évidente entre les deux hommes.

Pourquoi Eiffage ne récupère pas l’argent ?

Dernier élément troublant : pourquoi la société Eiffage, si elle n’a rien à se reprocher, ne fait-elle pas exécuter la décision du tribunal correctionnel de Lille à l’encontre de David Roquet ? Et ne récupère-t-elle pas les 41 312,87 € que son ancien salarié lui doit ? « Heureusement qu’ils n’osent pas lui réclamer, s’offusque Stefan Squillaci. Parce que dans ce cas-là, il faudrait aussi qu’ils réclament 20 000 € à monsieur Vergin. » Et pour quel motif ? « Durant l’audience de l’affaire Carlton, le président Lemaire lui avait fait remarquer qu’il aurait dû être jugé pour des fausses factures », poursuit l’avocat lillois. Mais il y a eu un problème de procédure. Dommage ! Jean-Luc Vergin n’hésitait pas à récupérer des tickets de caisse sur les frais de mon client et se les faisait rembourser une seconde fois. Eiffage aurait donc tout loisir de les lui réclamer. » On en doute. Car l’entreprise de BTP, bien ennuyée avec la mauvaise publicité de cette affaire, souhaiterait plutôt l’envoyer aux oubliettes…

Depuis des années, David Roquet souhaite être reçu au siège d’Eiffage à Villacoublay (Yvelines). Il estime que son licenciement est injuste. Qu’il n’a fait qu’entretenir un relationnel mondain, très utile à son employeur. Mais ses appels réguliers restent sans réponse… David Roquet reçoit en revanche régulièrement des visites d’anciens « camarades de jeu », à l’instar d’Alain Létard, mari de la sénatrice et vice-présidente à la région Hauts-de-France. Officiellement, on vient pour prendre de ses nouvelles et veiller à son bien-être…

« Tout le monde se vantait d’avoir mangé avec untel ou untel »

Mais pourquoi donc David Roquet sort-il du silence ? « C’est un gentil, explique Me Stefan Squillaci. Il a longtemps cru que son entreprise serait reconnaissante. Mais ça fait cinq ans qu’ils se moquent de lui. » Depuis le début de l’affaire, David Roquet n’a jamais cessé de penser que son ancien employeur finirait par faire un geste. D’ailleurs, dès qu’on évoque le sujet, il marche sur des œufs. « J’ai fait toute ma carrière chez Eiffage. J’ai été élevé là-dedans. C’était ma famille. J’ai toujours connu le système des notes de frais… Tout le monde se vantait d’avoir mangé avec untel ou untel. Et en plus, on m’a un temps laissé entendre qu’une solution serait trouvée pour moi. » Et toujours rien.

Alors aujourd’hui, David Roquet vide son sac. Et refuse d’être le lampiste. Eiffage est sorti blanc comme neige de l’affaire du Carlton de Lille ? Pas normal, selon lui. Jean-Luc Vergin a été licencié ? Certes, mais il « passe souvent » sur le site de Mont-Saint-Eloi, assure un salarié du site sous couvert d’anonymat. David Roquet a-t-il payé ses propres erreurs ou n’a-t-il juste pas été couvert par sa hiérarchie ? Enfin, peut-on raisonnablement penser que ses supérieurs ne savaient rien de ses notes dispendieuses, réglées notamment pour faire plaisir à DSK et ses amis ? Peu probable. La présence de Jean-Luc Vergin lors du voyage pour le Grand Prix de Formule 1 de 2010 en Hongrie en compagnie d’élus régionaux ôte les derniers doutes. Dès lors, on comprend la rage de David Roquet qui, cette fois, n’entend pas payer seul pour ce qu’il considère comme un système.