Programmer un nouvel hypermarché dans le quartier de Lille-Sud, est-ce bien raisonnable ? Le 2 février dernier, Mediacités s’interrogeait en conclusion d’un article consacré au montage financier alambiqué du projet Lillenium. Pour ne pas laisser cette question sans réponse, nous avons donc poursuivi l’enquête. Et effectué de savantes – et instructives – additions… La métropole européenne de Lille (MEL) compte déjà douze ensembles commerciaux organisés autour d'un magasin géant à dominante alimentaire sur son territoire. "Génie" fondateur de la grande distribution, le groupe Mulliez a particulièrement quadrillé la terre de ses premiers pas avec cinq « constellations Auchan » à Englos, Roncq, Leers (respectivement 3e, 4e et 9e hypermarchés de France en chiffre d'affaires, toutes marques confondues) mais aussi à Villeneuve d'Ascq et Faches-Thumesnil. Les autres complexes sont tenus par Carrefour (trois), Cora (deux), Casino (un) et Leclerc (un).

La saturation guette. Car ces "big twelve" ne résument pas à eux seuls l'offre de la grande distribution. Dans le territoire grand-lillois, on compte également douze établissements de plus de 2500 m2. Soit, un total de 24 hypermarchés. Un chiffre record pour les métropoles françaises - hors Paris. Mieux ! La MEL est aussi en première position en France (hors métropole du Grand Paris) pour les supermarchés (c’est-à-dire les surfaces comprises entre 400 et 2 500 m2). On en recense 199 sur son territoire, quand le deuxième du classement, la métropole d'Aix-Marseille-Provence, n'en compte que 149. Quant aux grandes surfaces spécialisées, ces grosses "boîtes" de bricolage, d'électroménager ou d'articles de sport, elles abondent elles aussi : la chambre régionale de commerce et d'industrie en a recensé… 195 sur l'aire urbaine de Lille-Roubaix-Tourcoing (Ndlr : la MEL et les communautés de communes de la Haute-Deûle et Pévèle-Carembault).

Source: Insee 2015

Ce n'est pas tout. Dans leurs calculs, les statisticiens ne prennent en compte que la partie française de l'agglomération. Les "shopping centers" installés de l’autre côté de la frontière belge, à Tournai, Mouscron ou encore Evregnies-Dottignies, où mûrit un projet de 44 000 m2, s'ajoutent à l'offre globale. Sans oublier le monumental ensemble Auchan de Noyelles-Godault, dans le Pas-de-Calais (48 000 m2 de rayons et de boutiques, bientôt portés à 60 000 m2), dont la zone de chalandise vient lécher le sud de la conurbation lilloise...

Un schéma parti en sucettes

Mis bout à bout, ces équipements extérieurs au coeur des villes finissent par composer une hyperprésence commerciale. Un "grand bazar", que les pouvoirs publics peinent à ordonner et maîtriser. Il existait naguère, dans la métropole lilloise, un dispositif au nom de friandise : le SDUC (schéma de développement et d'urbanisme commercial). Entre 2000 et 2008, ce schéma, adopté par les élus métropolitains, a pesé sur les autorisations d'implantation délivrées par la commission départementale d'aménagement commercial (CDAC) : les trois quarts des surfaces autorisées répondaient à des principes de limitation des pôles périphériques et de renforcement des centres urbains.

A partir de 2009 toutefois, « l'effet modérateur du SDUC s'est affaibli », indique le diagnostic du Schéma de cohérence territoriale (SCoT) adopté le 10 février 2017 par la MEL. Manière diplomatique de signifier qu'il n'a plus été respecté. « La quasi-totalité des projets a été autorisée alors que plus de 60 % d'entre eux ne correspondaient pas aux grandes orientations (du SDUC) », peut-on lire, noir sur blanc, dans ce document. Pourquoi la MEL ne s'y est-elle pas opposée ? Parce qu'elle s'est trouvée exclue de la Commission départementale d'aménagement commercial à partir de 2009, à la suite d'une réforme législative.

Le constat dressé par les auteurs du SCoT est sévère. Les vastes implantations commerciales de périphérie, situées le long des routes et aux abords de villes, ont été "sommairement traitées » et sont « peu qualitatives » ; de nombreux pôles « sont très consommateurs d'espaces (pas de hauteur, une majorité de stationnements au sol) » et « ne s'intègrent pas dans la ville »… Bref, la pression des grands distributeurs a été la plus forte.

On va voir ce qu'on va voir

Conclusion du SCoT, validé, rappelons-le, à l’unanimité par les élus de la MEL : il va falloir sévir ! Les "maîtres" de l'urbanisme métropolitain promettent ainsi un meilleur équilibre entre commerces de proximité et grands centres commerciaux monofonctionnels et s’opposent à la création de tout nouveau « pôle commercial d'envergure d'agglomération » en périphérie urbaine d'ici à 2035. Mais leur férule semble de faible portée. Car ces règles souffrent déjà d’une exception : la "Promenade de Flandre", qu'Auchan finit d'installer près de son hypermarché de Roncq (voir notre encadré).

Et Lillénium dans tout ça ? Le futur centre commercial de Lille-Sud n'est pas localisé en périphérie, certes. Mais il s'inscrira bien dans la forêt des hypermarchés et galeries marchandes métropolitains. En 2010, la maire de Lille, présidente de la communauté urbaine et présidente du syndicat mixte du SCoT l'a voulu ainsi.

Mediacités a souhaité recueillir l’avis de Marc-Philippe Daubresse, vice-président de la MEL chargé de l'aménagement du territoire et de l'urbanisme, et de Frédérique Seels, conseillère communautaire chargée des relations avec les entreprises, du commerce et de l'artisanat. Mais ils ont tous deux décliné la sollicitation, parce que les orientations du SCoT ne seront concrètement déclinées qu'à partir du mois de mai, en lien avec les maires concernés.

Dommage ! Ils auraient pu expliquer comment ils s’assureront que, demain, conformément aux engagements du SCoT, les grandes surfaces soient « plus compactes », accessibles à vélo ou par transport en commun, dotées d’espaces publics et de parkings restructurés et ouvertes à "d'autres usages" (par exemple des immeubles de bureaux).  Il est prévu que des "contrats" soient passés avec les exploitants. Mais ces promesses, maintes fois ressassées, ressemblent aux promotions de la grande distribution... qui engagent surtout ceux qui y croient.

 

Le « troc » de la Promenade de Flandre
C'est fini ! On ne créera plus de grandes zones commerciales de périphérie. Ainsi en ont décidé les élus métropolitains en février dernier. Et pourtant, le complexe "Promenade de Flandre" est bien en train de sortir de terre aux franges de Tourcoing, Neuville-en-Ferrain et Roncq, à l'initiative des promoteurs Immochan et Altarea. C'est le résultat d'un "troc" entre Auchan et la communauté urbaine, pour reprendre le mot lâché en public, en avril 2011, par Gérard Mulliez, le patriarche du groupe. Avant de pouvoir valoriser les terrains proches de son hypermarché de Roncq, Auchan a participé à la réalisation d'un équipement commercial dans le centre-ville de Tourcoing, l'espace Saint-Christophe. Aujourd'hui, il peut donc enfin réaliser son projet géant (46 000 m2 de surface de vente). L'opération comporte aussi la réinstallation d'un Decathlon et d'un Leroy-Merlin, sur 20 000 m2 chacun.