Gare de triage de Somain, entre Valenciennes et Douai, 21 mars dernier. Le petit matin s'éclaire des gyrophares de la police et des pompiers, dont ceux de la cellule mobile d'intervention chimique de Lille. Le plan d'urgence a été déclenché. En cause ? Le déraillement d'un wagon citerne, entaillé sur plusieurs centimètres. La SNCF met plusieurs heures avant de donner des informations capitales aux pompiers : le wagon-citerne, vide mais non dégazé, a contenu du triméthylamine , un produit « corrosif pour la peau, les yeux, les voies respiratoires ». Le train de voyageurs Douai-Valenciennes est stoppé pendant deux heures. L'enquête met en évidence une « déformation de la voie sur 9 mètres ». Un incident isolé ? Pas du tout ! C’est le cinquième déraillement au triage de Somain en sept mois, dont trois ont nécessité un plan d'urgence en raison de la présence de matières dangereuses.

Réunion de crise à la sous-préfecture

C’en est trop ! Le 28 avril, une réunion de crise est organisée à la sous-préfecture de Douai. Mediacités s'est procuré le compte-rendu – édifiant – de cette rencontre. Ce jour-là, le sous-préfet Jacques Destouches ne mâche pas ses mots. Il dénonce « le caractère inacceptable de ces déraillements, aux conséquences potentiellement lourdes (…) le dernier incident ayant eu lieu à 300 mètres des habitations les plus proches ». Il rappelle que, « dans un autre contexte, le défaut de maintenance des infrastructures était à l'origine du déraillement mortel d'un train de voyageurs à Brétigny-sur-Orge ». Jean-Jacques Candelier, maire de la commune limitrophe de Bruille-lez-Marchiennes et, à l'époque, député communiste, renchérit en dénonçant « l’état déplorable des voies ». Jérôme Réquillart, directeur régional adjoint de SNCF Réseau, tente alors de relativiser. Il reconnaît un « état moyen » des voies mais situé dans « les normes réglementaires » et explique « que ces déraillements se sont produits à faible vitesse ».

Six mois plus tard, que s'est-il passé ? Rien. Ou si peu… Le système d'alerte de la SNCF a été revu, notamment pour éviter les retards dans la transmission aux pompiers des informations indispensables à l'évaluation du danger. Un exercice « grandeur nature » doit être organisé pour le vérifier. Et quelques réparations d'urgence ont été effectuées. Mais le sous-préfet Jacques Destouches attend toujours le « schéma de maintenance » des sites SNCF des Hauts-de-France promis lors de la réunion du 28 avril et censé avoir été finalisé peu avant...

Des rails désolidarisés des traverses

Tires-fonds absents ou arrachés, traverses déteriorées: cette voie de la gare de triage de Somain est pourtant ouverte à la circulation. Photo: DR.
Tires-fonds absents ou arrachés, traverses déteriorées: cette voie de la gare de triage de Somain est pourtant ouverte à la circulation. Photo: DR.

Sur place, la gare de triage de Somain laisse apparaître un paysage de désolation. Voilà des années qu’on évoque la relance de l’équipement, dont la spécialité était le « wagon isolé » . En vain. Ce mode de transport n’intéresse plus la SNCF qui l’a abandonné en 2010. De 400 cheminots à l'époque, il n'en reste plus que quelques dizaines sur le site. Les voies ferment les unes après les autres, la végétation reprend des droits et tout se dégrade lentement… Les zones boueuses du triage entraînent un nivellement du sol. « Il faut remettre du ballast en dessous du rail, explique Willy Dans, cheminot syndicaliste Sud-Rail. Si ce n'est pas fait régulièrement, l'écart peut être de plusieurs centimètres entre le ballast et le rail ». Son collègue Denis Brice, de la CGT Cheminots, raconte : « Au début de cette année, il y a eu un choc violent lors du passage d’un train. Des tire-fonds étaient arrachés à la sortie d'un embranchement ». Ces énormes vis, fixées aux traverses, servent à empêcher l'écartement des rails.

L'état des aiguillages ne vaudrait guère mieux : « Beaucoup sont à changer », poursuit Denis Brice. Le 31 janvier dernier, c'est une « aiguille défectueuse », selon le jargon SNCF, qui a causé le « déraillement [d'un] locotracteur ». Pas très rassurant pour un site qui voit régulièrement passer des trains « Castor » de déchets nucléaires, à destination du centre de retraitement d'Areva, à La Hague, comme nous l’a confirmé le sous-préfet…

Le mutisme de SNCF Réseau

Mediacités a fait d'autres découvertes. Le 5 mai dernier, Christophe Soufflet, secrétaire (Sud-Rail) du Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) compétent pour le triage de Somain, est averti que la réserve d'eau du site, réservée aux pompiers, est inutilisable. Le dispositif qui met l'eau sous pression est hors d'usage. Depuis combien de temps ? Les pompiers étaient-ils prévenus ? « Je ne peux pas vous dire, cela me ferait perdre un temps précieux de le vérifier », répond le commandant Vincent Bassimon, du groupement de Douai-Cambrai, avant d’ajouter : « Quand la réserve d'eau est privée, c'est de la responsabilité de l'exploitant de la maintenir en l'état ».

La pièce défectueuse a finalement été changée fin juin. Mais les problèmes de sécurité restent légion à Somain. « J'ai fait comprendre à la SNCF qu'en cas d'incident mettant en cause la sécurité des populations, une recherche en responsabilité pénale n'est pas exclue », assure le sous-préfet à Mediacités. Reste à savoir ce que SNCF Réseau, la branche de la SNCF chargée de la gestion des infrastructures ferroviaires, compte entreprendre. Nous ne le saurons pas. Malgré nos multiples sollicitations, elle est restée obstinément mutique.

En coulisse

Acteur majeur de ce dossier, SNCF Réseau n'a pas accédé à nos nombreuses demandes d'interview. A sa demande, nous avons envoyé une liste détaillée de questions en juillet dernier. SNCF Réseau nous a alors répondu qu'elles relevaient des seuls « échanges avec les services préfectoraux » avant de nous inviter à reprendre contact « à compter de mi-septembre ». Ce que nous avons fait à plusieurs reprises. A nouveau sans succès.