«C'est un homme extrêmement brillant, qui fait bouger la métropole, ça vaut vraiment la peine de le rencontrer. » Début décembre, notre idée de consacrer un portrait à Bruno Cassette, directeur général des services de la MEL, est bien accueillie. Le service communication nous demande juste un peu de temps – le bras droit de Castelain est un homme très occupé. En réalité, notre demande n'aboutira jamais. Après moult relances, on nous promet courant janvier un rendez-vous… fin février. Soit près de trois mois après notre première sollicitation.

Dommage ! Car nous avions beaucoup de questions à lui poser. Notre enquête nous a amené à rencontrer une trentaine de personnes - élus, techniciens, cadres, anciens de la MEL – qui décrivent tous un personnage très paradoxal. « C'est un homme compliqué, résume l'un d'eux. Je me sens en phase sur le fond avec sa vision pour la métropole mais la forme est parfois détestable et abrupte. Pour travailler avec lui, il faut être psychologiquement très solide. » La meilleure preuve du caractère bien trempé de Bruno Cassette ? La plupart de nos témoins ont requis le « off»… même lorsqu’ils disent du bien de l’intéressé ! Un signe…

Le grand ménage

Il est vrai que le grand manitou de la MEL ne fait pas dans la dentelle. Depuis son arrivée à la tête de la collectivité en mai 2014, ce Roubaisien s'est donné une mission : transformer l'ancienne communauté urbaine, outil technique au service des beffrois, en une collectivité moderne et dynamique. Son poste de directeur général des services (DGS) lui donne autorité sur 2 600 agents. « Il a remis tout le monde au travail », affirme une proche. Pour marquer le changement d'époque, le DGS n'hésite pas à se séparer ou à placardiser de nombreux cadres supérieurs, parfois sans ménagement. À peine arrivé, il débarque deux directrices de service, Jeanne-Marie Vollemaere (chargée des RH et de l'administration) et Annick Jaspard (finances). Ce sont les premières victimes d’une longue liste.

Après avoir protesté contre la réorganisation de la MEL, Christine Mesurolle, directrice du pôle aménagement et habitat, part en septembre 2015 pour la préfecture de Rhône-Alpes. Très critiqué en raison du retard pris par les travaux du métro, le directeur aux transports Thierry du Crest jette l'éponge en décembre 2015. Fatiguée d'être tenue responsable de l'instabilité des services et du mal-être de certains cadres, la directrice des ressources humaines, Caroline Dupuis-Verbeke – pourtant choisie par Bruno Cassette - prend un congé maladie courant 2015. Elle ne reviendra pas, trouvant un poste à la chambre régionale des comptes Ile-de-France.

Et ce n'est pas fini ! Jugé trop critique, Laurent Monnier, directeur du protocole, quitte la maison en novembre 2016. Xavier Monnet, conseiller à l'aménagement, démissionne en juillet 2017. Dans la foulée, la valse des directeurs reprend de plus belle. Au plus chaud de l'été, trois d’entre eux sont mutés dans des placards dorés : Christophe Bolot (longtemps chargé du développement économique) représente désormais la MEL à Bruxelles ; Jean-Pierre Guffroy (ex-responsable du développement territorial) devient médiateur ; et Gérard Chevalier (autrefois chargé des moyens de l'administration) s'occupe du projet de nouveau siège.

Un homme de réseau

« Cassette en a viré tellement que ça finit par faire une légion », grince un élu. Pour ceux qui restent, difficile de s’y retrouver dans l’organigramme… « Depuis trois ans, c’est la réorganisation permanente, à tel point qu'on ne sait plus qui fait quoi », déplore un cadre. Doté d'une grande capacité de travail, Bruno Cassette n'hésite pas à cumuler plusieurs directions. En plus d'être DGS, il occupe aujourd'hui les fonctions clés de DRH et de directeur du développement économique, après avoir pris en charge pendant un an l'aménagement et l'habitat. Une concentration des pouvoirs inédite rue du Ballon !

Bruno Cassette choisit des proches – voire des très proches – pour le seconder. Franc-maçon affilié à la Grande Loge de France, à l'un des ateliers de Ronchin, il n'hésite pas à puiser dans ce réseau lorsqu'il cherche des collaborateurs compétents et dévoués… « En revanche, ça ne rentre pas en jeu quand il doit virer quelqu'un », nous confie un frère. L'homme récompense aussi de vieilles amitiés. Nicolas Sokolowski, rencontré au début des années 2000, prend la direction de la communication et du protocole. Son confortable salaire est complété par un logement de fonction dans le Vieux-Lille, une faveur habituellement réservée aux DGS et directeurs de cabinet.

L'ex-épouse de Bruno Cassette, Laurence Rullier, déjà dans la maison, est devenue récemment conseillère du président pour les affaires économiques. Il a rencontré sa nouvelle compagne, Doriane Leborgne-Huart, alors qu’elle était responsable de la communication interne de la MEL. Et très vite, il en fait… son adjointe ! Après avoir réussi un concours d'administrateur territorial, celle-ci fait désormais partie du comité directeur de la collectivité. Cette ascension fulgurante fait jaser ? Le couple n'en a cure et s'affiche publiquement.

Bruno Cassette se fiche des critiques comme de son premier costard : il a la confiance totale du président Castelain, qui compte sur lui pour donner un nouveau souffle à la MEL. « Le DGS a la conviction qu'il faut passer d'une collectivité d'aménagement à une collectivité de projets, explique une cadre qui le pratique au quotidien. Il veut que la MEL trouve sa place dans la nouvelle région, à un moment où les métropoles se renforcent. Il nous dit souvent que nous n'allons pas assez loin. Il est parfois dans la provoc' et dans l'électrochoc. Mais d'un autre côté, il nous challenge. »

« Avoir un ennemi le motive »

Bruno Cassette trace sa route… et malheur à qui se dressera sur son chemin. « Il peut être cassant quand il se rend compte qu'on n'est pas sous son emprise », regrette un fonctionnaire. « Ce type est un boxeur : avoir un ennemi le motive », résume un de ses anciens collaborateurs. « C'est quelqu'un d'extrêmement irascible qui n'a aucun sens de l'humour, tout au moins sur lui-même. Il fait régner un climat de stress pour que tout le monde reste le petit doigt sur la couture du pantalon », témoigne un cadre poussé dehors.
Ceux qui essaient de faire contrepoids subissent des colères homériques.

Le cabinet du président, qui porte parfois une vision différente de celle du DGS, est régulièrement soumis à de fortes secousses. Après une longue guerre de tranchées, le directeur de cabinet du président, Grégory Blin, a été débarqué début 2016. Son remplaçant, Philippe Deruwez, pourtant plus diplomate, est en « guerre totale » contre Bruno Cassette, selon plusieurs sources. Enfin, plusieurs conseillers ont préféré quitter le cabinet. Les relations avec les organisations syndicales, qui ont osé contester la réorganisation de la collectivité à son arrivée, sont tout aussi tendues. « Après les manifs de février 2015 et la diffusion d'un tract en conseil communautaire, Cassette nous a convoqués dans son bureau, relate un représentant du personnel. Il nous a engueulés comme des gamins, comme si on avait fait une grosse bêtise. Il tapait des poings sur sa grande table en verre. Il m'a fait penser à un enfant dont on avait abîmé le jouet. »

Une famille engagée dans la vie publique

Mais qui est vraiment Bruno Cassette ? Une plongée dans ses origines familiales s'impose. L’homme est né il y a 51 ans à Roubaix dans une famille engagée dans la vie publique. Son père, Jacques, préside l'Union des familles de Tourcoing, et a été candidat aux municipales à Roubaix sur une liste de gauche, tendance socialiste. Enseignant, il a aussi voyagé dans le monde entier avec les Rossignolets, la chorale qu'il a fondée à Roubaix. Le grand-père, Louis Cassette, directeur de la CAF de Roubaix, était « un personnage » dont l'expertise sur les aides à la famille était reconnue jusqu'à Paris : il a participé à la création de l'allocation logement. L’arrière-grand-père, également prénommé Louis, était journaliste, chef de rédaction à la Croix du Nord. Lui aussi était très investi dans la vie locale…

Jeune diplômé de Sciences Po Grenoble en 1991, Bruno Cassette commence sa carrière à l'Assemblée nationale. Il est alors collaborateur parlementaire du groupe « République et Liberté », qui réunit des députés de tous bords, issus de petites formations ou non-inscrits. Parmi eux, Jean-Louis Borloo, Bernard Tapie, Christiane Taubira… En 1995, il rejoint la communauté urbaine de Lille comme secrétaire-général du Gadec : ce groupe d'élus, ni droite ni gauche, rassemble les petites et moyennes communes sous l'égide d'Henri Ségard. C'est l'ancêtre de Métropole passions communes, le groupe actuel de Damien Castelain.

Sous-préfet dans l'âme

Malgré un talent oratoire reconnu et une « forte ambition », selon un élu roubaisien, Bruno Cassette ne se lance pas en politique. Il se façonne un profil d'expert du numérique, d'abord à la Datar (2000-2003) auprès de Jean-Louis Guigou, puis à la Commission européenne (2003-2006). Il plaide pour l'accès des territoires aux nouvelles technologies – une conviction qui l'amène aujourd'hui à accélérer le déploiement de la fibre. En 2006, il quitte Bruxelles pour la région Basse-Normandie, devenant directeur de cabinet du président (PS) de région. En 2011, nommé sous-préfet, le voici directeur de cabinet de la préfète de Charente-Maritime, Béatrice Abollivier. En 2013, il la quitte, « sincèrement très ému » selon Sud-Ouest, pour rejoindre la préfecture du Lot-et-Garonne comme secrétaire général.

Au contact des grands commis de l'État, il prend goût au pouvoir. Il aime être à la manœuvre et sait se rendre indispensable. « Avec le président Castelain, il se comporte comme un secrétaire général avec son préfet, ce qui laisse peu de place aux élus », pointe une cadre. « Il monte en première ligne sur tous les dossiers et verrouille tout », confirme un élu. Au risque de gripper la machine… « Toutes les notes produites par les services remontent jusqu'à lui, ce qui crée un embouteillage », relate un assistant d'élu. Le DGS va même jusqu'à corriger les fautes d'orthographe ! L’illustration de son perfectionnisme.

Saumon et mojitos

Bourreau de travail, Bruno Cassette passe souvent ses dimanches au bureau, brouillant la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle. Les bons repas pris à la MEL avec sa compagne-adjointe – saumon de luxe et bonnes bouteilles sorties de la cave – sont-ils des repas de travail ou des tête-à-tête romantiques ? S'il se fait servir du homard plusieurs fois par semaine, est-ce pour son bon plaisir ou pour se donner du cœur à l'ouvrage ? De même, les factures du « Club à part », son repaire ultra sélect du Vieux-Lille, situé au-dessus du restaurant La Part des Anges, doivent-elles être payées par la MEL ?

Tant pis s'il passe pour « mégalo », le DGS aime mettre en scène son pouvoir. Il s'est installé au rez-de-chaussée, pour se rapprocher de Damien Castelain. « Ce nouveau bureau, très épuré, très blanc, est plus beau que celui du président », estime un collaborateur. La vue sur le parvis lui permet de garder un œil sur les allées et venues de chacun… Quand il veut prendre de la hauteur, Bruno Cassette rejoint les salons du 14ème étage de l'hôtel communautaire. Ce lieu un brin vintage offre une vue exceptionnelle sur Lille. Il était réservé aux réceptions VIP des présidents. Il est devenu le lieu de repas raffinés – alors que les élus des commissions sont invités à commander leurs plats à la cantine, pour faire des économies.

« Le DGS dépense beaucoup plus que le président en frais de bouche », affirme une source très bien informée. Lors des conseils communautaires, pour la cérémonie des vœux ou pour fêter les 50 ans de la MEL, Bruno Cassette a aussi imposé son apéritif préféré : le mojito. Qu'importe si la plupart des convives préfèrent le jus de fruit… Lorsque la CGT s'est moquée de ce péché mignon dans son journal interne, il a décidé, par provocation, de systématiser cette pratique - y compris dans les réunions de direction. « Il saoule les cadres avant de se lancer dans des longs discours, décrit un habitué de ces réunions. Le côté bling-bling sert à faire passer la pilule. »

Trois ans après son arrivée, Bruno Cassette est maître en son royaume. Il sait qu’il bénéficie de l’entière confiance de Damien Castelain avec qui il forme un duo très soudé. En interne, les agents préfèrent siroter leur mojito en silence… « Ce DGS crée une impression de mouvement en mettant tout le monde sur le grill tout le temps, analyse un élu. Il parle sans cesse de créativité mais il exerce un pouvoir de fer. Résultat : plus personne ne bouge. » Un comble !

Homme de l’ombre, Bruno Cassette ne semble pas avoir très envie de prendre la lumière… Pourtant, il occupe un poste stratégique à la MEL, une collectivité qui concerne 1,2 million d’habitants et gère un budget de plus de 1,8 milliard d'euros. En commençant notre enquête, nous avons été surpris par la réaction de nos premiers interlocuteurs. « Cassette ? C’est un sujet brûlant. On marche sur des œufs très rapidement », a soufflé l’un d’eux, en nous proposant d’en parler le lendemain matin. À l’heure dite, son téléphone était sur messagerie. Ce ne fut pas le seul, loin de là, à avoir gardé le silence... Mais à force de chercher, Mediacités a trouvé des interlocuteurs prêts à parler - à la condition expresse, donc, de ne pas être cités. En se déliant, les langues ont permis de dresser le portrait d’un personnage surprenant. Au bout de deux mois d’enquête, le sujet est devenu tellement touffu que nous avons choisi de vous proposer la semaine prochaine un second volet, consacré au duo formé par Damien Castelain et Bruno Cassette. 
>> Rendez-vous le 9 février pour ce 2e épisode : « MEL, c’est qui le patron ? »

Nous regrettons bien sûr de ne pas avoir pu rencontrer les deux hommes. Fin décembre, après plusieurs relances, ce texto nous a laissé croire que cela serait possible : « Bruno Cassette est de toute façon à la MEL entre les fêtes ». Finalement, nous avons fêté le réveillon sans lui ! Le 10 janvier, cet autre texto a sonné le glas de nos espérances : « Le DGS ne pourra pas vous recevoir avant fin février ». Trop tard… Alors, nous avons envoyé 19 questions à Bruno Cassette et à Damien Castelain au terme de notre enquête, le 26 janvier. Ces questions n'ont malheureusement reçu aucune réponse.