Comment ce projet est-il sorti du chapeau ?

Xavier Bertrand aime la photographie. Il croit profondément en son avenir, notamment parce que le rapport à l’image s’est transformé avec l’émergence des smartphones. Pour le président du conseil régional, la future institution est aussi l’occasion de marquer de son empreinte son mandat. L’augmentation du budget Culture annuel de 70 à 83 millions d’euros (+18 %) est un marqueur fort. D’autant que l’objectif est d’atteindre 110 millions en fin de mandat. Depuis son élection, on connaissait Xavier Bertrand et sa lutte pour l’emploi. En 2018, les Nordistes découvriront l’élu en fantassin de la culture. Avec, pour commencer, le festival Séries Mania dès la fin avril.

 A quoi va servir l’association de préfiguration ?

C’est après des échanges avec Sam Stourdzé, le directeur des Rencontres photographiques d’Arles, que Xavier Bertrand a saisi qu’une expertise « by Arles » ou « with Arles » avait du sens pour bâtir une structure de référence. « Il m’a demandé quelle institution manquait pour la photographie en France, nous confie Sam Stourdzé. C’est sur cette base qu’il a fallu construire un projet. » Le 31 janvier, les administrateurs de l’association de préfiguration ont été élus. Elle est présidée par le producteur de cinéma Marin Karmitz ; la présidente de la Fondation photographique bruxelloise A Stichting Astrid Ullens de Schooten en est la secrétaire ; le collectionneur suisse Luc Estenne, le trésorier. Quant à Anne Lacoste, ancienne conservatrice du Getty Museum de Los Angeles, elle a accepté de quitter le Musée de l’Elysée à Lausanne pour devenir la cheville ouvrière opérationnelle du projet. Ne pas perdre de temps, se baser sur des pointures et viser haut : Xavier Bertrand marque ainsi l’ambition européenne de son Institut. « L’association de préfiguration n’a une durée que de six mois, précise-t-il. Ensuite, on ouvrira aux acteurs de la région ».

Pourquoi l’Institut sera-t-il unique en Europe ?

La structure comblera un manque : l’absence de lieu dédié à la conservation des fonds semblable, par exemple, au Center for creative photography aux Etats-Unis (Arizona). L’idée est de pouvoir accueillir les archives des photographes, de les conserver et valoriser. « La photo est fragile, explique Sam Stourdzé. Elle nécessite des températures particulières. Il faut aussi pouvoir restaurer, numériser, cataloguer ces images. » Par le passé, il était possible de léguer son œuvre à la France comme le firent de célèbres photographes tels que Willy Ronis (90 000 clichés) ou Jacques-Henri Lartigue. Mais la politique de l’Etat en faveur des donations photographiques, lancée dans les années 1980, s’est progressivement affaiblie. « La France, avec l’Angleterre, a inventé la photo mais il n’y a plus d’endroit pour déposer des fonds aujourd’hui, regrette Sam Stourdzé. Paradoxalement, des photographes de l’après-guerre voient leurs archives partir en déshérence ou à l’étranger. »

Parallèlement, l’Institut compte proposer un volet pédagogique autour de l’apprentissage de la lecture d’une image. Il aura aussi pour mission d’élaborer ses propres créations, là ou Arles n’est qu’une formidable plateforme de diffusion. « Les expos, c’est comme des films, poursuit Sam Stourdzé. Il y a deux ou trois ans de gestation. Le temps d’écrire un scénario, de faire des recherches, d’identifier un sujet et de le produire. »

Combien tout cela va-t-il coûter ?

Xavier Bertrand, homme pressé, souhaite que le dossier avance vite. Un colloque et des tables rondes seront organisés dès la fin du premier semestre. L’élu va proposer un budget de fonctionnement de 1,5 million d’euros pour l'Institut en 2018. Il passera à 3 millions d’euros en 2019. Le budget sera encore amené à croître les années suivantes grâce notamment au recours à des mécènes privés.

Où va-t-on l’implanter ?

L’Institut sera basé dans la métropole lilloise car Xavier Bertrand souhaite attirer des acteurs internationaux, notamment de Londres, Bruxelles et Amsterdam. La Région cherche un lieu à réhabiliter de 3 500 m2 minimum, idéalement 5000 m2. Plusieurs villes sont sur les rangs : Loos, Roubaix, Lille… mais aussi Denain. A défaut de trouver un bâtiment suffisamment grand, l’association de préfiguration imagine diviser la structure en deux endroits : un centre d’exposition au cœur de la métropole et un centre d’archives et de conservation à un autre endroit.

Faut-il craindre « un rouleau compresseur » ?

La photo n’est pas en reste dans les Hauts-de-France avec le Centre régional de la Photographie à Douchy-les-Mines, le pôle photographique en Picardie Diaphane ou la Maison de la Photographie à Lille-Fives. Lors d’une table ronde récente consacrée à l’avenir de la photographie en région, le photographe Alain Thirel, qui animait les débats, s’est demandé si le futur Institut sera « une locomotive qui tirera tout le monde ou un rouleau compresseur qui écrasera tout sur son passage ». Sam Stourdzé se veut rassurant : « On n’a jamais autant parlé de la photo dans la région que depuis quelques mois. Par ailleurs, je connais très bien les acteurs locaux et on a souhaité qu’ils participent ». Xavier Bertrand assure lui aussi vouloir que l’Institut « irrigue » les structures régionales. Pas question d’écraser, donc, ce qui existe déjà. Encore faut-il que tout ce petit monde s’entende car lors de la première réunion d’experts, le ton est monté entre certains protagonistes.

Et les photographes dans tout ça ?

Les photographes sont nombreux dans la région, ne serait qu’en raison de l’existence de centres de formation renommés comme le Fresnoy. Ils seront rassurés d’apprendre que l’Institut sera un lieu d’échanges et de partage. L’association de préfiguration souhaite lancer les premières actions dès septembre 2018 avec un colloque réservé aux professionnels et consacré à la conservation et à la pédagogie des images. Ensuite, un programme de bourses et de résidences pour artistes et chercheurs en photographie sera proposé afin de « faire émerger une excellence locale ». A vos boîtiers !

La Maison de la Photo dans la tourmente

Lors du dernier conseil municipal lillois, le 26 janvier, la majorité municipale a décidé de suspendre sa subvention annuelle de 130 000 euros à la Maison de la Photographie, gérée par Olivier Spillebout et, bénévolement, par son épouse Violette, ex-directrice de cabinet de Martine Aubry. Principal financeur de cette structure privée, la Ville a-t-elle signé l’arrêt de mort de la Maison de la Photo ? Et y a-t-il un règlement de comptes politique derrière cette décision ?
 
Quand, fin octobre, la Maison de la Photo sollicite la Ville pour son financement annuel (150 000 euros pour son programme d’activité, 50 000 euros pour la préparation de la saison Eldorado 2019 et 50 000 euros pour le festival Transphotographiques 2018), les services municipaux pointent du doigt une situation financière « plus que fragile ». L’accroissement de la dette (174 000 euros en cumul) et l’insolvabilité persistante de la structure posent problème. Une nouvelle subvention pourrait exposer la ville à un risque pénal pour soutien abusif. La municipalité exige alors l’engagement d’autres partenaires institutionnels avant de réexaminer sa position en avril, lors du prochain conseil municipal.
 
« Il ne s’agit pas de tuer la Maison de la Photo, nous cherchons des solutions, assure le conseiller culturel de Martine Aubry, François Delagoutte. Mais le budget présenté était très incertain et nous avons demandé des garanties pour voter la subvention. » Problème : quelques jours avant le conseil municipal, Violette Spillebout s’est ouvertement affichée aux côtés de Christophe Itier, l’un des porte-drapeaux de La République en Marche, l’ennemi politique Numéro 1. Et voilà que le landerneau politique lillois se met à prêter à la maire de Lille « un assassinat culturel sous fond de mobile politique », selon les termes du conseiller municipal d’opposition François Kinget.

« C’est regrettable cette confusion des genres, ironise Christophe Itier. Soit Martine Aubry est sincère quand elle dit que la Maison de la Photo est un outil formidable et elle le soutient, soit il s’agit d’une position extrêmement violente. » L’intéressée se défend de tout complot politique. Et récuse d’avoir reproché à Violette Spillebout son infidélité. « Violette a été une très bonne directrice de cabinet, confie Martine Aubry à Mediacités. Et contrairement à ce qui a été écrit, j’ai dit au conseil municipal : « J’aime bien l’honnêteté en politique. J’aime aussi la fidélité et j’ai une fidélité à la Maison de la Photo ».

Le 16 février dernier, une réunion organisée par la Ville a réuni la Métropole européenne de Lille (MEL), le Conseil Départemental, la Direction régionale de l’action culturelle (DRAC) et la Région pour bâtir un tour de table financier et sortir la Maison de la Photo de l’impasse. Mais, après avoir licencié cinq salariés, celle-ci risque encore de devoir se serrer la ceinture. Les participants à cette réunion se sont en effet étonnés de disposer chacun de montants différents dans leur dossier de demande de subvention ! Pire, la Ville de Lille a découvert que la Maison de la Photo avait bénéficié d’un abandon de créance de 120 000 euros pour des loyers impayés. Violette Spillebout s’explique : « La MEL nous avait demandé un point là-dessus, pas la Ville. On avait donc informé la MEL que, suite à des retards de loyers, cette dette avait été abandonnée officiellement par le créancier ». Le créancier n’était autre qu’Olivier Spillebout. Depuis deux ans, il a revendu à un investisseur privé breton le bâtiment qui accueille la Maison de la Photo.  

La Région, la MEL, le Département et la Ville ont tout de même accepté de verser chacun 30 000 euros pour la prochaine édition des Transphotographiques. Avant de se retourner vers les époux Spillebout pour réclamer un dossier unique de demande de subvention. Et tenter, ainsi, de dissiper un climat de défiance généralisée…