En annonçant le 11 décembre, sur le plateau de France 2, qu'il quitte les Républicains à la suite de l'élection de Laurent Wauquiez comme président, Xavier Bertrand se montre catégorique : « Je n'ai pas l'intention de rejoindre ou de créer un parti politique. Mon parti, c'est la région. » Tout le monde croit alors comprendre qu’il met entre parenthèses ses ambitions nationales pour se concentrer sur son mandat de président des Hauts-de-France. L’affirmation mérite un gros bémol. Xavier Bertrand n’a en effet pas besoin de créer un parti puisqu'il dispose depuis plus de six ans d’une association, La Manufacture, reconnue comme parti politique par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) en 2013.

Quoique méconnue du grand public, cette structure connaît, depuis la fin de l’année dernière, un développement accéléré qui la porte bien au-delà des frontières des Hauts-de-France. De quoi justifier le coup de projecteur de Mediacités.

A sa création, fin 2011, à Saint-Quentin, La Manufacture se présente comme une simple « boîte à idées », censée aider Xavier Bertrand à « faire vivre et grandir ses idées pour bâtir la France de demain », selon le site internet de l’association. Mais cette cogitation collective accouche de peu de choses, hormis un rare tract sur les retraites repéré en remontant le fil des réseaux sociaux. Pas vraiment l’amorce d’un programme. Heureusement, pour Xavier Bertrand, l’essentiel est ailleurs.

Car si La Manufacture produit peu d’idées, elle dispose en revanche d’un fichier d’adhérents et d’un compte en banque. Des atouts bien plus opérationnels pour la conquête d'un pouvoir et qui garantissent une certaine autonomie à Xavier Bertrand. Qu’il s’agisse de mobiliser des sympathisants au-delà de la droite estampillée UMP. Ou de se doter de ressources propres. La reconnaissance officielle de La Manufacture comme un parti politique offre un avantage fiscal essentiel pour recueillir des dons. Mobilisée par Xavier Bertrand à l’occasion des élections régionales de 2015, La Manufacture finance sa campagne à hauteur de presque 350 000 euros sur un total de 1,6 million. Un apport d’autant plus crucial qu’il se rapporte à la partie des dépenses non remboursée par l’Etat, soit 840 000 euros. On comprend qu’un tel outil soit contrôlé par les fidèles d’entre les fidèles de l’ex-ministre du travail.                  

 

Quand on lit les statuts de La Manufacture, on est frappé par la volonté de verrouillage. Il n'y a pas de barrière financière à l'entrée - la cotisation vient même d'être réduite de 5 euros... à 0 euro ! -, mais il faut avoir l’aval du bureau. Celui-ci est nommé par un conseil d’administration dont sont membres de droit Xavier Bertrand et Michel Gosset, un fidèle du président de la région Hauts-de-France, qu’il suit depuis ses débuts en politique. On le retrouve dans de vieilles archives comme appariteur à la mairie de Saint-Quentin. Une fonction modeste qui n’est pas à la hauteur de son influence. Toujours présent, toujours dans l’ombre, il est trésorier de La Manufacture. 

Les autres postes clés du parti sont également occupés par des très proches de Xavier Bertrand. Le délégué général adjoint est Eric Gavoille, ancien policier du service de protection des hautes personnalités, qui a suivi Xavier Bertrand des ministères à la mairie de Saint-Quentin, puis au conseil régional des Hauts-de-France où il occupe la fonction de chef de cabinet adjoint du président. La secrétaire générale, Denise Lefebvre, est conseillère municipale à Saint-Quentin. La vice-présidente est Margaux Delétré, conseillère départementale de la Somme, adjointe au maire d’Amiens et conjointe de Julien Dive, le député de Saint-Quentin qui a repris le siège de Xavier Bertrand.

Depuis la fin 2017, cette garde rapprochée s’est élargie pour répondre aux nouvelles ambitions nationales de La Manufacture. Le parti s’est doté d’un référent Île-de-France - par ailleurs porte-parole -, Jean Spiri. Agé de 36 ans, ce normalien, conseiller de Bertrand quand il était ministre de la Santé, s’est lui-aussi lancé en politique. Adjoint au maire à Courbevoie, il est conseiller régional d’Ile-de-France et a tenté - sans succès - de devenir député sous l’étiquette LR aux législatives de 2017. ll travaille par ailleurs comme responsable du développement stratégique de la société Onepoint, spécialisée dans le conseil en transformation numérique. Une entreprise qui a accueilli, le 28 janvier dernier, l’assemblée générale de La Manufacture dans ses locaux du 16e arrondissement de Paris...

Parmi les autres membres du conseil d’administration, on trouve une conseillère municipale LR de Marseille, Catherine Pila, toujours au conseil national des Républicains. Et deux autres nouvelles recrues, issues de la société civile : Matthias Baccino, directeur général de la banque en ligne Binck, et Ludovic Woets, patron d’un cabinet spécialisé dans le renseignement.

La rupture de Xavier Bertrand avec Les Républicains a provoqué une inflexion majeure dans la trajectoire de La Manufacture. Longtemps au point mort, les comptes Twitter et Facebook sont relancés, le site internet est en cours de refonte et une chaîne Telegram a fait son apparition. L’organisation quitte ses bases picardes et tente d’essaimer un peu partout en France. Elle a déjà ouvert cinq antennes : les plus actives dans les Hauts-de-France, l’Ile-de-France et PACA ; les plus récentes en Nouvelle Aquitaine et en Bourgogne. Des ateliers de réflexion sont organisés et le « think-tank collaboratif » - nouvelle appellation de la « boîte à idées », commence à mériter son nom.

Comme beaucoup, La Manufacture tente de sortir des formes traditionnelles des partis « calcifiés », selon Jean Spiri. Le porte-parole du parti affirme qu’il « n’aura pas vocation à présenter des candidats ni à donner des labels ou des investitures » mais qu’il visera à « proposer d’autres formes de co-construction politique ». L'homme la joue plutôt modeste : « Nous expérimentons en la matière ». La maison-mère laisse ainsi ses succursales régionales organiser de façon autonome des débats où les militants sont invités à plancher sur des sujets concrets, comme la loi PACTE ou la fracture territoriale. L’objectif affiché est de faire remonter les idées des « artisans » - le petit nom des adhérents de la Manufacture - pour nourrir un projet alliant libéralisme économique et vision sociale, tout en évitant un regard trop parisien.   

Reste à savoir s’il y a encore de la place pour le parti de Xavier Bertrand sur l'échiquier politique. L’espace qui se dégage entre le macronisme triomphant et des Républicains en pleine radicalisation, est déjà bien embouteillé. Outre l’UDI (bien représentée dans les Hauts-de-France par Valérie Létard et Brigitte Fouré) et les Radicaux (en pleine fusion), il y a aussi Agir (avec Franck Riester ou Frédéric Lefebvre), la France audacieuse (Christian Estrosi) et Libres ! (Valérie Pécresse). Tous ces mouvements, aux histoires et trajectoires différentes, tentent de rassembler le centre et la droite réformatrice avec peu ou prou les mêmes arguments : « une nouvelle offre politique », « en répondant à des problèmes concrets » et « en réinventant les formes des partis ».

Egalement candidate à cette rénovation, La Manufacture ne se montre pas très innovante en matière de transparence. Son représentant a refusé de nous indiquer le nombre des adhérents, de donateurs ou même de sympathisants. Difficile donc de mesurer son pouvoir d’attraction. D'autant que les personnalités, pour l’instant, ne se bousculent pas au portillon, à l'exception notable d’Eric Besson, l’ancien député PS devenu ministre de Nicolas Sarkozy, dont le ralliement a été révélé par Le Journal du Dimanche. Mais le parti de Xavier Bertrand n’est qu'au début de sa nouvelle histoire. Nul doute qu'il continuera à tisser des réseaux partout en France pour être prêt, au cas où, le moment venu.

La Manufacture, arme secrète de Xavier Bertrand aux Régionales

Pour remporter la Région Hauts-de-France en 2015, Xavier Bertrand n’a pas hésité à dépenser 1,68 million d’euros. C’est beaucoup plus qu’aucun autre de ses concurrents, même si cela reste - tout juste - en deçà du plafond maximum autorisé de 1,74 million, comme l’a déjà relevé Dailynord.  Problème : l’Etat ne rembourse pas l’intégralité des dépenses de campagne mais au  maximum 47,5 % du plafond des dépenses. Soit 826 500 euros.

L’équation financière à résoudre pour tout candidat est donc double : premièrement, il faut avancer l’argent susceptible d’être remboursé. Xavier Bertrand a emprunté à titre personnel 319 000 euros auprès d’une banque. Et il a invité chaque candidat de sa liste à prêter 7 000 euros - sans intérêts - à la campagne, ce qui a permis de récolter 517 000 euros. Deuxièmement, il faut trouver les financements qui ne seront pas remboursés. Soit la bagatelle de 841 500 pour Xavier Bertrand.

C’est ici que La Manufacture intervient. L’association a directement versé 240 000 euros à la campagne régionale. Elle a aussi pris en charge 110 000 euros de dépenses de campagne : 79 000 euros de salaires et contributions sociales, des frais de transports (dont des péages) et d’avocats du candidat. Soit près de 350 000 euros. A cela s’ajoutent les contributions des partis politiques partenaires de la liste de Xavier Bertrand. Si Les Républicains, empêtrés dans les dettes de l’ère Sarkozy, et les chasseurs de CPNT ont été exemptés, l’UDI a versé 206 000 euros, la Gauche Moderne de Brigitte Mauroy 14 000 euros et le Modem 12 000 euros.

Le solde - 221 000 euros - est issu de dons de particuliers. Ils peuvent aller jusqu’à 4 600 euros par personne. Ce détail a son importance. Car ces généreux donateurs directs à la campagne peuvent également avoir contribué au financement de La Manufacture, dans la  limite de 7 500 euros. Autrement dit, La Manufacture a permis de relever à 12 100 euros le plafond du financement de Xavier Bertrand par un particulier. Un montant à multiplier par deux si le conjoint donne également. D’où l’intérêt - crucial - d’avoir une micro-parti à sa disposition...