François Lamy, ministre devenu chef d’entreprise… faute de mieux

Lamy_rondC’est la première fois de sa vie, depuis ses 23 ans, qu’il n’est « plus utile à la vie publique ». Ancien ministre, ancien député PS, ancien maire, François Lamy, 58 ans, doit « se battre pour la « survie matérielle » ». Du jour au lendemain, son épais carnet d’adresses, fruit d’années passées entre l’Assemblée Nationale, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, le conseil régional d’Ile-de-France et sa ville de Palaiseau, s’est transformé en monnaie de singe : « Ça n’intéresse personne d’employer un ancien ministre. Soit les gens ont glissé vers le nouveau pouvoir, soit ils ne veulent pas avoir de problème avec le nouveau pouvoir ».

Après sa cuisante défaite dès le premier tour (9,14% des suffrages exprimés) sur la 1ère circonscription du Nord, il a fait la tournée des proches susceptibles de le recaser de septembre à décembre 2017. « Si vous saviez le nombre de personnes qui, gênées, tournent les talons », raconte-t-il en toute franchise. Faute d’être embauché, François Lamy s’est résigné, en janvier 2018, à créer son entreprise en stratégie urbaine, mettant ses compétences d’ancien ministre de la Ville au service de privés ou de collectivités de tous bords politiques.

« Ça n’intéresse personne d’employer un ancien ministre »

Finie l’époque où l’on déroulait le tapis rouge à l’élu ! « Quand vous créez une boîte, tout le monde n’est pas aussi pressé que vous », explique cet ancien instituteur, qui a démissionné de la fonction publique en 1986. Seul à bord de son entreprise, François Lamy vit sa première expérience du privé. Mais il ne se plaint pas. « J’ai plus d’armes que le cadre viré de sa boîte à 58 ans », souligne-t-il. L’homme regrette tout de même que les compétences des anciens élus ne soient mis « au service de rien ». « C’est idiot ! Il faudrait réserver des postes de catégorie A pour permettre à des parlementaires de continuer dans le secteur ».

Politiquement, François Lamy n’a « fermé la porte à rien ». S’il a moins de temps pour la politique, il siège toujours au bureau national du PS et continue de bosser avec les socialistes lillois. Seule certitude : il ne sera pas candidat aux Européennes de 2019 car c’est « un mandat qui éloigne de la vie locale ». Ne jamais injurier l’avenir : une règle d’or des politiques…

Audrey Linkenheld, le « bébé Aubry » recasée chez Vilogia

Linkenheld_rond« Elle ne vous répondra pas », pariaient ses anciens collègues de l’Assemblée nationale. Gagné ! Audrey Linkenheld, 45 ans, n’a pas donné suite à nos messages. C’est dans la douleur que cette bosseuse, spécialiste des questions de logement, a perdu son mandat de député de la 2e circonscription dès le premier tour (18,45% des suffrages). Une défaite vécue comme une injustice. Aujourd’hui « simple » conseillère métropolitaine et conseillère municipale lilloise déléguée à la mixité et à l'innovation sociale, celle que les médias surnommaient « bébé Aubry » - tant elle était proche du maire de Lille et pressentie pour lui succéder - est d’une discrétion exemplaire. Un mélange de tristesse et d’amertume ?

Audrey Linkenheld n’a pas eu trop de mal à rebondir. Cette diplômée de l’Essec et de Sciences Po Paris, a été recrutée par Vilogia, un groupe privé d’immobilier social où elle est chargée de la croissance externe, du rachat de patrimoine et de la mise en oeuvre de nouveaux partenariats. Vilogia est adossé à près de 70 000 logements répartis entre les métropoles de Lille, Paris, Nantes, Lyon, Marseille, Bordeaux et le Grand Est (Nancy-Metz, Strasbourg). Pas étonnant que le CV de l’ancienne députée ait séduit ce groupe influent puisqu’Audrey Linkenheld a notamment été rapporteur de la loi ALUR (loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové).

Rémi Pauvros, le néo-retraité qui  « prend du recul »

Pauvros_rondLe fait de ne plus être élu « est un peu difficile ». Rémi Pauvros aime manier la litote. Un temps de réadaptation a été nécessaire à l’ancien député-maire de Maubeuge, 66 ans au compteur, pour encaisser la défaite. « Ça m’a permis de prendre du recul », tente-t-il de positiver. Sa préoccupation va aussi à ses anciens collaborateurs. Car « il n’est pas évident de se pointer dans le privé en disant que l’on a travaillé pour un député PS ». Lucide !

Pour éviter le gros coup de blues, Rémi Pauvros a gardé son poste de Président (bénévole) de la Fédération hospitalière de France (FHF) pour les Hauts-de-France. Une instance qui regroupe 174 établissements hospitaliers. Il est aussi toujours membre du CESER (Conseil économique, social et environnemental régional), ce qui lui permet de garder un pied dans les dossiers locaux. Politiquement, il estime que les faits lui donnent raison d’être resté « profondément socialiste » par comparaison à ses collègues « qui ont entendu la petite sirène macroniste ».

« Ça m’a permis de prendre du recul »

La crainte de Rémi Pauvros ? Que la politique libérale du président n’accentue les inégalités territoriales. « Je pense que nous, députés de terrain, n’avons pas suffisamment su peser face à des technocrates qui manquaient d’expérience et de confrontation avec la vie quotidienne », analyse-t-il. A tout le moins, sa défaite aux législatives aura été plus facile à vivre que celle des municipales. « Pour ces dernières, je me suis senti totalement responsable, précise-t-il. Alors qu’aux législatives, c’est le PS qui a été battu. »

Thierry Lazaro et les « glands » d’En Marche

Lazaro_rondDéputé pendant 24 ans et autant d’années de phrases culte ! Grande gueule, Thierry Lazaro a tiré un trait sur sa défaite. C’est aujourd’hui « un mec heureux », assure-t-il. « Je me porte mieux que ce pays ! Macron se fout de notre tronche ! » Lors de ses vœux en janvier 2018, le maire de Phalempin n’avait pas caché, avec humour, son scepticisme face à la République en Marche dont la candidate l’a battu au second tour avec 51,82% des voix. « Dans votre groupe, il y a un sacré paquet de glands qui ne deviendront jamais des chênes », avait-il lancé face à la nouvelle députée LREM Charlotte Lecocq.

Thierry Lazaro, 57 ans, estime avoir été battu « par un vent de folie macroniste ». Après avoir vécu dans une bulle politique pendant vingt-cinq, ce fonctionnaire d’Etat – il est contrôleur des impôts - aujourd’hui réintégré, s’occupe de ses proches, de Phalempin dont il est maire depuis 2000 et de sa santé chancelante. Il souffre depuis 17 ans d’une polyarthrite rhumatoïde et se trouve aujourd’hui en arrêt maladie. « Je me soigne, je pense à moi et je regarde la déliquescence politique », confie l’ancien député LR à Mediacités.

« Je me soigne, je pense à moi et je regarde la déliquescence politique »

Membre honoraire de l’Assemblée Nationale, il assure que rien ne lui manque de ces années passées dans les couloirs du Parlement. « La République a été si bonne mère avec moi, je la remercie ». Sa parole est devenue rare dans les médias car il s’est engagé à « fermer sa gueule » pendant un an. Mais après ? Thierry Lazaro dit souhaiter se consacrer à la politique encore sept ou huit ans. Ce fils d’ouvrier déménageur sera présent aux prochaines municipales avec la ferme intention de gagner.

Bernard Gérard se console avec sa ville de Marcq-en-Baroeul

Gerard_rondLR et avant cela UMP, RPR, UDR ou UNR à l’époque de Charles de Gaulle ! La 9e circonscription du Nord a toujours été aux mains de députés de droite. Jusqu’à ce mois de juin 2017, où Bernard Gérard a perdu, après dix ans de mandat, face à une inconnue « ni de gauche ni de droite », la LREM Valérie Petit. Moins de 1500 voix ont séparé les deux finalistes et écarté le député-maire de Marcq-en-Baroeul. « Ca a été assez rapide, précise-t-il à Mediacités. Quelqu’un qui ne connaît pas la circonscription se présente et la voici élue. Bien sûr, elle est légitime. Mais j’ai été surpris que le temps que j’ai donné et mon implication très forte sur le secteur n’ont pas fait la différence ». Une injustice ?

Même si sa tristesse était forte après sa défaite et qu’il reconnaît une forme d’incompréhension vis-à-vis de ses concitoyens, Bernard Gérard savait que son mandat était « temporaire ». « Il n’y a rien de plus extraordinaire que d’être élu, mais la démocratie, c’est la démocratie. » Aujourd’hui retraité de l’Assemblée Nationale et de sa profession d’avocat, qu’il a exercé pendant 27 ans, Bernard Gérard s’est totalement réinvesti dans sa ville. « Sans ce mandat, ça aurait été dur. Là, j’ai la chance d’être le maire d’une très belle ville ».

Les trois jours qu’il passait à l’Assemblée Nationale sont désormais consacrés aux habitants de Marcq-en-Baroeul. Une seule chose lui manque : ne plus pouvoir porter de dossiers au niveau national ou être au contact direct des ministres - même s’il a gardé des liens avec Gérald Darmanin. Le vice-président de la MEL se prépare pour un nouveau combat : les municipales de 2020 qu’il entend préparer autour d’une « équipe rajeunie et de gens d’expérience ».

Christian Bataille, un retraité qui « s’emmerde »

Bataille_rondSix mandats de député - soit vingt-huit années passées dans les couloirs de l’Assemblée Nationale. Le tout balayé dès le premier tour des législatives (8,05 %). A 71 ans, Christian Bataille ne compte plus aucun mandat à son actif. Un grand vide après quarante ans de vie d’élu. « La politique c’est comme le sport, confie-t-il. On est porté au pinacle… tant qu’on gagne. » Désormais retraité, Christian Bataille a conservé des activités maçonniques (il fut président de la FRAPAR, la puissante fraternelle parlementaire, ndlr), surtout à Paris. « Cela me permet de garder des liens avec la société civile, mais je m’emmerde quand-même assez ! » reconnaît-il depuis la terrasse de son domicile du Cambrésis où il reçoit Mediacités.

L’ancien prof de lettres, incapable de finir un livre durant des années faute de temps, vient d’entamer la relecture de l’œuvre complète de Philip Roth. Déjà huit livres dévorés sur les trente-et-un du grand auteur américain récemment décédé. « La politique, c’était ma vie, poursuit-il. Je suis passé d’un investissement total à rien du tout. » L’ancien maire de Rieux-en-Cambrésis accepterait volontiers des missions bénévoles pour « s’empêcher de broyer du noir ». Mais il n’a pas été sollicité. Le monde politique est cruel. « Aucun maire de ma circonscription ne m’a appelé après la défaite. Aucun. » Et pas davantage d’invitation pour des événements locaux. Les 30 à 40 cérémonies de vœux qu’il enchaînait chaque année, en janvier, n’en sont que plus amères.

« La politique c’est comme le sport. On est porté au pinacle… tant qu’on gagne. »

Dans la famille, l’ambiance est morose. Sa fille Delphine, ex-sénatrice PS, est « toujours sur le carreau », indique Christian Bataille. A 49 ans, elle cherche un emploi. « J’ai connu – et résisté - à la vague de 1993 qui fut pour le PS un cataclysme presque comparable à 2017, raconte-t-il. Mais à l’époque, on avait des positions de repli dans les collectivités. Tout cela a été ratiboisé aux élections précédentes [municipales de 2014, départementales et régionales de 2015, ndlr]. Et désormais, c’est chacun pour soi. »

Parfois, le membre honoraire de l’Assemblée nationale monte dans un Intercités, à Caudry, pour retrouver les anciens copains à la buvette ou pour passer, « la gorge serrée », devant le futur ex-siège du PS rue de Solférino. « La majorité actuelle a manqué d’élégance par rapport à la génération de députés précédente, estime-t-il, un peu aigri. Avec François Mitterrand, c’était quand même la classe. Il y avait du respect, y compris pour les adversaires. Là, c’est plutôt du mépris pour les anciens élus. »

Anne-Lise Dufour-Tonini retourne au collège

Dufour_rondC’était sa première défaite politique. Une claque sévère infligée par le frontiste Sébastien Chenu. « Heureusement, j’avais une vie à côté de la politique, indique Anne-Lise Dufour-Tonini. J’ai vite retrouvé mon boulot dans l’éducation nationale. Et en plus, je suis toujours maire de Denain. Donc, je n’avais pas le droit d’être au fond de mon lit en mode déprime. » A 48 ans, l’ancienne institutrice devenue chef d’établissement, a vite retrouvé une place de principal du collège Madame d’Epinay à Aulnoy-lez-Valenciennes.

« Mon boulot me manquait énormément », avoue celle qui fut propulsée adjointe chargée des affaires scolaires et de l’éducation à seulement 21 ans. La principale Anne-Lise Dufour-Tonini a vécu sur le terrain le résultat des lois votées sous François Hollande. Pour le meilleur et pour le pire. Le décret de l’ex-ministre Najat Vallaud-Belkacem sur la réforme du collège ? Elle avait voté pour ; elle en regrette en partie l’application. « Quand on est à Paris, on pense que supprimer des dispositifs élitistes comme les classes latin permettra plus de mixité », explique-t-elle. Erreur. Dans son établissement, elle a vu « un nombre incroyable d’élèves » quitter le collège public pour rejoindre les bancs du privé. Un gâchis.

« Je n’avais pas le droit d’être au fond de mon lit en mode déprime. »

Longtemps, Anne-Lise Dufour-Tonini a été cataloguée « frondeuse ». Avec le recul, elle reconnaît que cela l’a « coupée d’une partie des socialistes de la circonscription ». Sa colère contre les abstentionnistes est passée. D’autant que la fin de sa vie parlementaire n’a pas été aussi brutale que pour ses homologues : suite à la démission de Marie-Christine Blandin, elle a endossé les habits de sénatrice de juillet à octobre 2017. Son « combat d’après », c’est la poursuite de la transformation de Denain, lente et si nécessaire. Sans le relai d’un député local. « Un député FN, c’est un député de perdu, regrette-t-elle. Même s’il le voulait, il ne serait pas reçu dans les ministères. Il n’y a plus personne pour représenter notre territoire à Paris. C’est triste. »