A peine 118 000 euros, soit l'activité d'une petite boulangerie. Voilà le chiffre d'affaires réalisé en 2017 par le laboratoire Genfit et ses 120 salariés. Avec 37 000 euros au premier trimestre, l’année 2018 ne s'annonce guère meilleure. La société, basée à Loos, reste une machine à brûler des capitaux. Depuis sa création en 1999, elle n'a jamais dégagé le moindre bénéfice. Le total de ses dettes dépasse 160 millions d'euros. Dans l'immense majorité des secteurs de l'économie, une telle situation serait inimaginable. Si Genfit tient, c'est parce qu'elle évolue dans les biotechnologies, domaine où les indicateurs comptables habituels ont été placés entre parenthèses. Mais l’inquiétude ne cesse de croître.

L'histoire de Genfit commence à la fin des années 1990. Jean-Charles Fruchart, spécialiste mondial de l'athérosclérose [une maladie artérielle chronique caractérisée par des dépôts de lipides dans les artères], quitte l’Institut Pasteur de Lille (IPL) pour créer une société avec Jean-François Mouney. Ce dernier abandonne quant à lui la direction d’Eurasanté, le pôle biotechnologies, santé et nutrition de la métropole. Ensemble, ils espèrent transformer en traitement commercialisable une molécule au profil prometteur, la GFT505. Personne ne sait très bien à quoi elle sert, mais les tests suggèrent un lien fort avec le diabète. Le produit pourrait soigner certaines complications et améliorer la sensibilité à l'insuline. Le marché potentiel est suffisamment grand pour que les fondateurs lèvent des fonds sans difficulté. A l’époque, les grands laboratoires pharmaceutiques se bousculent pour signer des partenariats. Et l'institut Pasteur de Lille prend 5% du capital.

Las ! Les deux décennies suivantes se résument à une longue liste de déceptions . Les tests ne permettent pas de transformer la GFT505 en traitement. En 2006, Genfit entre à la bourse de Paris, mais le climat se durcit déjà en interne. En 2008, Jean-Charles Fruchart claque la porte. Le scientifique dénonce avec virulence « la gestion opaque » de Jean-François Mouney, l’actuel PDG de la société, et l’accuse dans un communiqué de « malmener le processus de développement de la molécule, aux seules fins de satisfaire à des besoins de communication ». Traduction : Jean-François Mouney aurait tendance à faire preuve d’un optimisme exagéré sur les tests en cours afin de séduire les marchés.                        

Le virage de la Nash

En 2010, après une décennie passée à tenter d'exploiter la GFT505, la société se positionne sur un nouveau créneau - la Nash – et nomme sa molécule "Elafibranor". La Nash - ou "non alcoholic stehatopatitis" – est une stéato-hépatite non-alcoolique, c’est à dire une atteinte du foie touchant des patients suralimentés. En France, son meilleur ambassadeur est le consultant sportif Pierre Ménès, greffé en urgence d’un foie et d’un rein fin 2016. Cette maladie asymptomatique serait susceptible de toucher un adulte sur cinq, indique la biotech lilloise, avec à la clé des centaines de milliers de décès aux Etats-Unis et en Europe . A ce jour, il n'existe aucun traitement, excepté une meilleure hygiène de vie : de l'exercice, moins de gras et moins d'alcool.                       

Genfit n'est pas la seule entreprise en piste pour soigner cette maladie de pays riches et de patients solvables. Mi-2018, le site spécialisé Clinicalleader dénombrait 175 à 200 produits en développement pour la Nash, communément appelée « la maladie du foie gras » et sa cousine, la nonalcoholic fatty liver disease (NAFLD). Avec des essais de phase 3 déjà engagés, c'est à dire des tests sur une large cohorte de patients, Genfit est bien placée pour être la première à imposer sa molécule sur le marché. Mais elle n’a que peu d’avance sur ses concurrents Gilead, Intercept et Allergan. Jean-François Mouney promet pourtant une percée imminente. Le 14 mars 2018, il fait savoir par communiqué que « Genfit garde une perspective de commercialisation d'Elafibranor à l'horizon 2020 ». Autant dire demain, compte tenu des délais inhérents aux tests cliniques.

Stop ou encore ?

En coulisses, les soubresauts se multiplient. Fin 2016, Genfit est fragilisé par le départ du vice-président exécutif Raphaël Darteil, également directeur des opérations et membre du directoire. D’autant que d’autres salariés lui emboîtent le pas. Malgré tout, les investisseurs continuent de suivre. En novembre 2017, Genfit lève 179 millions d'euros sur les marchés financiers, sous forme d’obligations convertibles en actions nouvelles (Oceane). « La biotech qui perd de l'argent pendant dix ou quinze ans avant de trouver le Graal n'est pas un mythe, pointe un expert du secteur. C'est ce qui est arrivé à Trophos . Hélas, personne ne sait à l'avance qui va percer. Les entreprises de biotechnologies travaillent sur des domaines tellement pointus qu'il est extrêmement difficile d'évaluer leur potentiel. A moins d'être en interne - et donc juge et partie -, il faut passer par des indicateurs indirects, comme le bon déroulé des essais thérapeutiques ou les partenariats avec des industriels ».                      

Sur ces deux points, la situation de Genfit pourrait être meilleure. En mai 2018, la société avait seulement la moitié des 2000 patients nécessaires pour ses essais de phase 3, alors que le recrutement a commencé en mars 2016. L’autorisation de mise sur le marché en 2020 supposerait une accélération foudroyante... Côté partenariats, c'est le désert. Par le passé, Genfit a travaillé avec Sanofi, Servier, Solvay, Merck, Pierre Fabre, Kowa. Mais elle ne le fait plus et soutient à Médiacités que c'est un choix stratégique : « Genfit a diminué progressivement ses partenariats de co-recherche amont avec les laboratoires pharmaceutiques à mesure qu’elle a choisi de faire évoluer son modèle historique de partenariat scientifique vers celui de la recherche et du développement clinique ».

Une PME qui refuserait tout partenariat avec des « big pharma » ? Si tel est bien le cas, ce serait une première ! Il n'y a pas davantage d'acteurs majeurs de la pharmacie au capital (730 millions d'euros actuellement). Proche de la banqueroute ces dernières années, l'Institut Pasteur de Lille a revendu ses actions progressivement, récupérant 29,7 millions d'euros en 2014 et 14,8 millions en 2015. « Une très bonne affaire, reconnaît Jacques Richir, adjoint au maire de Lille et président de l’IPL. C’est grâce à Genfit qu’on a pu reconstituer une trésorerie. » « Cette boîte, c’est un mystère extraordinaire : je n’ai jamais compris ce qu’ils faisaient, assène le diabétologue-généticien Philippe Froguel. Mais ce qui est sûr, c’est que les actions de Genfit ont sauvé Pasteur ! »

Une valeur spéculative

La propriété de Genfit est désormais émiettée à l'extrême. Banque, assureur ou grand fond d'investissement, les investisseurs institutionnels français se désintéressent de l’entreprise. A moins que certains aient souscrit sans le dire à l'émission obligataire de novembre 2017 - mais si tel est le cas, pourquoi se cacher ? Le "flottant", c'est à dire les petits actionnaires, représentent 87 % du capital. Les seuls investisseurs significativement engagés sont l'Université de Lille (1,45 % des titres fin mai), le fonds britannique CVI Investments (4 %) et Biotech Avenir, la société d'investissement de Jean-François Mouney et des autres cadres dirigeants, qui possède 6% de Genfit.

Le titre est devenu spéculatif. L'Autorité des marchés financiers (AMF) tient un répertoire en ligne des ventes à découvert , qui parient sur la chute du cours en bourse. Entre février 2015 et août 2018, il y en a eu 346 concernant Genfit ! Même si elles portent seulement sur 0,5 % à 2 % du capital, c'est considérable. Le service communication de la société nous explique que les ventes à découvert sont « assez habituelles dans le capital des sociétés dont le marché est très liquide ». Elles seraient dictées par « l'évolution générale des marchés » et non par « les fondamentaux de la société ». Jean-François Mouney complète avec aplomb : « Je peux comprendre que notre modèle déstabilise les interlocuteurs qui connaissent peu les biotechs. Beaucoup de choses, dans ce domaine, sont assez contre-intuitives. »                       

Du point de vue financier, une dernière question se pose : Genfit parle d'une autorisation de mise sur le marché d'ici moins de deux ans pour l'Elafibranor. Ce serait le couronnement de vingt ans d'effort et le rachat probable au prix fort de la société par un grand laboratoire. Or à 24 euros en moyenne en 2018, le cours de bourse est largement sous ses niveaux de 2015 (35-40 euros). Pourquoi les cadres-dirigeants n'en profitent-ils pas pour monter au capital avant le feu d'artifice boursier qui s'annonce ?

« Ils le font », indique le service communication de Genfit. En décembre 2017, Biotech Avenir a effectivement acheté pour 1,85 million d'euros d'actions-maison. Mais quand on creuse les mouvements de titres sur la durée, on s'aperçoit que cet achat est loin de compenser les cessions de 2014. Selon les registres de l'AMF, elles portaient sur… 38 millions d'euros, vendus par Biotech Avenir en trois fois (août, octobre, novembre). Sur le moyen terme, les cadres-dirigeants se désengagent donc. Mauvais signal...

Un salaire plantureux pour le PDG

Ce n'est sans doute pas faute d'argent. Car Genfit paye très bien. En particulier son PDG Jean-François Mouney. En 2017, celui-ci a perçu un salaire fixe annuel de 505 000 euros, auquel s’ajoute une rémunération variable pouvant aller jusqu’à 566 000 euros ainsi que des options gratuites. Plus d'un million d'euros pour diriger une PME ! Est-ce normal ? La réponse du service communication de Genfit est catégorique : la rémunération de Jean-François Mouney, que le conseil d'administration a entérinée, est conforme aux pratiques en vigueur dans les biotechs, telles qu'elles sont estimées à partir d'un panel d'entreprises (DBV, Nanobiotix, Erytech, Adocia, Intercept et Madrigal). L’intéressé précise sans ciller : « Je me situe plutôt en milieu de tableau qu’en haut ».

Reste à savoir si ce n'est pas le secteur des biotechnologies qui, dans son ensemble, vit en apesanteur. « Il y a une bulle des biotechs, considère Marc Audétat, chercheur à l’Interface Sciences-Société de l’Université de Lausanne. Les investisseurs privés ont beaucoup d'argent à placer. Ils misent sur des promesses qui ne seront pas tenues neuf fois sur dix. La dixième entreprise est censée assurer le retour sur investissement à travers un succès éblouissant. » Genfit sera-t-elle cette dixième entreprise ? Jean-François Mouney se veut rassurant : « Je crois que nous pouvons réussir. Les probabilités sont bonnes, mais il faudrait être fou furieux que de dire que c’est garanti ».

La réponse devrait arriver assez vite. Si l'Elafibranor échoue à obtenir une autorisation de mise sur le marché pour le traitement de la Nash, Genfit se trouvera en panne de projet. Elle a certes entamé des essais pour une autre pathologie, mais il s’agit d’une maladie rare (la cholangite biliaire primitive) au potentiel commercial beaucoup plus restreint. Pas de quoi faire rêver les investisseurs. Ni donc de rassurer sur ce fleuron lillois tant de fois loué....