Un nouveau Scud vient d'être tiré sur la Métropole européenne de Lille (MEL). Pas par n'importe qui : par Guillaume Delbar, l’un de ses vice-présidents et aussi maire de Roubaix. Au nom du groupe de droite Métropole communes unies (MCU), il signe une tribune d'une virulence inédite dans les colonnes de la dernière revue de la MEL. L'élu y fusille l'office public Lille-Métropole Habitat (LMH), qui gère plus de 32 000 logements sociaux dans l'agglomération et, écrit-il, « n'assume pas, ou plus, le rôle qui est le sien ». Et de dénoncer le « train de vie » de l'organisme, dont la construction d'un siège social de 36,4 millions d’euros, et la quête de « rallonges budgétaires ». L’édile irrité conclut en exigeant « un audit externe précis » de LMH et « une feuille de route rigoureuse pour garantir son retour à l'équilibre et la gestion vertueuse des deniers publics ».

tribune_DelbarTribune de Guillaume Delbar parue dans MEL 20, octobre 2018

Damien Castelain, président de la MEL, a dû se frotter les yeux en lisant son magazine préféré... Regain de la guerre des beffrois et des versants ? Ou retour de la querelle droite-gauche autour du logement social, chasse gardée historique du Parti socialiste régional ? En tout cas, la délibération qui devait déterminer sans délai le soutien de la métropole à LMH, portée par le vice-président au logement, ne figure pas à l'ordre du jour du conseil du 19 octobre. L'examen du dossier est renvoyé à la séance consacrée au budget primitif en décembre. Un nouveau coup de canif dans la gestion consensuelle de l’établissement intercommunal.

Amères ponctions

Sur le fond, l'affaire mérite attention et sérieux. LMH, issu de la fusion en 2006 des offices de Lille, Roubaix et Tourcoing, est lourdement touché par les récentes mesures gouvernementales sur le logement social. Du fait de la « réduction du loyer de solidarité » (RLS), de l'augmentation du taux de TVA sur les constructions d'immeubles (de 5,5 à 10 %) et de la hausse de cotisation à la caisse de garantie du logement social, il perdra entre 10 et 12 millions d’euros de recettes cette année. Cette ponction se renouvellera dans des proportions équivalentes ou supérieures en 2019 et en 2020. D'autres bailleurs, publics ou privés, sont impactés par ces mesures. Partenord Habitat, l’office départemental du Nord, s'attend à être privée de 15 millions d’euros. Philippe Rémignon, patron de Vilogia, la société héritière du 1 % logement, évoque une fourchette de 10 à 20 millions d’euros. Et Dominique Soyer, directeur de Maisons & Cités - Soginorpa, gestionnaire des anciens logements miniers, parle d'un repli de 18 millions d’euros.

Mais ces « confrères » disposent de patrimoines plus importants - et de reins plus solides - que LMH. « Notre cas est vraiment particulier », plaide Didier Manier, président de l'office métropolitain. L'organisme loge les familles parmi les plus pauvres de l'agglomération (63 % de ses occupants touchent l'Aide personnalisée au logement (APL), soit pas loin du record national). Ses loyers sont 12 à 13 % inférieurs à la moyenne encaissée par les opérateurs similaires. Qui plus est, un nouveau programme de rénovation urbaine se profile qui amènera LMH à démolir et reconstruire, au prix de lourdes dépenses, près de 1 400 logements à Lille, Tourcoing et Roubaix. « Si rien n'est fait, l’office se retrouvera en autofinancement négatif (c’est-à-dire en déficit, ndlr) dès 2020 et nous ne pourrons pas faire face aux impératifs de la rénovation urbaine », expose Didier Manier. Le dirigeant sollicite donc d’urgence l'aide de la MEL, son institution de référence.

Cent millions sur la table

A quelle hauteur ? 100 millions d'euros ! Ni plus ni moins. D'abord une subvention de 70 millions d’’euros sur dix ans. Puis une contribution d'une trentaine de millions d'euros au titre de la rénovation urbaine quand, en l'état actuel des discussions, Partenord ne bénéficierait que de quatre millions et Vilogia en toucherait à peine un... « Dix millions par an, c'est la stricte compensation des manques à gagner et des dépenses à venir pour LMH », indique Bernard Haesebroeck, vice-président de la MEL chargé du logement. L'office métropolitain est peut-être dans l'ornière mais il s'y est fourré lui-même, répliquent les élus de MCU.

Les critiques se concentrent sur Alain Cacheux. Celui qui fut président de LMH jusqu'en 2014 est accusé d’avoir négligé, pendant des années, d'augmenter les loyers comme l'y autorisait le gouvernement ; mais aussi de ne pas avoir regardé à la dépense pour construire le nouveau siège social à Tourcoing plutôt que d'investir dans « les fonctions premières » de l'entreprise. On reproche encore à l'impécunieux office des frais de structure disproportionnés (1 076 euros par logement) et une masse salariale élevée, résultant de la fusion des trois offices locaux (780 collaborateurs)...

Interrogé par Mediacités, Guillaume Delbar s'épanche : « Cette structure n'est pas bien gérée. Elle a des habitudes de fonctionnement qui n'ont plus lieu d'être alors que l'argent public se fait rare. » Le maire de Roubaix surgit bientôt derrière le vice-président de la MEL. « Je passe mon temps à rappeler LMH à ses obligations sur le terrain. En juin, j'ai dû convoquer son président dans le quartier des Trois Ponts pour lui montrer les appartements mal entretenus, les épaves sur les parkings, et le placer devant ses responsabilités. » Pas question, donc, de « faire un chèque en blanc » à ce bailleur-là. L'aide éventuelle de la MEL devra être assortie de conditions et son montant pourrait même être rediscuté.

Quand l'un s'épanche, l'autre s'étrangle. Didier Manier souligne que LMH a entrepris dès cette année un programme drastique d'économies : 2,9 millions d’euros sur les frais de personnel et de fonctionnement, 4,6 millions d’euros sur l'entretien et l'équipement des appartements et maisons du parc, 3,4 millions d’euros grattés sur le fonds de roulement, 6 à 7 millions d’euros récupérés grâce à la vente de logements... « On peut toujours exiger plus mais à un moment, on sera à l'os », conclut le président de LMH. Sur des contreparties que l'office pourrait apporter à la subvention métropolitaine, Didier Manier et Bernard Haesebroeck restent pour le moment évasifs.

Responsabilité collective ?

Sous couvert d'anonymat, un élu haut placé dans l'institution assène : « Finalement, tout cela montre que la MEL ne s'est jamais vraiment occupée de LMH. Nous n’avons pas demandé de comptes à l’office et nous en portons la responsabilité collective. » L'épisode brûlant des 100 millions d'euros marquera-t-il un sursaut vertueux ? Ou, plus prosaïquement, faut-il voir dans l'ombre de Guillaume Delbar, un coup porté par Gérald Darmanin, dont il est proche ? « Une chose est sûre, Darmanin nous en veut à mort », confie un représentant de LMH, en évoquant une longue diatribe de celui était alors maire de Tourcoing, lors de l'inauguration des services centraux de l'office, en 2015.

Un climat social tendu

Notre enquête nous a amené à rencontrer des représentants de la CFDT, organisation majoritaire à LMH. Les syndicalistes ne cachent pas leurs inquiétudes sur la situation du bailleur et plus largement sur l'avenir du logement social. Mais au fil de l'entretien, nos interlocuteurs ont aussi dépeint un climat social rendu difficile par une directrice réputée intransigeante qui, assurent-ils, « ne négocie pas ». Quatorze licenciements et seize démissions enregistrés depuis le début de l'année en seraient les signes. En bons délégués du personnel, ils protestent contre des salaires trop bas ou des primes rognées. Plus surprenant, ils déplorent de mauvaises conditions de travail au siège de LMH. « On y bout l'été et on y a froid l'hiver, un comble pour un bâtiment de cette ambition. L'atrium, trop vaste, ne sert à rien et ce ne sont pas "les coussins" achetés récemment pour le meubler qui y changeront quelque chose », expliquent-ils en substance. Plus étonnant encore : toutes les portes coupe-feu de l'établissement seraient hors service depuis plusieurs mois, malgré les signalements répétés des élus du personnel...