Dix ordinateurs fixes, 15 ordinateurs portables, 10 iPad pro, 1 iMac, 1 Mac Book, 8 Iphones (avec deux coques en cuir à 55 euros) et un casque Bose à 329 euros… En 2016, le groupe Front national du conseil régional des Hauts-de-France (aujourd’hui rebaptisé Rassemblement national-Bleu Marine) n’a pas hésité sur les achats. Rebelote en 2017 avec l’acquisition d’1 iMac, 3 Mac Book pro, 16 disques durs externes, 3 imprimantes et 124 cartouches d’encre… Soit, pour 54 élus, un total de 78 800 euros de dépenses informatiques en deux ans… intégralement remboursées par la collectivité. Le groupe centriste UDI (42 élus), lui, n’a dépensé que 5 071 euros en matériel informatique sur la même période et le groupe Les Républicains (LR) 2 130 euros (74 élus).

Accusé de « concurrencer Darty »

Mediacités a mis la main sur les dépenses effectuées par les trois groupes présents dans l’hémicycle régional depuis l’élection de décembre 2015. La pêche fut instructive. Le Rassemblement national-Bleu Marine se singularise par la consommation quasi-intégrale de son budget annuel de fonctionnement. Sur les 92 340 euros alloués en 2016 , le groupe en a consommé 91 % - dont 46 565 euros de dépenses informatiques présentées in extremis en fin d’année. En 2017, son taux de consommation des crédits atteint 97 %. En comparaison, les groupes LR et UDI consomment respectivement 27 % et 34 % de leurs enveloppes budgétaires. Cette frénésie d’achats a fait dire au président du groupe LR, Christophe Coulon, que le groupe frontiste veut « concurrencer Darty » ! Chargé de ces emplettes, André Murawski (qui a depuis quitté le groupe RN-Bleu Marine) nous affirme « s’être assuré que ce matériel serve à ce que pourquoi il avait été acheté ».                    

Le conseil régional fournit aussi des locaux à chaque groupe (à raison de 4 m² par élu). Ces locaux sont équipés en mobilier, installations téléphoniques fixes, photocopieurs et… en postes informatiques. Par ailleurs, chaque élu s’est vu remettre en début de mandat une tablette, afin de suivre les délibérations. Les dépenses informatiques évoquées précédemment s’ajoutent donc à cette dotation de base. Précision importante : l’ensemble de l’équipement informatique doit être rétrocédé en fin de mandature.

Une logique d'épuisement des crédits

La même logique d’épuisement de crédits se retrouve pour les moyens en personnel alloués par le conseil régional. Le RN-Bleu Marine a consommé 99,9 % de son enveloppe en 2017 - soit 450 464 euros. Il est le groupe le plus dépensier de la collectivité bien qu’il compte moins d’élus que Les Républicains et qu’il ne dispose d’aucune vice-présidence et, donc, de chargés de mission auprès de ces vice-présidents. Les groupes LR et UDI, eux, sont loin de dépenser l’intégralité de leur enveloppe : leur taux de consommation s’élève à respectivement 60 % et 72 %.

Le président du groupe RN-Bleu Marine, Philippe Eymery, assume totalement ce niveau important de dépenses. Il le revendique même : « Si dans sa sagesse, le conseil régional a estimé que ce budget était nécessaire à un groupe pour fonctionner, nous exécutons ce budget ». Il nous est utile pour « s’opposer, proposer et s’imposer », indique-t-il avant de tacler ses homologues. Si d’autres groupes n’utilisent pas leur budget, c’est parce que « les gens qui baissent pavillon n’ont pas besoin de moyens ».

Autre argument avancé par le chef de file frontiste : son groupe dispose de nettement moins de conseillers régionaux cumulant leur poste avec un mandat parlementaire ou une mairie. Or un élu cumulard peut s’appuyer sur d’autres ressources. Philippe Eymery contre-attaque également en soulignant que les groupes LR et UDI disposent, grâce à leurs quinze vice-présidences et dix présidences de commission, d’un nombre de collaborateurs très élevé. Le groupe FN pointe aussi l’augmentation régulière dans la majorité du nombre de conseillers délégués, qui sont maintenant 14, et qui disposent de moyens propres, en locaux ou en secrétariat. Autant qui n’est plus à la charge de leur groupe.

Baisse des moyens attribués aux groupes

Les écarts de consommation de crédits ont fini par faire réagir. Lors de la séance plénière de décembre 2017, une baisse des moyens alloués aux groupes a été adoptée. Un vote vivement critiqué par les élus RN-Bleu Marine. « La démocratie, ça a un coût mais ça n’a pas de prix, a indiqué Michel Guinot. En réduisant les possibilités des groupes, on réduit les possibilités démocratiques. » Le nouveau plafond pour les dépenses matérielles des groupes est désormais de 100 euros de dépenses mensuelles autorisées par élu au lieu de 142,50 euros. Une baisse du budget de formation des élus a aussi été voté. Il passe de 782 000 euros à 510 000 euros pour l’ensemble des élus.

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Tout autant que la baisse des budgets, la perte de nombreux élus menace le groupe FN : 13 des 54 conseillers régionaux élus il y a trois ans ont déjà quitté le groupe, soit la plus grande hémorragie constatée dans un conseil régional après la région Grand Est. Après les premiers retraits dus à des déceptions lors des investitures aux législatives en 2017, le groupe a subi le départ des proches de Florian Philippot (dont son conseiller régional de père) puis une troisième vague composée de conseillers (Eric Dillies, Alexis Salmon ou André Murawski) ayant décidé de se rapprocher de Debout la France, le parti de Nicolas Dupont-Aignan. Les raisons de ces évaporations sont multiples : une ligne politique jugée pas toujours claire (notamment sur l’euro), les affaires judiciaires du FN et le leadership contesté de Marine le Pen, tête de liste régionale en 2015 mais rarement présente dans l’hémicycle. Dernière explication : la faible popularité du député du Nord Sébastien Chenu, bras droit de la présidente du RN.

Les moyens étant fonction du nombre d’élus, ces départs commencent à peser lourd. Les ex-frontistes siègent aujourd’hui comme non-inscrits. Ils pourraient s’entendre pour créer un nouveau groupe et récupérer les moyens afférents. Mais pour l’heure, les discussions achoppent entre les différentes chapelles de l’extrême droite...