Episode 4 - Mi-janvier 2019 - Bureau des admissions de la préfecture du Nord

« Procédure Dublin ? Pas besoin de ticket...

C'est la première fois qu'il vient ici. Dans l'entresol de la préfecture du Nord, Samba , la trentaine, cherche à se repérer. « Procédure Dublin ? Vous n'avez pas besoin de ticket », l'informe une femme au guichet d'accueil. Le garçon aux joues creusées et aux oreilles décollées serre une chemise plastifiée contre lui et s'avance dans la salle d'attente. Tout autour, des hommes et des femmes aux traits tirés et aux regards perdus dans le vide. « On m'a dit que j'allais savoir si l'Espagne a besoin de moi », glisse le jeune Guinéen. C’est dans ce pays, à la fin de l’été 2018, que ses empreintes ont été prises . Depuis, Samba redoute d'y être expulsé, comme ce fut le cas de quelques-uns de ces compagnons de route. Certains en sont revenus aussitôt.                                    

Trente minutes, une heure, deux heures passent... Enfin, son nom résonne dans la salle d'attente où quelques compagnons d’infortune somnolent encore. Samba file dans un bureau. Pour une dizaine de minutes. « Je dois revenir pour un autre rendez-vous », explique-t-il en sortant, le visage impassible. Un bête problème administratif, lié à un passage de relais défaillant entre deux associations chargées d'enregistrer les demandes d'asile, et il faut tout recommencer à zéro…

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Photo : Julien Pitinome

Samba a occupé le squat de la rue Jean-Jaurès avant d’être relogé dans un foyer de la métropole lilloise. Il résume : « Tu ne travailles pas, tu n'étudies pas, tu n'as pas de formation : c'est dur... » Entre deux échéances administratives, ses recherches patinent. « Je me dis que j'irai à l'université pour ne pas rester dans la nature à rien faire. Si on n'a plus d'espoir, on ne peut rien faire. Alors je frappe à toutes les portes. Il n'y a pas une université où je n'ai pas frappé. » Pour s'occuper, Samba donne bénévolement des cours de français à d'autres migrants anglophones dans des associations locales.

Deux semaines plus tard, Samba nous envoie un sms. Il vient d'arriver dans un nouvel hébergement à plus de cinquante kilomètres de Lille : « On m'a donné une chambre ici. Si  l'Offi te dit d'y aller, tu n'as pas le choix. Mais toutes mes activités se passent à Lille. La préfecture est là-bas. Il faut aller à Coallia (ndlr : l’association qui suite sa demande d’asile située à Lille-Sud)... » Alors Samba revient en bus, autant de fois que possible.                                   

Un soir de mi-mars, on le revoit au « parc rouge ». Samba a le regard triste : « Là où je suis, il n'y a rien autour, je n'ai rien à faire. Je m'ennuie... » Il raconte son dernier rendez-vous pour ses papiers. « La préfecture m'a dit de retourner en Espagne parce que l'Espagne a besoin de moi. J'ai dit non. » Il fouille dans son portefeuille et sort la carte de visite de son avocate, avec laquelle il prépare un recours. « Je veux rester. Je parle français et je me sens bien ici. »

Episode 5 - Dimanche 20 janvier 2019 - AG au squat

« Il faut démentir cette fausse info »

Ils sont assis en cercle, ce dimanche 20 janvier, dans le hangar d'entrée du squat. Certains restent debout. Les bras croisés. Les visages fermés. Comme chaque dimanche après-midi, certains « habitants » du 5 étoiles et des membres du collectif des Olieux organisent leur assemblée générale. On y discute du quotidien mais pas que. Ce jour-là, un article de La Voix du Nord est à l'ordre du jour. Dans son édition du 12 janvier, le quotidien régional évoque un rebondissement judiciaire récent de l'histoire du 5 étoiles.                       

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Photo : Julien Pitinome

Une phrase cristallise les colères : « La représentante de l’État a confirmé que chaque demandeur présent dans le squat touchait une aide spéciale d’environ 700 euros par mois, justement pour pouvoir se loger », peut-on lire dans l’article. Un montant qui fait bondir. Car il est faux . « Il faut démentir cette information ! Faire connaître la situation et rétablir la vérité », s'emporte un bénévole du collectif des Olieux. L'un des exilés présents, veste motif militaire ajustée et claquettes aux pieds, lit un projet de communiqué de presse intitulé : « Les mensonges de la mairie, de l’État et de leur porte-parole La Voix du Nord. » Il ira manifester, cinq jours plus tard, sous les fenêtres du journal avec d'autres exilés et des bénévoles.                                 

Dans le hall, l'assemblée générale se prolonge. La colère ne retombe pas. « Personne n'a choisi d'être là. On est là parce qu'on n’a pas le choix, poursuit l'homme en veste militaire. T'es dans l'un des pays les plus puissants du monde et on te loge comme des poulets. » Dans le hangar voisin, Aurélie et sa fille Malvina, 18 ans, distribuent des sandwichs froids, de l'eau et des gâteaux. Elles viennent un dimanche sur deux avec une dizaine de bénévoles de l’association « Un geste = un sourire » qu’elles ont créée pour venir en aide aux sans-abris.

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Photo : Julien Pitinome

De la musique résonne. Les gens parlent fort, par-dessus des tubes guinéens. Aurélie visite toutes les chambres à l'étage : « On vous laisse de quoi manger. Au revoir les garçons, bon courage ! » Nourrir, écouter, soigner, héberger, accompagner, conseiller, partager le quotidien... Plus d'une trentaine de collectifs ou associations sont présents auprès des habitants du 5 étoiles. Des dizaines de bénévoles qui compensent le désengagement de l’État et défendent les intérêts des exilés.

Le jour s'éteint doucement. L’assemblée générale se disperse. Pas la colère. Le migrant en veste treillis se lève, regarde autour de lui et se désole : « Même en Afrique, le continent le plus pauvre, tu ne verrais jamais ça. On ne considère pas les Français à la rue. Est-ce qu'on peut considérer les noirs ? S'il y a de la stabilité politique dans mon pays, j'y retourne ! »

Episode 6 - Printemps 2019 - Le rôle crucial des associations

« Humainement, on ne peut pas arrêter »

Ils traversent le « parc rouge » d'un pas rapide, au milieu d'enfants qui se courent après ou jouent au ballon. Comme chaque lundi soir, une dizaine de familiers du 5 étoiles filent en direction de la Maison régionale de l'environnement et des solidarités (MRES), rue Gosselet. Au dernier étage, des bénévoles de Banta les attendent pour un cours de français. Trois ans que ça existe. L'association, née dans la continuité du collectif des Olieux, milite pour « l’accès à la formation et à l’éducation pour tous et toutes ».

 

Chantal distribue les pochettes de suivi. Oumar, 20 ans, récupère la sienne, couleur bleu ciel. Il vient pour la cinquième fois. « Je veux améliorer mon français pour m'inscrire à l'université de Lille l'année prochaine », sourit-il dans un français maîtrisé. Le jeune chimiste dispose déjà une licence décrochée dans son pays d'origine, la Guinée. « Pour le moment, je vais à l’université comme auditeur libre, du lundi au vendredi. Je peux écouter les cours et poser des questions. Quand je n’y suis pas, je suis avec les associations. Je ne vais au squat que pour dormir. Je n'aime pas être là-bas. Je ne peux pas être tranquille pour étudier. »

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Photo : Julien Pitinome

Oumar rejoint un groupe. Une cinquantaine de personnes, dont une dizaine de bénévoles de Banta, se partagent deux pièces. Deux salles de classe, deux niveaux. D'un côté, des cours d'alphabétisation ; de l'autre, des cours de perfectionnement. Il y a juste assez de chaises et cinq ou six tables de plus ne seraient pas de trop. Tout le monde se serre un peu. Ils sont trois autour de Dominique, 62 ans. « J'étais professeur de français dans un collège, comme Michelle. » Elle désigne une autre bénévole, en plein exercice de lecture à la table voisine. Toutes deux sont retraitées. « J'ai toujours aimé enseigner. Je voulais continuer de le faire. Et le faire avec eux, c'est un vrai engagement », indique Dominique.

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Photo : Julien Pitinome

Retraités, actifs, étudiants, profs... Des dizaines de personnes se relaient tous les soirs de la semaine pour dispenser des cours de français ou de maths dans les locaux de la MRES, de Sciences Po ou de l'Ecole supérieure de journalisme. « Entre ceux qui ont été à l'école pendant dix ans et ceux qui n'ont pas été plus loin que le primaire, il faut s'adapter », poursuit Dominique. Et les fidéliser. Car tous ne viennent pas régulièrement aux cours. Du soutien scolaire, à l’hébergement chez l'habitant ou à l’accès aux soins, le tissu associatif et les réseaux citoyens offrent aux exilés un accompagnement précieux.

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Photo : Julien Pitinome

En ce début mars, au squat 5 étoiles, il n'y a plus de nourriture en train de pourrir dans la première cour intérieure. Des piles de bouquins ont été déposés dans l'un des hangars. De nouveaux abris en polystyrène aussi. L'odeur d'urine s'est atténuée mais la promiscuité, le sentiment d'insécurité permanente, le froid et l'humidité rendent les conditions de vie toujours aussi indignes. On entend des voix derrière les toiles de tente. Les courants d’air qui traversent le bâtiment dissuadent la plupart des occupants d'en sortir.

Un individu vient à nos devants. Et s’exclame : « Ben, mon ami ! » Les deux hommes se donne une longue accolade. « Lui, faut lui dire merci pour ce qu'il fait, indique le migrant. Il nous apporte du bien. » Ben nous regarde avec un sourire. Il est une figure du monde associatif. Voici sept ans, il a fondé « L'Ile de Solidarité ». Depuis, il ne cesse de sillonner les rues du centre-ville de Lille pour des maraudes sociales et des distributions alimentaires auprès des sans-abri. « Nous les bénévoles, nous avons le cul entre deux chaises, explique-t-il. L’État est content car il y a toujours des gens qui donnent à manger aux migrants. Si on voulait le mettre face à ses responsabilités, on ne ferait plus rien... Mais, humainement, on ne peut pas arrêter. » En novembre, l’avocate Émilie Dewaele alertait : « Les associations sont débordées. Elles ne peuvent pas systématiquement se substituer à l’État. »

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Photo : Julien Pitinome

L'imminence de la fin de la trêve hivernale inquiète. Le 5 étoiles est sous le coup d'une procédure d'expulsion depuis mai 2018. A partir du 1er avril, les hommes qui survivent ici pourront être mis dehors à tout moment. « Tant que ces personnes sont sans solution, ils vont rester là, estime Ben. Et après, ils iront ailleurs… » La fin de la trêve hivernale signifie aussi la fermeture des 500 places supplémentaires réservées à l'hébergement d'urgence dans le département. Certains reviendront au squat et s’ajouteront aux 250 occupants actuels. Le printemps équivaut aussi au regain des arrivées. Car les routes de l'exil sont plus empruntées quand la météo devient clémente. « Tant qu'il y aura des conflits, des dérèglements climatiques et économiques, il y aura de l'exil », continue Ben.

Le 19 mars, trente-six associations, collectifs citoyens, syndicats ou élus ont paraphé une lettre ouverte au préfet pour dénoncer la situation au 5 étoiles . C’est la première fois qu’un tel courrier réunit autant de monde. Le ton est solennel : « Quelle prise en charge avez-vous prévu pour protéger ces personnes vulnérables et en détresse et leur permettre d'accéder à leurs droits fondamentaux ? » En copie du courrier, toutes les autorités locales et jusqu’au défenseur des droits, Jacques Toubon.                      

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Pendant que le bras de fer se tend, les occupants du 5 étoiles résistent au désespoir. Cet après-midi, c'est Sami qui nous téléphone : « Allô, tu vas bien ? Je suis à la préfecture pour mes papiers. Je suis tout seul. Je t'appelle pour que tu me souhaites bonne chance. »

https://www.mediacites.fr/lille/enquete-lille/2019/03/22/migrants-au-coeur-du-5-etoiles-squat-lillois-de-la-honte/

Nous avons demandé à la journaliste, Sheerazad Chekaik-Chaila, et au photographe, Julien Pitinome, de dévoiler l'envers du décor de leur reportage sur le squat 5 étoiles. Un travail rare de plusieurs mois dont ils sont ressortis différents. Confidences :
>> Migrants : Dans les coulisses d'une immersion au long cours

Rendez-vous

Rencontrez les auteurs de cette enquête, Sheerazad Chekaik-Chaila et Julien Pitinome, et venez débattre de la situation des migrants
le mercredi 24 avril à 18h30
au Mutualab, 19 rue Nicolas Leblanc à Lille
(à 200 mètres de la Place de la République).