Le 25 février dernier, une centaine de fonctionnaires picards ont envahi la salle du conseil de l’ex-Région Picardie où se réunissait un comité technique autour de la maire d’Amiens, Brigitte Fouré, vice-présidente de la région Hauts-de-France chargée de la fusion. Pascal Brunon, de la CFDT-Amiens raconte : « C’était du jamais vu à la Région. Ici, les gens ne sont pas des furieux. Alors pour qu’ils se bougent, il fallait vraiment qu’il y ait de colère... » Motif de ce ras-le-bol ? L’inégalité criante entre le salaire des fonctionnaires picards et celui des nordistes, en particulier pour les bas salaires, moins attractifs en Picardie .                 

Cette injustice, le Président de la Région Xavier Bertrand n’est pas pressé de la corriger – bien qu’il soit picard lui-même ! Contrairement aux autres fusions de Régions, il a refusé d’harmoniser vers le haut les régimes indemnitaires de ses fonctionnaires. Interrogée par Mediacités, la vice-présidente Brigitte Fouré le dit sans détour : « Les finances du Nord-Pas de Calais n’étaient pas florissantes. On assume les choix qui ont été faits. » Choix qui auraient permis, selon la Région, d’économiser 10 millions d’euros. L’élue picarde reconnaît : « Bien-sûr que c’est injuste. Mais nous ne pouvons pas aligner (les régimes indemnitaires ndlr) en une fois. On y reviendra, aussi longtemps que ça prendra. » Deux ans et demi après la fusion, l’injustice est toujours là…

A même niveau d’ancienneté, un agent de lycée picard peut gagner 100 à 200 euros de moins par mois que son homologue nordiste. Comment une telle inégalité de salaires est-elle légalement possible ? « La loi permet aux salariés de conserver leur ancien régime s’ils estiment qu’il leur est plus avantageux », indique à Mediacités Laurent Vercruysse, directeur général des services à la Région. Or seuls 12 % des 7 931 agents de la région Hauts-de-France (dont 5 000 travaillant dans les lycées) ont opté pour le nouveau régime indemnitaire défini par la collectivité. « Une déception », reconnaît Laurent Vercruysse. Un motif de colère pour les syndicats (CFDT, Sud, FA, CGT...) qui se sont organisés en intersyndicale.

Reste qu’en septembre dernier, le très attendu rapport de la Cour des comptes portant sur la fusion des régions a salué les économies faites par les Hauts-de-France. Trois ans après la fusion, elle est l’une des seules régions de France à avoir réduit ses dépenses de fonctionnement (- 2,3 %) avec l’Ile-de-France (- 8,1%) de Valérie Pécresse et Auvergne Rhône Alpes (- 12,9%) de Laurent Wauquiez. Mais quand ce dernier explique ses bons résultats par « les réductions de frais de fonctionnement », Xavier Bertrand, lui, laisse ses équipes distiller l’idée que les économies ont été faites grâce à son refus d’harmoniser les salaires de ses fonctionnaires

Un geste sur la part variable du salaire

Le contrôle des magistrats de la Cour des comptes n’est pas resté sans effet. Comme par magie, la Région vient de décider de faire un geste pour les 1825 fonctionnaires picards en supprimant la part variable de leur paie. Celle-ci allait jusqu’à réduire de 15 % le salaire des agents absents plus de trois semaines sur l’année. Pascal Brunon, de la CFDT applaudit : « Vous imaginez ? Vous avez un cancer et, en plus, on vous supprime 15 % de votre salaire. Ce système était injuste. » Autre avancée, antérieure au rapport des magistrats : la Région a voté, le 27 juin 2019, une amélioration en trois temps du régime indemnitaire pour le rendre plus attractif et harmonisé. Concrètement, cela signifie que les catégories C (agents de maîtrise, administratifs) seront revalorisées dès 2019. En 2020, ce sera au tour des catégories B (rédacteurs, attachés). Et en 2021, des catégories A (cadres). Coût de l’opération : 2 514 851 euros.

« Madame Fouré nous avait dit qu’il n’était pas envisageable d’harmoniser notre régime avec celui du Nord-Pas de Calais faute de moyens, relève Brigitte Louchard, du syndicat Sud-Amiens. Et puis finalement, ce serait possible ? » Benoît Guittet, de la CFDT-Lille remarque : « On est bien loin des 10 millions d’euros nécessaires pour une véritable harmonisation vers le haut. » « Depuis deux ans, on se fout de notre gueule, assène Pascal Brunon, de la CFDT-Amiens. Les agents picards se sentent trahis. Tout le pouvoir part à Lille, les gens ont le sentiment qu’ils vont perdre leur poste ici. »

Dans leur rapport, les magistrats de la Cour des comptes notent aussi une dégradation du climat social. Un cabinet extérieur avait estimé que 43 % du personnel du conseil régional serait exposé à des risques psycho-sociaux, comme nous le révélions en janvier 2018…

Rapport-CRC_p5

« Xavier Bertrand fait la leçon à Emmanuel Macron en lui disant qu’il ne faut pas avoir une logique comptable, qu’il faut prendre en compte l’humain, poursuit Pascal Brunon. Mais le côté humain a disparu dans le management de la Région. Quand le rapport sur les risques psycho-sociaux est sorti, la réponse a été de mettre en place une plate-forme d’écoute 24h/24h. Elle ne reçoit aucun coup de fil ! »

Ce vendredi 15 novembre, les représentants syndicaux vont remettre au Président des Hauts-de-France une pétition signée par 2 000 agents dénonçant à nouveau le malaise social au sein de la collectivité. De quoi quelque peu perturber l’image d’homme « proche des gens » de Xavier Bertrand, qui ne se cache pas de penser à l’Elysée en se rasant...

Pour réaliser cette enquête, nous avons joint la Région et demandé à obtenir une interview de Brigitte Fouré, la vice-présidente chargée de la fusion. En réponse, la Région nous a orienté vers le directeur général des services, Laurent Vercruysse. Nous avons donc joint Brigitte Fouré via l’hôtel de ville d’Amiens, ville dont elle est maire. Celle-ci s’est montré très étonnée que la Région ne lui ait pas transmis notre demande car « étant en charge de la fusion, je suis en charge de répondre aux journalistes sur cette question ». La vice-présidente serait-elle mise sur la touche ? L’intéressée nous assure que non et qu’il s’agit sûrement d’un « problème technique ». Amiens est-il si loin de Lille ?